Quand j’étais encore très jeune, je regardais avec ma mère une série télévisée que je trouvais extrêmement bizarre même si elle me plaisait. Je ne me souviens plus si je la visionnais sur feu La Cinq ou sur M6, mais, quoi qu’il en soit, cela remonte à de nombreuses années – dans les quinze ans, au moins. Désormais, il est fort possible que cette production américaine soit considérée comme culte ; bien que cette expression soit galvaudée, elle s’applique ici, ne le nions pas. Avec une seule lettre, cette histoire a fait parler d’elle, et elle continue toujours de le faire. Son nom n’est autre que V. V, comme victoire. Pour être plus spécifique, il conviendrait de préciser que V englobe un ensemble de séries. Celle qui nous concerne aujourd’hui est la première mini-série, V: The Original Miniseries, qu’il faut donc lancer avant toute chose. La suite est racontée dans une seconde mini-série, V: The Final Battle. Comme son titre l’indique, le récit aurait dû s’arrêter là, si ce n’est que la chaîne a décidé de prolonger les réjouissances en raison des bonnes audiences ; c’est ainsi qu’est arrivée la série en tant que telle, mais elle a été interrompue au bout de 19 épisodes. Des rumeurs circulent depuis longtemps concernant une sorte de continuation ou de remake. Bref, pour l’heure, place au commencement avec V: The Original Miniseries. Créée par Kenneth Johnson (The Bionic Woman (1976), The Incredible Hulk (1978)…), cette mini-série américaine comporte deux parties de 90 minutes chacune ayant été diffusées les 1er et 2 mai 1983 sur NBC. Les audiences furent à l’époque plutôt extraordinaires, surtout pour un programme favorisant la science-fiction. Aucun spoiler.

Sur Terre, surgissent subitement d’immenses vaisseaux spatiaux en provenance d’un lointain système planétaire. À leurs bords se trouvent des extraterrestres d’apparence humaine. Se disant pacifistes, ils proposent d’échanger leurs connaissances avancées avec quelques ressources naturelles susceptibles de sauver leur propre monde, en proie à un désastre écologique. Or, la réalité est toute autre puisqu’ils sont bel et bien décidés à profiter de l’intégralité des richesses terrestres, à commencer par la population en tant que telle. Deux principaux choix semblent alors se poser aux envahis. Faut-il collaborer avec ces créatures cachant un physique de reptile ou, au contraire, s’allier pour lutter contre ces ennemis impitoyables ?

Forcément, en ayant regardé V au cours du siècle dernier, et alors que j’étais à peine haute comme trois pommes, ma mémoire me faisait plus que défaut avant de m’y remettre. Avouons également que je n’avais pas dû comprendre grand-chose à ce que je voyais. Il me paraît effectivement indiscutable que je suis passée à côté du second niveau de lecture de cette œuvre télévisuelle. J’étais très curieuse d’y jeter un œil neuf, même si je craignais fortement son âge avancé. Il est difficile de ne pas s’interroger sur la qualité formelle de l’ensemble et sur la possibilité que le tout soit kitsch, voire profondément ridicule. Que l’on se rassure, ce n’est pas le cas. Bien sûr, ce serait mentir que d’affirmer que les effets spéciaux ne sont pas obsolètes, mais ils ne sont pas si horribles que ce que l’on pourrait imaginer et offrent peut-être un charme suranné. Pour comparer avec Star Wars – la première trilogie datant plus ou moins de cette époque –, le résultat s’avère quelque peu similaire. Certes, l’arrivée du vaisseau-mère est presque hilarante tant elle s’apparente à un jeu Playmobil. L’esthétique désuète de V ne s’arrête pas aux trucages en tous genres étant donné que, années 1980 obligent, la mini-série met en avant de multiples éléments faisant sourire. Entre les coupes de cheveux abominables, les vêtements tout aussi affreux – avec des jeans extrêmement moulants chez les hommes –, les télévisions antiques, et l’absence d’Internet et des téléphones portables, il y a de quoi s’amuser. À ce jour, il est presque devenu bizarre de voir les héros peiner pour prévenir quelqu’un, car actuellement, un petit coup de fil ou un texto et, voilà, le message est envoyé. Notons qu’à l’origine, V devait traiter de la montée du nazisme et de la résistance dans les années 1930 en Allemagne sauf que, fort du succès de Star Wars, NBC voulut intégrer de la science-fiction. Les similarités avec la franchise de George Lucas sont irréfutables ; la musique de Joseph Harnell partage de nombreuses mélodies avec celle de John Williams, et les armes des extraterrestres sont légèrement identiques aux blasters. Dans tous les cas, oui, V: The Original Miniseries accuse d’une certaine manière son âge. Toutefois, ses qualités intrinsèques lui permettent aisément d’enrayer son côté humoristique involontaire, et le public s’immerge très rapidement dans ce récit noir et lourd de sens.

