Une chose est certaine, c’est que le mythe arthurien a été repris maintes fois au cours des siècles. Que ce soit à travers des films, des livres, des séries, des documentaires, des musiques, etc., tous les moyens sont bons pour parler de ces légendes qui fascinent les générations. Sans grande surprise, je m’inclus évidemment dans cette population et depuis mon enfance, je n’hésite jamais à tester une de ces adaptations. C’est pourquoi lorsque la mini-série étasunienne sobrement intitulée Merlin est passée dernièrement sur W9, j’ai sauté sur l’occasion. Cette production comporte deux épisodes d’une heure et demie chacun et respectivement diffusés les 26 et 27 avril 1998 aux États-Unis, sur NBC. Il existe une suite, Merlin’s Apprentice, datant de 2006 ; je ne l’ai pas encore regardée et serais donc en peine de dire ce qu’elle vaut. Aucun spoiler.

Les temps changent. Les anciennes traditions commencent à être progressivement oubliées au profit du christianisme, ce qui ne plaît pas du tout à la reine Mab, une sorcière majeure voyant ses pouvoirs se tarir proportionnellement à ce détachement. Dans le but d’enrayer cette montée en puissance de la religion, elle décide de modeler un être capable de renverser la tendance. Cet individu, ce magicien talentueux, devrait ramener les gens sur ce qu’elle qualifie le droit chemin. Avec lui, ils croiront de nouveau aux fées, lutins, gnomes et la situation redeviendra comme avant. Merlin est ainsi né. Mab est persuadée avoir pensé à tout, mais elle n’a pas tenu compte du fait que sa création dispose d’une propre conscience et de son libre arbitre.

Merlin est une production à destination de la famille et dès le départ, cela se sent ; la conclusion est décevante à ce niveau. Il ne faut donc pas s’attendre à une ambiance morose ou à un traitement très sombre, mais plutôt à une approche assez gentillette malgré quelques scènes plus dures. Les mythes arthuriens se veulent tout de même plutôt fatalistes et tragiques tant les protagonistes finissent par se perdre, mourir ou encore sacrifier leurs idéaux, voire leur vie. Le personnage de Frik, l’assistant de Mab, injecte beaucoup d’humour et d’autodérision aux situations, permettant dès lors d’en dédramatiser certaines. Merlin lui-même n’hésite pas non plus à s’amuser de ses erreurs, de ce qui se passe et, à travers une voix off, offre un regard lucide sur les évènements. La structure de la série reste quelque peu didactique, mais cela ne nuit pas réellement au visionnage. Avouons que les prises de liberté avec le canon, les raccourcis et moult remodelages laissent parfois sensiblement perplexes, comme un peu trop régulièrement dans toute adaptation d’un univers aussi dense et brumeux. Une mise en garde est énoncée dès le départ, le narrateur expliquant qu’il s’agit là d’une version romanesque parmi tant d’autres. Bien sûr, sachant que la production date de la fin des années 1990, il ne faut pas s’attendre à un visuel léché et spectaculaire, mais elle s’en sort assez correctement. L’aspect kitsch des maquillages et de quelques costumes apporte un charme suranné à l’ensemble. Merlin joue beaucoup sur les contrastes et métaphores, avec par exemple, la dichotomie entre la reine Mab, tout de noir, et sa sœur diaphane, la Dame du Lac. Sinon, bien qu’actuellement totalement dépassés, les effets spéciaux se révèlent honnêtes pour l’époque et les superbes paysages anglo-saxons verdoyants plongent dans l’atmosphère magique de Camelot. À noter d’ailleurs qu’Alan Lee, connu pour ses illustrations des œuvres littéraires de J. R. R. Tolkien, a travaillé sur l’esthétique de certains plans. Pour terminer sur la forme, la musique composée par Trevor Jones prolonge l’expérience avec ses sonorités tour à tour intimistes, épiques ou encore plus angoissantes. Pour peu que l’on soit capable de faire abstraction d’une réalisation ayant pris de l’âge, ce Merlin se regarde donc correctement d’autant plus que sur son fond, il détient quelques atouts pertinents.

