Voici le deuxième article de la semaine de Noël et comme Haruka l’a demandé, c’est au tour de la première saison de Breaking Bad de recevoir les honneurs.

Comme souvent, il paraît impossible de tout regarder et il convient de faire des choix. Lorsque Breaking Bad est arrivée à l’antenne, je me suis dit qu’elle avait l’air sympa et qu’il faudrait que je jette un œil ; or, le temps défila et, visiblement, jusqu’à peu, la situation stagnait. Les mois auraient encore pu continuer de s’écouler, mais c’était sans compter sur la demande de Haruka. À l’heure où ces mots sont écrits, la série a déjà sa troisième saison de prévue et elle passera courant 2010 aux États-Unis. Breaking Bad est une fiction créée par Vince Gilligan, notamment connu pour son travail sur The X-Files. Sa première année fut diffusée entre janvier et mars 2008 sur AMC et ne comporte que sept épisodes d’une cinquantaine de minutes. À la base, leur nombre aurait dû être plus conséquent, mais la grève des scénaristes a infligé quelques stigmates. Arte ayant acheté la production, il semble légitime d’espérer la voir prochainement en France. Aucun spoiler.

Walter White vient de découvrir qu’il est atteint d’un cancer. Ne voulant pas laisser sa femme et son fils dans le besoin, il décide de profiter de ses compétences de prof de chimie pour mettre en place un laboratoire de méthamphétamines.

À première vue, le postulat de départ paraît assez simpliste et ne sortant pas vraiment des sentiers battus. Effectivement, il devient assez fréquent de rencontrer dans des fictions des personnages condamnés prêts à tout pour se lancer dans des entreprises très particulières. Faisant le point sur leur vie, ils constatent qu’elle ne leur plaît pas et essayent de la changer radicalement. En somme, l’idée de base de Breaking Bad n’a par conséquent rien de révolutionnaire ou d’original. Heureusement, ce n’est pas parce que l’amorce d’une série ne s’annonce guère atypique que cela notifie automatiquement qu’elle ne mérite pas l’investissement ou qu’elle ne parvienne pas à se créer une véritable identité. Dans ce cas précis, outre les nombreuses qualités de l’ensemble, ce sont probablement les acteurs qui permettent d’être rapidement intrigué. De plus, d’un point de vue formel, les scènes se déroulant dans le désert sont extrêmement belles grâce à une esthétique soignée. La photographie, la lumière ou le cadrage amènent à régulièrement penser que rien ne s’apparente à une coïncidence et que chaque plan dispose d’une vraie symbolique ou signification. C’est en terminant la saison que l’on constate qu’en réalité, les épisodes sont truffés de détails augurant de la suite. Un second visionnage paraît presque nécessaire afin de saisir la totalité du contexte, définitivement complexe et intelligent.

Dans cette série, le héros – ou plutôt, l’antihéros – Walter, mène une existence banale partagée entre le lycée où il donne des cours de chimie, la station de lavage où il gagne un maigre pécule, et sa maison avec sa femme et son fils. Il semble être porté par le courant, ne hausse jamais vraiment la voix, subit de multiples humiliations sans broncher et il se laisse donc inévitablement marcher sur les pieds. Son comportement analogue à un paillasson ne le dérange a priori pas et il ne s’en plaint pas. Il s’agit de sa vie, voilà tout, et il s’en contente parfaitement. Contre toute attente, l’écriture ne cherche aucunement à ce que les téléspectateurs jugent ce protagoniste. L’emphase, l’écœurement ou le sentimentalisme sont tous absents. Au contraire, le public se retrouve confronté à une totale carte blanche puisqu’il est en mesure de tirer ses propres conclusions quant à ce professeur bien sous tous rapports. Toutefois, la roue se met rapidement en branle lorsque Walter apprend souffrir d’un cancer du poumon, inopérable. À partir de cette date, tout est bouleversé. Tandis qu’autrefois, il se laissait gouverner, il devient un véritable acteur et se promet de ne plus continuer dans cette voie passive. La saison étant très subtile et ne tentant jamais l’esbroufe, elle amorce une évolution en douceur de sa figure principale. Walt ne se transforme pas en une personne différente, mais plusieurs éléments amènent à réaliser qu’il change, acquiert de l’assurance et apparaît plus détaché, moins anxieux. C’est d’ailleurs assez antithétique dans le sens où il sait qu’il meurt et qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre. Au lieu de s’apitoyer sur lui-même, il découvre les délices de ce que le monde a à lui procurer et gagne en énergie. Le sympathique Bryan Cranston (Malcolm in the Middle, Fallen) lui offrant ses traits y est plutôt fabuleux tant il réussit à injecter cette dualité au sein de cet individu en perpétuel mouvement. Tour à tour aimant, protecteur, attentif, pathétique, il fait preuve d’une force de caractère admirable dans sa quête d’un avenir financier stable pour sa famille lorsqu’il sera parti. D’une autre manière, il insuffle par moments comme un relent dangereux et pousse à présager un futur capable de vite le faire déraper sur une route peu recommandable. Bien que les thématiques abordées paraissent hautement dramatiques, la gravité de la situation est contrebalancée par une ambiance parfois presque cocasse. Pour cela, il est notamment possible de remercier le duo que le prof forme avec un de ses anciens élèves, Jesse Pinkman.

