Dans la vie, il convient parfois de faire des concessions et d’obéir aux souhaits d’autrui. Trop dur. C’est ainsi que Haruka, docteur ès j-dramas, m’a mis le couteau sous la gorge pour que je m’applique à regarder quelques-une de ses fictions préférées, dont la fameuse Hana Yori DangoHanaDan pour les intimes. J’ai pris mon temps puisqu’elle me harcèle depuis presque un an. (Naturellement, vous comprendrez que je force le trait et que la demoiselle en question s’avère gentille et n’use pas de violence. Du moins, en règle générale.) Les amateurs de culture populaire japonaise ont probablement déjà entendu parler de cette histoire rapidement devenue incontournable. Et pour cause, outre le succès dans son propre pays, elle a dépassé ses frontières et conquis les voisins tels que Taïwan (Meteor Garden), la Corée du Sud (Boys Over Flowers), la Chine (Meteor Shower), etc. À l’origine se trouve le shôjo manga de Kamio Yôko constitué de trente-sept volumes publiés entre 1992 et 2003 ; il est d’ailleurs disponible en France chez Glénat. Sans surprise compte tenu de sa renommée, il a été adapté sous diverses formes et nationalités, dont un inepte long-métrage en 1995 et un animé datant du milieu des années 1990. Aujourd’hui, il sera bien sûr question de sa transposition sur le petit écran avec des acteurs en chair et en os. Là aussi, les audiences satisfaisantes ont permis l’obtention d’une suite et même d’un film. Pour l’heure, discutons de la première saison de Hana Yori Dango se composant de neuf épisodes de quarante-cinq minutes diffusés sur TBS entre octobre et décembre 2005. Pour l’anecdote, le titre est un jeu de mots sur le proverbe japonais signifiant littéralement des boulettes de pâte de riz plutôt que des fleurs ; sauf que les deux derniers kanjis peuvent également se lire danshi et font alors référence aux jeunes hommes, d’où l’appellation précisant que les garçons sont préférables aux fleurs. Aucun spoiler.

Dans le but de lui offrir la meilleure éducation possible et un futur cossu, les parents de Makino Tsukushi se sacrifient depuis maintes années et réussissent enfin à l’inscrire dans le prestigieux lycée privé Eitoku. Cet établissement huppé n’accueille généralement que des enfants issus de familles aisées, car ses frais côtoient l’indécence. L’adolescente de seize ans s’y sent donc drôlement mal à l’aise tant elle dépareille face à ses camarades provenant d’un univers différent du sien. Qu’importe, elle ne baisse pas les bras et tente de poursuivre sa scolarité de son mieux. Sauf qu’elle tient tête au chef d’une bande de quatre garçons y faisant la loi, surnommés les F4, provoquant de la sorte une succession de persécutions. Contre toute attente, la ténacité et le courage de l’héroïne charment ce riche héritier se croyant tout permis, l’arrogant Dômyôji Tsukasa. Celui-ci s’entiche de son bouc émissaire et décide de l’inclure dans son monde artificiel et souvent féroce.

Le postulat de départ ne laisse aucun doute à ce sujet, les stéréotypes, clichés et moult poncifs habituels de la comédie romantique répondent présents. Les allergiques au genre auront de fortes chances d’en ressortir crispés, voire agacés, surtout que la série n’y va pas avec le dos de la cuillère. Rien que le visuel donne le ton. Effectivement, les décors au goût discutable, les limousines, les marques à foison, les vêtements à paillettes, les chaussures à bout pointu et autres appels du pied ostentatoires titillent parfois légèrement la cornée. Hana Yori Dango a beau dater d’il y a seulement quelques années, elle commence presque déjà à accuser le poids de son âge en raison de sa forme sensiblement ringarde et superficielle. La réalisation n’hésite pas à appuyer certains plans de manière improbable et semblant provenir tout droit des planches du manga. Il ne manque plus que les fleurs et les étoiles dans les yeux pour avoir le curieux sentiment d’assister à une reproduction grandeur nature des shôjo de cette période. Les ralentis lors de l’arrivée du quatuor, les rires des bécasses de service et maints éléments participent donc à ce spectacle clairement surjoué et à la limite de la parodie assumée. De même, l’agréable musique composée par Yamashita Kôsuke (Kurosagi) prolonge cette impression assez factice d’autant plus qu’elle s’inspire un peu trop fortement des mélodies de John Williams pour Harry Potter. Malgré tout, la production démontre un certain savoir-faire et prouve son talent en concoctant là une recette finement éprouvée, mais non dénuée d’un charme suranné séduisant, à condition d’enlever les flashbacks redondants. Le ridicule n’est jamais loin, mais le scénario au demeurant fédérateur et universel finit par amuser, voire par accrocher plus que de raison. En dépit de rebondissements prévisibles et caricaturaux, les artifices esthétiques assez clinquants, le rythme trépidant ponctué de nombreux cliffhangers, l’attrait innocent de certains personnages, l’alchimie notable du duo principal et l’atmosphère mêlant humour et romance favorisent grandement l’enchaînement des aventures de façon effrénée.