Étonnamment, si la mini-série a pour principalement inspiration les légendes arthuriennes, elle essaye surtout d’opposer deux mondes distincts et qui ne semblent pas pouvoir coexister. La reine Mab a remarqué que ses pouvoirs diminuaient quand les habitants oubliaient les anciennes traditions, une sorte de polythéisme reposant sur les croyances des éléments naturels. Et si ces gens s’en détachent, c’est tout simplement parce qu’ils voient leurs esprits dominés par un sujet analogue : la chrétienté. Qui a tort, qui a raison ? Personne. Les deux épisodes ne cherchent pas à inculquer une véritable morale, mais plutôt à pousser la réflexion sur l’importance des convictions et le fait que si l’on ne pense plus à certaines coutumes, elles finiront par définitivement disparaître. Le scénario dépeint Mab comme une sorcière maléfique n’agissant que selon son propre intérêt ; sauf qu’au bout du compte, elle est surtout asservie par la peur. Le nouveau monde proposé par la religion chrétienne n’est pas forcément meilleur ou pire, car les dirigeants peuvent se montrer tout autant cupides, manipulateurs et condamnables. Mab (Miranda Richardson) est une femme vile, mais amusante à suivre tant elle choie l’imprévisibilité. Elle déteste son pendant positif, la Dame du Lac, également incarnée par la même actrice. Son fidèle compagnon, le peu gâté par la nature Frik (Martin Short), représente certainement la figure la plus sympathique de la série. Sa curieuse association avec Morgan permet d’humaniser la demi-sœur d’Arthur. Certes, les traits des personnages restent ici grossiers et la caricature n’est jamais loin. Ils ont en plus tendance à changer d’avis sur une simple parole et à ne pas faire preuve d’un minimum de bon sens. La fiction souffre quelque peu de son traitement maladroit d’autant plus que l’interprétation n’est pas toujours au diapason, avec des expressions exagérées et, en prime, des rebondissements sensiblement opportuns. Au moins, elle a pour elle de proposer un angle inédit avec le point de vue de Merlin et non pas d’Arthur. Encore mieux, le fameux magicien n’est pas un vieil individu à la barbe blanche, mais un individu à moitié humain rêvant, justement, de taire sa moitié merveilleuse.

Avant même de naître, le futur de Merlin était écrit dans la roche : il devait faire oublier la chrétienté au peuple. Point à la ligne. Dès qu’il fut en âge de réfléchir, ce grand enchanteur en devenir comprit sa différence avec autrui et n’eut pas d’autre choix que de suivre un enseignement de sorcellerie. Malgré la pression de Mab, il quitte sa formation qu’il juge inutile et contreproductive, rentre auprès de sa nourrice qu’il chérit de tout son être et se jure de ne plus être instrumentalisé de la sorte. Tout au long des deux parties, le récit se focalise donc sur ce protagoniste veillant sur les habitants de la région, mais ne prenant jamais réellement parti pour qui que ce soit. Tout du moins, c’est ce qu’il souhaite, même si cela lui coûte régulièrement et s’avère compliqué à mettre en pratique. Qui plus est, ce détachement forcé ne l’empêche pas de ressentir pleinement ce qui se déroule et de voir son cœur se briser face à des réactions égoïstes, de la jalousie et maints péchés. Le cheminement de Merlin demeure assez conventionnel, ce qui n’est pas forcément handicapant. Tout le monde essaye tant bien que mal d’obtenir de la part du sorcier des avantages et en tirer profit, mais il résiste. Sam Neill (The Tudors) offre ses traits à ce Merlin souvent déçu et effectue un travail tout à fait satisfaisant. Le héros prend à chaque fois les échecs des autres pour les siens, comme il le prouve avec son protégé, Arthur (Paul Curran). Dommage que ce dernier et les chevaliers de la Table ronde – dont un Gawain joué par Sebastian Roché (Supernatural) – soient aussi fades et peu attachants. La romance connue entre Guinevere (Lena Headey) et Lancelot (Jeremy Sheffield) ne convainc non plus que très partiellement, mais elle s’apparente en fait surtout à un stratagème de la conspiratrice Mab. Cela étant, la dimension amoureuse est surtout traitée avec la relation contrariée liant Merlin à Nimue (Isabella Rossellini – Alias, Earthsea). Les deux ont beau s’aimer passionnément, ils ne réussissent jamais à vivre ensemble sans être perturbés par un évènement ou quelqu’un de plus ou moins malintentionné. Morgan, interprétée par Helena Bonham Carter, figure au rang des antagonistes. Elle compense son manque de confiance en elle par des actes discutables, provoque des successions de catastrophes et se fait honteusement manipuler par Mab. Les ennemis comme Vortigern (Rutger Hauer), Excalibur, Avalon, le rocher qui parle avec la voix de James Earl Jones, la conception de Mordred, la quête du Graal, tous les ingrédients du mythe sont présents, bien que parfois refaçonnés.

Pour résumer, la mini-série Merlin s’apparente à un court divertissement plutôt satisfaisant si l’on souhaite visionner une représentation des légendes arthuriennes romanesque favorisant l’histoire de son protagoniste. Le parcours de ce sorcier puissant ayant pourtant les mains liées s’avère nourri par de réguliers échecs et plusieurs réussites, ce qui permet d’alimenter en rebondissements le scénario. Tout ce qu’il désire et ne peut obtenir, c’est être mortel. Malgré ses maints écueils, dont un visuel daté, un rythme effréné, des personnages manquant un peu de profondeur et une succession de clichés, cette production tantôt amusante reste suffisamment agréable à suivre d’autant plus qu’elle met en avant un nombre assez incroyable d’acteurs connus.