À mi-chemin entre la science-fiction et la fiction historique, cette première mini-série plonge d’emblée le téléspectateur dans la résistance. Contre qui ? Contre quoi ? Après les discours hypocrites des extraterrestres, le peuple humain réalise avec horreur que ces derniers ne sont pas aussi altruistes qu’ils le laissent paraître. Cumulant les mensonges, ces fameux visiteurs sont en plus dotés d’un physique répugnant. Surnommés à juste titre les lézards, ils se rangent en vérité parmi les reptiles humanoïdes ; ils prennent l’habitude de porter un costume synthétique pour sembler similaires à nos congénères. La tricherie est par ailleurs poussée encore plus loin, car, outre leur envie de vider la Terre de ses richesses naturelles, ils n’ont pas choisi la Planète bleue par hasard. Effectivement, leur nourriture favorite est… l’humain ! Quoi de mieux que de venir se servir ? En attendant, ils dégustent des rats et autres rongeurs. Dans un premier temps, l’entente entre les deux peuples est cordiale, les Terriens n’ayant aucune idée de ce qui se trame malgré une certaine réserve. Rapidement, la supercherie s’évente. Ce sont dans ces conditions qu’une résistance se forme. Cette lutte de tout instant est dirigée contre ces extraterrestres prenant peu à peu possession du monde entier. Gouvernement, police et média sont parasités de l’intérieur ; les lézards sont omniprésents. Au-delà de l’intensité de son histoire à proprement parler, ce qui donne probablement une grande partie de sa force à V est son parallèle évident avec la Seconde Guerre mondiale. L’image des nazis, de la jeunesse hitlérienne et de la Gestapo saute immédiatement aux yeux. En outre, l’emblème des créatures ressemble étrangement à la croix gammée, les uniformes rappellent également de drôles de souvenirs, et les envahisseurs tentent d’éradiquer une tranche bien spécifique de la population – à savoir, les scientifiques, eux qui sont capables de déceler leur véritable nature. À travers la bataille de cette poignée de quelques Terriens, la série dénonce la collaboration, le totalitarisme, la propagande et encense toute forme d’engagement contre l’oppresseur.