Le manga figure sur ma liste des œuvres à tester depuis un bon paquet d’années. Je n’ai encore jamais sauté le pas du fait de sa longue durée, mais aussi à cause des dessins du début peu engageants. Je serai donc incapable de préciser si cette adaptation se veut fidèle. Une chose est en tout cas certaine, c’est qu’elle n’utilise assurément qu’une toute petite partie de l’histoire puisqu’il n’y a que neuf épisodes. Le récit demeure classique et même plutôt convenu. La confrontation de deux mondes n’ayant que peu en commun n’est pas inédite. La série joue sur les différences notables et ne cherche guère la subtilité. L’idée est à la fois d’en mettre plein la vue au téléspectateur tout en faisant battre son cœur à l’unisson avec les personnages. L’originalité se situe peut-être avec son héroïne, assez éloignée des codes du genre, mais aussi parce que pour une fois, elle ne court pas après le protagoniste. En effet, c’est lui qui essaye tant bien que mal de l’attirer dans ses filets. Makino Tsukushi est une adolescente comme il en existe des millions sur la planète. Physiquement et intellectuellement assez banale, elle ne capte pas forcément l’attention. Grâce à ses parents généreux et clairement candides, elle réussit tout de même à intégrer un lycée prestigieux. Elle préférerait fréquenter une école plus conventionnelle, mais elle veille à suivre les directives et espoirs familiaux. L’établissement en question ressemble plus à une prison dorée en raison de sa faune locale. Les élèves sont richissimes, leurs fréquentations sont intéressées et ils n’agissent qu’en fonction de ce qui attendu d’eux. Sans aucune surprise, ce type de comportement tranche avec celui bien plus terre à terre de Tsukushi. Même chez les nantis, il existe des meneurs. En l’occurrence, les F4 règnent à Eitoku d’une main de maître et s’y adonnent avec plaisir. Selon leurs bons vouloirs, ils distribuent les mauvais points sous la forme d’un carton rouge. Pour peu qu’ils décident qu’untel mérite une sanction, systématiquement pour des raisons fallacieuses, ils déposent dans son casier cette fameuse missive et voilà que les persécutions débutent. Eux ne se mouillent pas les mains, la masse s’apparentant à des moutons, si. Tsukushi ne supportant pas les injustices choisit un jour de se rebeller et finit donc dans le collimateur du chef, Dômyôji Tsukasa.

Hana Yori Dango, c’est avant tout l’histoire compliquée entre Tsukushi et Tsukasa. L’adolescente se fiche royalement du meneur des F4 et pour cause, il a tout du bourreau imbécile et sûr de lui. En réalité, derrière son apparence de garçon fier et insensible, il se révèle hautement fragile. Son statut d’héritier lui pèse, sa mère froide et autoritaire (Kaga Mariko) dirige l’empire d’une main de fer, sa grande sœur vivant aux États-Unis (Matsushima Nanako – Yamato Nadeshiko) lui manque et il demeure régulièrement seul dans son immense manoir. Il cherche beaucoup de chaleur et veut tout simplement être aimé. Les fêlures de ce jeune homme assez benêt sur les bords touchent et le rendent finalement très attachant, surtout que l’interprétation du sympathique Johnny’s Matsumoto Jun (Kimi wa Pet, Gokusen) lui offre ses lettres de noblesse. Le voir si amouraché de Tsukushi met des papillons dans le ventre et ses déceptions brisent le cœur en mille morceaux, lui qui évacue ses frustrations dans la violence et croit que l’argent achète tout. La chanson Planetarium d’Ôtsuka Ai véhicule agréablement les sentiments de ces personnages souvent troublés. L’héroïne n’est pas en reste et séduit par sa force de caractère. La plaisante Inoue Mao l’incarnant se montre tout aussi convaincante que son confrère. L’adolescente s’avère volontaire, directe et ne se laisse pas marcher sur les pieds, même si cela signifie devoir se frotter à des individus puissants. Le couple atypique qu’elle forme avec Tsukasa provoque des étincelles. Les comédies romantiques suivent généralement un mode d’emploi analogue et la conclusion ne surprend guère. Hana Yori Dango ne déroge pas à la règle et ce qui importe n’est pas la finalité, mais plutôt les moyens pour y arriver. Afin de corser la situation, les bouleversements s’y multiplient et bien sûr, les adversaires sont de la partie. Sanjô Sakurako jouée par une Satô Megumi (Sunadokei) en roue libre représente tout ce qu’il y a de mauvais dans les fictions de cet acabit. Poussive, ridicule et cumulant les lourdeurs scénaristiques, elle ne convainc nullement avec ses plans machiavéliques. Le concurrent de Tsukasa est étonnamment son grand ami, le calme et posé Hanazawa Rui qui visiblement, ne laisse pas du tout indifférente Tsukushi. Effectivement, le F4 comporte, comme son intitulé l’indique, quatre membres.

