La curiosité intellectuelle faisant partie de mes qualités, je n’hésite jamais à farfouiller dans la filmographie de certains de mes chouchous. Parfois, je l’avoue, je maudis ma tendance à tester tout ce qui me tombe sous la main, mais à d’autres moments, je la bénis, surtout quand les productions en question s’avèrent aussi méconnues. C’est ainsi que récemment, j’ai lancé par hasard North & South dont je n’avais pas encore entendu parler. Cette mini-série britannique constituée de quatre épisodes d’approximativement une heure chacun fut diffusée sur BBC One entre novembre et décembre 2004. Il s’agit d’une adaptation du roman du même titre d’Elizabeth Gaskell, publié hebdomadairement entre 1854 et 1855 en Angleterre ; malheureusement, l’édition française étant épuisée, il devient très difficile de mettre la main dessus et je n’ai pas eu la chance de pouvoir le lire. Attention à ne pas confondre cette transposition à l’écran avec l’étasunienne North and South se déroulant lors de la guerre de Sécession. Aucun spoiler.

Dans les années 1850, Margaret Hale et ses parents quittent le presbytère de Helstone, au sud de l’Angleterre, pour Milton, une ville manufacturière du Nord. L’acclimatation de la famille s’annonce assez compliquée tant les différences socioculturelles entre les deux régions sont marquées. Dans cette cité gouvernée par des usines de textile, les habitants arborent une mine souvent austère et vivent pour la majorité dans une véritable misère. Tandis que les patrons et les ouvriers s’affrontent ouvertement, l’héroïne essaye tant bien que mal de se créer des relations enrichissantes dans cet univers très rude. Si elle se prend rapidement d’affection pour une jeune fille à la santé fragile, elle se heurte d’emblée avec l’un des élèves de son père, le pragmatique John Thornton, dirigeant incisif des filatures de Malborough Mills.

À l’heure actuelle, les adaptations télévisées des travaux de Jane Austen se multiplient et le public semble apprécier ces récits ayant pour cadre l’époque victorienne. Si la popularité de l’auteure ne faiblit pas, celle d’Elizabeth Gaskell demeure bien plus limitée. Beaucoup comparent leurs romans, probablement du fait de leur période et de leur appétence pour des femmes de caractère n’ayant pas à rougir même arrivées au XXIè siècle. D’ailleurs, North & South est régulièrement assimilé à l’illustre Pride and Prejudice (Orgueil et Préjugés). Cette analogie n’est pas dénuée de fondement, mais le premier se montre tout de même bien plus riche et pluridimensionnel, sans pour autant décrier le second que j’estime beaucoup. L’un délivre une belle histoire d’amour intrinsèquement liée aux bouleversements socio-économiques alors que son confrère se contente surtout d’une romance enlevée. C’est donc un petit peu dommage de chercher à systématiquement émettre des parallèles quand, finalement, le parti pris diffère. Bref, je tenais à cet aparté avant de discuter plus en détail de cette mini-série jouissant d’une solide mise en scène et reconstitution. Outre les costumes souvent symboliques et choisis avec précision, les épisodes se dotent de décors naturels et urbains plus qu’authentiques. Cette envie de soigner les détails nourrit l’ambiance se voulant lénifiante dans le Sud bucolique avec ces tonalités chaudes, ces fleurs jaunes et cette douceur de vivre, et devenant morne et dépouillée au Nord à travers des nuances grises bleutées et une neige de coton non dépourvue d’une certaine poésie mélancolique. Cet aspect métaphorique employant les couleurs et les ombres ne se limite pas à l’opposition de ces deux lieux de vie et transparaît également dans l’illustration des personnages, de leurs doutes et décisions. La superbe musique minimaliste de Martin Phipps (The Virgin Queen) sublime ce microcosme en proie aux bouleversements et poursuit cette volonté de retenue, de finesse et de délicatesse, car North & South ne cherche jamais la surenchère de pathos ou de mélodrame. Bien au contraire, pour sa peinture humaniste d’une période troublée par la révolution industrielle, la production veille à constamment offrir une juste mesure.

