Quiconque se disant un tant soit peu amateur de fantasy a forcément déjà entendu parler de Terry Pratchett et de ses Annales du Disque-monde. Pour ma part, je suis loin de pouvoir me vanter d’être une connaisseuse émérite de cet univers puisque je n’ai lu que quelques-unes de ces histoires délicieusement décalées. Pour ma défense, je tâche d’aller dans l’ordre de parution parce que je suis psychorigide sur les bords, mais il ne semble pas du tout nécessaire de faire comme moi, les récits étant généralement indépendants les uns des autres. En décembre 2006, une adaptation de The Hogfather (Le Père Porcher) a vu le jour sur Sky One, en Angleterre, et est d’ailleurs passée sur M6 fin 2007. Assez réussie, elle parvenait à utiliser à bon escient l’humour particulier de l’auteur. Je n’en ai pas parlé sur Luminophore, mais j’aurais pu… (Au bout du compte, depuis je m’y suis attelée.) Fort du succès de cette première mini-série, la chaîne a remis le couvert deux ans plus tard avec une nouvelle transposition à l’écran, celle de The Colour of Magic (La Huitième Couleur) et The Light Fantastic (Le Huitième Sortilège), les deux premiers volumes des Annales du Disque-Monde qui, pour une rare fois, se suivent. À l’instar de la précédente, cette production intitulée Terry Pratchett’s The Colour of Magic est divisée en deux épisodes d’environ une heure et demie chacun. Elle fut diffusée à Pâques, autrement dit les 23 et 24 mars 2008, toujours sur Sky One. À noter que son titre français est un ridicule Discworld. Aucun spoiler.

Deuxfleurs arrive dans la cité d’Ankh-Morpork accompagné de son Bagage magique dans lequel se trouvent des montagnes et des montagnes d’or. Avec son air inoffensif et assez niais, il attire forcément les brigands et c’est pourquoi il se doit d’être escorté, car il souhaite parcourir le pays, en bon touriste qu’il est. Le sorcier Rincevent aux capacités fort discutables est ainsi chargé de sa sécurité et il y a de grandes chances pour que les aventures se corsent rapidement…

Dès que l’annonce d’une adaptation de ces romans fut faite, un nom vint presque immédiatement sur le tapis, à savoir celui de Sean Astin (The Lord of the Rings) pour interpréter Deuxfleurs, le tout premier et unique vacancier de ce microcosme. Ce choix est proprement judicieux, car l’acteur réussit à rendre son personnage naïf, candide, un peu benêt sur les bords et s’extasiant perpétuellement sur ce qu’il découvre au gré de ses pérégrinations. Bien sûr, il s’apparente à la caricature du voyageur nippon ne se séparant jamais de son appareil photo, tout le monde l’aura reconnu. Cet individu prend par ailleurs la place du téléspectateur qui plonge également en novice dans cet univers fort atypique, et il va de soi que le style et le caractère de Deuxfleurs n’ont rien à voir avec les habitants d’Ankh-Morpork. En apparence très coloré, il détonne dans cette cité aux teintes grises et marron. Naturellement, en se promenant avec son bagage sur pattes rempli de pièces d’or, il se fait vite remarquer, mais il est persuadé qu’il ne craint rien parce que sa condition d’étranger lui offre une certaine indépendance vis-à-vis de la situation. La fiction ne disposant pas d’un budget pharaonique, il était sûrement légitime de se montrer assez perplexe en ce qui concerne l’ajout d’effets spéciaux, mais en tout cas, cette espèce de caisse magique en poirier savant est réaliste et se veut tout aussi sympathique que dans la version papier. Bien qu’il ne communique pas verbalement, le Bagage prend la place d’un vrai protagoniste et s’impose aisément comme une créature attachante ne se séparant jamais de son maître jovial. En revanche, plusieurs autres incrustations franchement vilaines à l’écran nécessitent de ne pas être trop critique. Terry Pratchett’s The Colour of Magic fait figure d’une porte d’entrée plutôt satisfaisante dans l’univers du Disque-monde, notamment car elle propose une impression générale de ce que ce dernier à à nous offrir. Même si les épisodes souffrent d’un léger manque de rythme et sont par moments longuets, la comédie latente de ces aventures riches en fantaisie amuse et fait oublier le côté parfois laborieux.

Les deux parties de cette mini-série s’attardent sur les péripéties de Deuxfleurs qui ne se doute pas du tout des dangers le guettant perpétuellement. C’est le pauvre sorcier le plus mauvais de tous les temps, le sacré Rincevent, qui veille à sa façon sur cet inconscient touriste amateur de pittoresque. Je dois avouer que je n’imaginais vraiment pas cet illustre visage des Annales de la sorte, mais le charme finit peu à peu par opérer. Pour l’anecdote, il est campé par David Jason qui a incarné Albert dans Terry Pratchett’s Hogfather. Ce magicien de pacotille a été renvoyé de l’université de l’Invisible parce qu’il n’est pas capable de retenir un seul sortilège. Et pour cause, il a eu le malheur de parier sans réfléchir et, depuis, son esprit abrite l’un des sorts les plus puissants refusant toute cohabitation. En bref, le mage est idiot et incompétent. Le scénario reste assez sommaire, ne le nions pas. Rincevent et Deuxfleurs sillonnent les environs, doivent échapper à diverses embûches et rencontrent plusieurs figures généralement truculentes et improbables, chacune étant dotée de caractéristiques propres méritant le détour. Entre Cohen le Barbare (David Bradley), le héros de tous les temps n’ayant pas le physique de l’emploi, le flegmatique patricien plus qu’ambivalent s’exprimant à demi-mot (Jeremy Irons – The Borgias, Elizabeth I), l’antagoniste Trymon (Tim Curry) menaçant à la fois Deuxfleurs comme l’univers tout entier avec une étoile rouge, et la Mort (Christopher Lee) fantastique dans son genre, il y a de quoi faire. C’est aussi l’occasion d’explorer Ankh-Morpork, d’admirer ses paysages et ses spécificités. La mini-série propose une sorte de périple où l’engouement du vacancier, l’humour omniprésent, la critique sociétale parodique et les blagues cocasses se multiplient. Le style de Terry Pratchett n’est pas des plus aisés à transposer à la télévision, mais cette production s’y adonne solidement avec son ambiance burlesque et décalée. La musique participe totalement à l’immersion grâce à ses mélodies planantes, mélancoliques et définitivement aventureuses. Le récit demeurant assez linéaire et, probablement pour ne pas perdre le spectateur, la fiction choisit d’écarter plusieurs éléments du matériel de base comme les références au chiffre huit et à l’octarine, mais n’oublie jamais d’injecter un registre absurde et loufoque du plus bel effet.

Pour conclure, Terry Pratchett’s The Colour of Magic met en scène le parcours mouvementé d’un touriste bienheureux et d’un mage incapable avec facéties délirantes, bonne humeur communicative et dialogues incisifs aux réguliers jeux de mots. En plus d’être drôle et inventive, la mini-série parvient sans trop de difficultés à retranscrire avec fidélité un univers à l’imagination débordante qui, pourtant, semblait presque impossible à adapter en raison de son originalité. Encore mieux, elle surpasse peut-être même les deux premiers romans qui ne figurent pas parmi les plus réussis de l’auteur. En tout cas, les amateurs des histoires de Terry Pratchett, mais aussi les néophytes, peuvent sûrement ressortir assez amusés par ce sympathique divertissement imparfait.