Si Tsukasa est le roi du lycée, il peut compter sur le soutien de ses trois fidèles acolytes. Malheureusement, deux d’entre eux ne possèdent aucun développement digne de ce nom. Mimasaka Akira (Abe Tsuyoshi), l’amateur de femmes d’âge mûr, et Nishikado Sôjirô (Matsuda Shôta), le passionné de thé, se contentent de la place de faire-valoir. Espérons que la suite les approfondisse davantage, car ils méritent plus que de ressembler à des figures transparentes, bien que non dépourvues d’humour. Il n’empêche que la complicité unissant ces garçons se veut plutôt palpable. Le dernier élément de la tribu est donc Rui, incarné par Oguri Shun. L’adolescent se révèle quelque peu lisse et mou, mais il dispose de solides atouts pour provoquer des fantasmes chez les plus rêveurs. Gentil, il ne pense qu’à Shizuka (Sada Mayumi), sa belle plus âgée partie mener une carrière de mannequin en France. Il se lie avec Tsukushi et veille à ce que son camarade ne la houspille pas de trop. Forcément, à force de la côtoyer, il finit par revoir ses sentiments et s’interroger sur leur nature. La série joue beaucoup sur son triangle romantique et créé un maximum de suspense alimenté par de nombreux quiproquos et autres incompréhensions. En évitant quelques écueils habituels comme les rivaux tous exécrables et manipulateurs, Hana Yori Dango gagne des points, mais un Rui davantage enthousiasmant aurait injecté encore plus de vigueur à l’ensemble. Cela étant, les personnages secondaires truculents comblent peut-être ce vide. Entre le trio de lycéennes ridicules, la famille de Tsukushi naïve et la gérante du commerce s’imaginant des romances extraordinaires, l’histoire ne se départ jamais de son ton malicieux et haut en couleur. Qui plus est, si l’amour et l’humour prédominent, le drame se fraye un chemin et apporte un peu de densité au tout. Des thématiques plus sérieuses sont abordées en filigrane, comme l’ijime à travers les persécutions en milieu scolaire et une réflexion sur la société japonaise, parfois engoncée dans ses principes. L’entourage de l’héroïne, proche de la vie simple japonaise, est croqué comme pauvre, mais il est en réalité modeste. Le récit s’amuse effectivement du contraste avec l’univers luxueux des autres personnages ne jurant que par l’Occident, et cette opposition sert de ressort scénaristique. L’absence de morale assénée à coups de marteau fait du bien et permet de ne pas sombrer dans du sentimentalisme gratuit.

Pour résumer, la première saison de Hana Yori Dango propulse son public dans une histoire classique à la mécanique bien huilée susceptible de plaire aux amateurs de comédie romantique. Malgré ses défauts se voyant comme le nez au milieu de la figure, elle apporte un vent rafraîchissant grâce à ses facéties en tous genres, son ton quasiment parodique et son naturel désarmant. Loin de se montrer arrogante, elle plaisante avec ses clichés, sa caricature parfois un peu envahissante, ses décors tape-à-l’œil sensiblement kitsch, et fait évoluer ses protagonistes attachants, voire attendrissants. À défaut de révolutionner le genre, cette jolie série dynamique réussit à atteindre son but de divertissement drôle et par moments touchant. Avec sa formule savamment maîtrisée, il est facile de se prendre au jeu et d’enfiler les épisodes comme on avale des bonbons à la guimauve au goût si sucré et diaboliquement addictif.