La résistance importe, qu’elle soit isolée, limitée ou à plus grande échelle. Un combattant, c’est toujours ça de gagné, ne serait-ce que dans les esprits. Bien que, par moments, certaines scènes soient amenées un petit peu maladroitement, les épisodes tiennent leurs promesses grâce à une écriture moderne alliant psychologie, émotions et action. La résistance est un thème fédérateur laissant le public songeur. Serions-nous capables de devenir un rebelle prêt à tout risquer pour contrer l’occupation ? Si la réponse positive peut paraître évidente, ce n’est pas dit qu’une fois au pied du mur, tout le monde serait catégorique. Dans tous les cas, sur Terre, la résistance se fait rapidement parmi les humains, mais aussi parmi les visiteurs. L’univers de V n’est pas manichéen. Il y a, heureusement, des êtres malfaisants chez les Terriens, et des sympathiques au sein des extraterrestres. Contre toute attente, les femmes obtiennent une place de choix. V: The Original Miniseries datant des années 1980, il n’était pas rare que le supposé sexe faible soit cantonné à des rôles plus conservateurs. En l’occurrence, elles peuvent être ici belles, intelligentes, cruelles et nuancées. Justement, les deux épisodes illustrent principalement l’opposition entre deux individus féminins. Ainsi, le groupe de résistants est mené par la jeune et brillante scientifique Julie Parrish (Faye Grant). C’est elle l’initiatrice du mouvement et le vrai catalyseur. Avec l’aide de plusieurs autres comparses, elle fait tout son possible pour contrer l’ennemi. Ce dernier a pour visage celui de la vénéneuse et troublante Diana (Jane Badler). Prête à tout pour anéantir la race humaine, elle effectue dans ses quartiers des expériences terrifiantes. Entre Julie et cette tortionnaire se tisse une relation complexe et assez ambiguë. Autour d’elles gravite une galerie de personnages assez étoffée et, malgré quelques clichés, se montrant plutôt solide.

Le début de la mini-série s’attarde longuement sur l’impact que l’arrivée de ces visiteurs induit chez plusieurs familles. Chacune est touchée et la diversité des situations fait mouche. Le traitement s’avère somme toute assez classique et peut-être légèrement linéaire, mais cela ne gêne guère grâce à la richesse et l’élaboration du scénario. Le premier humain à entrer en contact direct avec les extraterrestres est le cameraman Mike Donovan (Marc Singer). Leader charismatique, il s’allie sans grande surprise très rapidement à la résistance et la conduit aux côtés de Julie. Les épisodes injectent un minimum de romantisme avec la relation entre ces deux dirigeants, mais elle ne s’arrête pas non plus là. La jeune Robin (Blair Tefkin), par exemple, s’amourache d’un lézard si ce n’est que les conséquences ne se révéleront pas aussi paradisiaques que ce qu’elle s’imaginait. L’accent est notamment mis sur le descendant de survivants de l’holocauste n’hésitant pas à collaborer, ainsi que sur des visiteurs n’ayant aucune envie de suivre les ordres de Diana. Ceux-ci font partie intégrante de la Cinquième Colonne, une organisation prônant la paix avec les humains. L’un des leurs entretient une amitié sincère et profonde avec Mike, lien qui se veut l’une des valeurs fortes de cette production. De même, le personnage timide de Willie (Robert Englund, avant qu’il ne soit connu !) est tout aussi réussi et attendrissant. Cette pluridimensionnalité dans la caractérisation de ces figures teintées de gris est appréciable, notamment parce qu’elle permet d’amplifier l’impact de l’intrigue.

En définitive, via une véritable métaphore à peine dissimulée de la Seconde Guerre mondiale, la première mini-série de V demeure toujours d’actualité et conserve sans conteste de sa puissance émotionnelle. Grâce à une écriture intelligente et une absence de manichéisme primaire, les deux parties poussent la réflexion sur des thématiques complexes comme la résistance, la conspiration, la collaboration, le fascisme et les libertés inter et intraindividuelles. Si sa forme souffre naturellement de quelques faiblesses inhérentes à son âge respectable, cette production se montre plus que moderne dans ses propos et dans l’éclairage de ses personnages suffisamment représentatifs de la population terrestre. Somme toute, V mérite ses galons de série culte transcendant les décennies. Pour peu que l’on apprécie la science-fiction, il s’agit sans aucun doute d’une œuvre incontournable capable d’inspirer, d’intéresser et, surtout, de marquer profondément.

Mise à jour de mai 2009 (et réactualisée en 2011) : Les rumeurs disaient donc vrai, V est revenue à l’antenne dans le cadre d’un reboot. Cependant, le succès ne fut guère au rendez-vous et cette nouvelle version ne comporte que deux saisons diffusées entre 2009 et 2011 sur ABC.