Walt ayant parfaitement compris qu’il ne va plus faire long feu parmi les siens et qu’il les laissera sans un sou, il cherche en vain un moyen de gagner expressément de l’argent. Naturellement, si quelque chose de légal et de rapide existait pour crouler sous la monnaie, l’astuce aurait transpiré depuis des siècles. La seule chose lui venant à l’esprit est de mettre à profit ses talents en chimie et de se lancer dans le recel de méthamphétamines. Il sait être capable d’en fabriquer, mais subsistent plusieurs difficultés, dont la vente. La vie étant parfois bien faite, la solution tombe du ciel, ou plutôt de son beau-frère, Hank Schrader (Dean Norris), un agent de la DEA travaillant donc dans un service s’occupant activement de la lutte contre les stupéfiants. Un jour, Hank l’envoie avec lui lors d’une arrestation d’un trafiquant de drogue de manière à lui offrir quelques sensations fortes pour se requinquer. Pendant qu’il attend tranquillement dans la voiture, Walt se retrouve nez à nez avec l’un de ces anciens élèves, Jesse Pinkman, joué par Aaron Paul que l’on a déjà vu dans un tas de séries. Bien qu’il ressemble à un petit voyou caricatural, il se révèle finalement bien plus complexe que ça. Suite à quelques discussions et explications, les deux décident de former une paire et de plonger dans les psychotropes illégaux. Tandis que Walt cuisine les productions, Jesse se charge de les écouler sur le marché. La relation entre ces deux nouveaux associés semble à première vue hautement improbable, mais en même temps, elle sonne résolument crédible et juste. Mine de rien, chacun apporte à l’autre ce dont il a besoin. Jesse, par exemple, sait être un minimum pondéré, secoue comme il faut Walter en n’hésitant pas à lui poser certaines questions parfois difficiles et est bien plus intelligent qu’il ne le laisse paraître. Walt, lui, en dépit de son attitude à l’occasion condescendante, s’attache quelque peu à son ancien élève assez paumé. Cette année délivre déjà pas mal de choses sur le tapis les concernant, mais les aventures cherchent surtout à exposer leur personnalité ; il va de soi que le meilleur est à venir.

Les sept épisodes – tronqués en raison de la grève, ce qui fait que la saison ne se termine pas dans des conditions optimales – mettent dès lors en avant les multiples péripéties que vivent ces dealers incompétents. Parce qu’évidemment, ils sont totalement déconnectés de la réalité, n’ont rien de malfrats et n’ont aucune idée de quelle façon procéder pour ne pas se faire attraper par la police, ou pire, être assassinés par des concurrents. Fabriquer les stupéfiants est le plus facile, c’est tout le reste qui complexifie le tableau. L’ensemble en devient justement drôle, car voir ce duo atypique se démener et se comporter parfois stupidement a quelque chose de truculent. Ceci étant, même si la drogue se trouve souvent au centre des intrigues, elle ne représente pas le principal moteur de la série. À vrai dire, il s’agit plutôt du cancer, avec les différents traitements et la volonté d’en suivre un ou non, l’attitude des proches, celle du concerné, etc.. Toutes les situations liées de près ou de loin à Walt finissent par s’y rattacher. Fort heureusement, le pathos n’est pas de la partie, ce qui empêche de sombrer dans de l’indigeste. Au bout du compte, la pudeur prime et rend le visionnage d’autant plus agréable. Si l’entourage de Jesse est exploré, c’est surtout celui de l’enseignant qui bénéficie le plus de temps d’antenne. Son fils, Walter Junior (RJ Mitte), est un jeune adolescent handicapé ayant au départ peu de considération pour son père. Quant à sa femme, Skyler (Anna Gunn), son rôle est loin d’être facile et elle peine parfois à se montrer plaisante, mais il semble nécessaire de comprendre certaines de ses réactions en les replaçant dans leur contexte.

En conclusion, bien que sur le papier, la première saison de Breaking Bad puisse laisser penser à une énième série racoleuse remplie de clichés, ce n’est jamais le cas. En illustrant le début de la fin de la vie d’un professeur de chimie n’ayant au final jamais vécu, elle s’intéresse au cheminement intérieur de ses personnages. Ces sept petits épisodes se révèlent de haute facture et possèdent un rythme tranquillement enlevé, une fine écriture accompagnée d’un souffle émotionnel, et une forme tout particulièrement léchée. Grâce à un véritable travail sur la caractérisation des protagonistes et une interprétation solide, les stéréotypes et la caricature sont habilement évités pour réussir, au contraire, à insuffler une dimension sincèrement humaine. Cette entrée en matière alterne humour noir et scènes bien plus dramatiques, offrant alors un ton particulier fort agréable. Il s’avère ainsi parfois difficile de savoir si l’on rit, si l’on est touché ou si c’est les deux à la fois. En fait, la drogue n’est qu’un prétexte pour parler du décès prochain de Walt. Ce n’est par conséquent pas une série sur les méthamphétamines comme le synopsis le laisse paraître : c’est une fiction réaliste sur la vie, la mort, le cancer et le rapport que l’on peut justement avoir avec cette maladie. Vivement la suite~