Nord et Sud, deux pôles divergents normalement voués à ne jamais se croiser. Sur le papier, Margaret Hale et John Thornton ne partagent que peu de points communs, à l’exception peut-être de leur intellect réfléchi. En arrivant à Milton, la jeune femme découvre le monde lugubre du patron de l’usine de coton et exècre ce qu’elle y voit. Habituée à un certain confort de vie, elle ne s’attend clairement pas à y rencontrer une population aussi pauvre condamnée à travailler jusqu’à l’épuisement. Fière, au port altier, sincère, courageuse et indépendante, elle s’intéresse à la société, essaye de comprendre ce qui l’entoure et n’hésite jamais à poser les questions qui dérangent si elle les pense importantes. Son sexe ne la freine guère bien qu’elle veille toujours à préserver sa dignité requise pour l’époque. Margaret porte sur Milton un regard assez dédaigneux, jugeant, et idéalise totalement sa région natale qu’elle a quittée avec regret, suite à l’éveil de conscience de son père, ancien vicaire. Progressivement, elle accepte de réviser son opinion, même si cela lui coûte et nécessite un effort. L’interprétation de Daniela Denby-Ash apporte ce qu’il faut au personnage pour la rendre tantôt agréable, tantôt légèrement antipathique du fait de son intransigeance et de ses préjugés. L’héroïne mûrit grandement au fur et à mesure des épisodes et des évènements impactant son quotidien. La vie ne l’épargne effectivement pas malgré des parents aimants joliment croqués avec ce père indécis (Tim Pigott-Smith) et cette mère (Lesley Manville) choyant son statut social. Les Hale s’avèrent tout de suite sympathiques et les voir arriver à Milton, dans l’humidité et la grisaille, ne peut qu’inspirer une certaine pitié tant ils dépareillent face au reste et peinent à se fondre dans la masse. La fidèle domestique Dixon (Pauline Quirke) grandement attachée à sa maîtresse injecte un peu d’humour piquant bienvenu. L’ancien homme de religion choisit donc de déplacer toute sa famille dans le Nord, car l’un de ses amis lui a assuré pouvoir y exercer comme enseignant. Il commence dès lors à y donner quelques cours, mais la passion n’est guère présente tant ces élèves, tous adultes, ne montrent guère d’intérêt. Difficile pour les Hale de trouver du réconfort au sein de cette existence ayant perdu de son éclat. Leurs fréquentations se limitent par ailleurs presque exclusivement aux Thornton, dont John, l’héritier de Malborough Mills, interprété avec talent par un Richard Armitage habité et à la voix toujours envoûtante. L’acteur offre ses lettres de noblesse au personnage et qu’il ait fasciné autant de téléspectateurs lors de la diffusion n’étonne absolument pas.

Au premier plan, North & South propose la naissance d’une histoire d’amour compliquée. Bien qu’elle soit en âge de se marier, Margaret ne cherche pas un quelconque époux et se satisfait de sa condition. Pourtant, elle ne manque pas de prétendants comme l’avocat Henry Lennox (John Light), le beau-frère de sa cousine avec qui elle correspond régulièrement. Quand elle voit John Thornton, il est dans sa fabrique bruyante, asphyxiante et pleine de poussière, et hurle sur un ouvrier. Cette vision stupéfie la jeune femme qui s’imagine de suite un patron vindicatif, peu amène ou fréquentable. Lui, de son côté, la prend initialement pour un individu méprisant, mais rectifie vite son jugement lors d’une discussion et tombe sous son charme. Il espère pouvoir la conquérir tout en se répétant qu’elle l’éconduira forcément, lui qui se bride par une tendance à l’autodépréciation. Le dirigeant de cette filature s’apparente à un homme assez austère, âpre, solitaire et partagé entre ce qu’il pense être bon pour ses affaires et ce qui anime son cœur généreux. Son adolescence difficile a forgé son tempérament et poussé à se rapprocher de sa mère (Sinéad Cusack) pour qui il éprouve un vif attachement. Celle-ci se montre très autoritaire, froide et déteste les habitants du Sud qu’elle assimile à des fainéants ne connaissant pas la valeur du travail. Cette femme voue à son fils un amour viscéral, presque possessif, et le voir s’éprendre de Margaret qu’elle n’apprécie pas ne lui plaît guère. À l’instar du reste, la relation phare de North & South est dépeinte avec une grande délicatesse et souffre régulièrement de non-dits, du poids des convenances sociales et de malentendus. L’héroïne se méprend sur des coutumes du Nord et l’époque veut que certaines émotions soient tues. La passion pudique unissant ces deux êtres transpire à travers plusieurs scènes magnifiées par des dialogues ciselés. Derrière sa télévision, l’audience a parfois de quoi se sentir semblable à une intruse tellement les deux dégagent une alchimie presque étouffante. Leurs déchirements peinent et touchent en plein cœur. La mini-série emploie ses quatre parties à bon escient pour développer sa romance favorisant beaucoup le jeu des regards, car à cette période, la retenue importe et tout sentiment, toute rage intérieure demeurent tapis dans l’ombre, seuls le visage ou quelques gestes contrôlés s’avérant susceptible de refléter le trouble latent. Cette fiction aurait pu se contenter de sa superbe histoire d’amour contrariée, mais elle en profite aussi pour l’ancrer dans une représentation des tourments du XIXè siècle en Angleterre.

À Milton, les ouvriers travaillent d’arrache-pied dans les usines de coton, s’épuisant à la tâche pour obtenir deux francs six sous. Comme partout, certains patrons cupides n’hésitent pas à abuser du système et n’ont aucune considération pour leur main d’œuvre parfois trop ignorante. Ce n’est pas vraiment le cas de Thornton qui a la tête sur les épaules et essaye à sa façon de satisfaire tout le monde sur du long terme. Sauf que ces prolétaires, eux, pensent au présent et à la nécessité de nourrir leurs proches. La deuxième moitié de la série aborde avec tact la question des grèves et de l’Union, une sorte de syndicat avant-gardiste dont fait partie Nicholas Higgins (Brendan Coyle – Downton Abbey), un homme franc un peu rustre. Ses filles, dont la charmante Bessy (Anna Maxwell Martin), se lient d’amitié avec Margaret. Celle-ci ne prend pas cette famille dans le besoin en pitié et, sans aucune arrogance ou suffisance, elle les estime grandement pour leurs propres qualités. L’héroïne a pour atout notable de se comporter naturellement avec quiconque, qu’il soit riche et prospère comme John Thornton, ou sans le sou. North & South délivre ici une critique sociale pertinente et, tristement, bien que le récit date de près de deux siècles, il conserve encore de sa modernité. Les patrons et les ouvriers ne s’écoutent pas, chacun reste campé sur ses positions en pensant avoir raison, la situation dégénère et les victimes se succèdent inlassablement. Il est par exemple question du système de ventilation dans les usines pour améliorer le confort et la santé future des employés, l’attitude paternaliste des dirigeants et leurs pouvoirs immenses sur la population, la violence effarante des émeutes menées par des hommes désespérés, la menace d’embauche d’Irlandais bien moins dispendieux, etc. L’air de rien, la mini-série nourrit donc son contexte avec un vrai souci d’exactitude et de fidélité, ce qui permet à l’ensemble d’en ressortir grandi. L’ambiance en devient alors parfois profondément malheureuse et induit une réflexion pertinente. Cet approfondissement socio-économique apporte une véritable plus-value à ces quatre épisodes ne se bornant jamais à un unique angle de vue.

Pour résumer, la gracieuse courte fiction North & South dresse le portrait d’une période en mutation où naviguent deux individus qui, après un froid contact, prennent le temps de se connaître pour mieux s’apprécier. Dans cette opposition entre campagne lumineuse et ville cotonnière maussade, l’histoire d’amour liant Margaret à John se révèle magnifique par sa pudeur, sa richesse affective, son jeu de regards et cette retenue suffocante. Si cette romance évolutive alimente le scénario, elle n’occulte absolument pas le reste et se dote d’une mise en scène soignée sublimée par une musique discrète du plus bel effet. Outre ses protagonistes déterminés oubliant peu à peu leurs divergences culturelles pour se rapprocher durablement, cette production britannique illustre une féroce lutte des classes intergénérationnelle ainsi qu’une critique revendicative du monde industriel et de la société. Par sa sobriété, son absence d’emphase sentimentale ou de misérabilisme outrancier et sa perpétuelle demi-mesure, cette peinture de l’Angleterre victorienne dispose de solides atouts pour satisfaire un large public. Laissez-vous donc tenter par ce tourbillon émotionnel éprouvant, mais définitivement subjuguant, vous ne le regretterez pas.

Mise à jour de 2016 : Depuis la publication de ce billet, en 2008, j’ai eu l’occasion de lire le livre puisqu’il a enfin bénéficié d’une réédition. Et plus récemment, j’ai pris le temps de regarder une seconde fois cette transposition à l’écran. Je confirme mes impressions initiales et, en plus de vanter la fidélité générale de l’adaptation, je demeure toujours aussi émerveillée devant cette fresque romanesque passionnée. Je conseille autant la mini-série que le récit d’Elizabeth Gaskell.