TROUBLEMAN | トラブルマン

Par , le 25 décembre 2010

Et voilà, nous arrivons déjà au terme de ces billets de l’animation de Noël. Pour la conclure, place à la demande de Sylvain Kieffer qui m’a ainsi permis de regarder ma cinquantième série japonaise.

Avant de commenter sur la page dédiée, Sylvain m’a envoyé quelque temps plus tôt un mail me vantant TROUBLEMAN. Pour m’appâter, il est même allé jusqu’à la comparer sur certains points avec Ikebukuro West Gate Park qui, rappelons-le, figure parmi mes fictions nippones favorites. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour m’intriguer, mais vous savez tous que les journées ne sont pas extensibles. Bref, cette fois, je n’ai pas eu le choix et je me suis donc attelée à la visionner. Cette production japonaise se compose de douze épisodes de trente minutes chacun ayant été diffusés sur TV Tokyo entre avril et juillet 2010. Il s’agit du premier travail pour la télévision du réalisateur SABU à qui l’on doit déjà les films Kanikôsen, Postman Blues ou encore Monday. Aucun spoiler.

Tokuda Kazuo vient de se faire renvoyer de son emploi, car il se montre bien trop gentil et altruiste pour le monde féroce des assurances. En rentrant chez lui, dépité, il est pris à partie par des yakuzas cherchant à débusquer l’un de ses voisins. Subitement, la situation s’envenime et le jeune homme se retrouve confronté à une succession d’évènements improbables n’ayant de prime abord aucun rapport avec lui. Sauf qu’en vérité, il semblerait bien qu’il en soit le catalyseur. Au contact des habitants des environs, un mystère en entraîne un autre et les pièces du puzzle commencent à se rejoindre pour illustrer une peinture rocambolesque.

Admettons-le, les séries japonaises ne disposent quasiment jamais d’une réalisation exceptionnelle. Oh, elles ne s’avèrent pas forcément mauvaises, mais elles restent généralement très basiques et en arrière-plan. D’ailleurs, il est amusant de constater que contrairement aux États-Unis, par exemple, les metteurs en scène ne sont guère connus, les projecteurs tendant plutôt à se braquer sur les scénaristes. Quelques-uns comme Miike Takashi (QP) osent parfois s’aventurer à la télévision, mais ils sont rares. SABU leur emboîte le pas et sans aucune surprise, il utilise sa recette habituelle assez originale. Dès le départ, TROUBLEMAN marque avec son format puisque la production se dote de bandes noires, style cinémascope. Le cadrage, plusieurs séquences ou bien le soin apporté à la scénographie étonnent positivement, même si les filtres jaunes et une lumière trop blanche deviennent handicapants. Le dernier épisode représente le clou du spectacle avec ses plans larges sur une ville sens dessus dessous. SABU ne cherche pas à faciliter l’immersion de son public à travers des passages tantôt étirés à l’extrême, sans dialogue, où un personnage court, court, court et court encore. De même, le rythme démarre doucement et si les rebondissements s’y multiplient, rien n’est fait pour dynamiter l’ensemble manquant légèrement d’énergie brute. Cette approche esthétisée à l’extrême et volontairement atypique fascine autant qu’elle peut irriter, surtout que la musique, elle, a de quoi laisser perplexe. Si les compositions de Hayama Takeshi participent à l’ambiance burlesque et se fondent aisément dans les décors, la chanson de fin, BE FUNKY!, du groupe de Johnny’s NEWS, surprend par son aspect dansant et kitsch au possible. En plus de sa qualité intrinsèque fort discutable, elle n’a rien à voir avec le reste et l’entendre surgir de nulle part provoque des éclats de rire. Il est difficile de comprendre ce choix du réalisateur, mais une chose est certaine, il réussit sans mal à accentuer les contrastes de sa production ressemblant à un mélange des genres invraisemblable.

Un pneu en feu dévale une pente, un homme court, s’écroule par terre, des bruits de sirène résonnent au loin, une équipe de baseball s’entraînant passe à côté en trottinant, voilà les premières minutes de TROUBLEMAN. À la suite de cette curieuse scène, la série repart en arrière. Le protagoniste est le même, mais cette fois, il travaille avec cœur dans une société d’assurance et se fait remercier par maints clients vantant sa générosité. Sauf que son attitude ne plaît pas à son patron qui le renvoie sans ménagement. De prime abord, Tokuda Kazuo est un vingtenaire tout ce qu’il y a de plus banal. Sa vie prend un nouveau tournant quand il rentre chez lui et découvre des yakuzas tambourinant sur la porte de son voisin. Rapidement, il rencontre les autres habitants du coin cherchant eux aussi à fuir ces criminels prêts à tout pour récupérer ce qu’ils considèrent être leur bien. Ce petit groupe s’enferme alors dans une pièce et n’en bouge plus. Si la fiction se déroule sur douze semaines de diffusion, il ne se passe en réalité que quelques heures entre le début et la fin. Les personnages ne sortent guère des quatre murs du minuscule immeuble et se contentent de discuter, se remémorant de diverses manières leurs souvenirs, et plus particulièrement un évènement ayant fait basculer leur existence. Ce huis clos ennuiera plusieurs en raison de son scénario éclaté, de son faux rythme et de son absence de véritable révélation extraordinaire. La structure narrative nourrie par de nombreux flashbacks induit une confusion déroutante et laisse imaginer que la production se borne à reproduire un schéma analogue au long cours, là où chaque épisode s’attarde sur les réminiscences du parcours d’un des héros. Or, ce pas du tout le cas. Effectivement, au fur et à mesure, le récit s’approfondit et prouve que dans ce microcosme, tout est lié de près ou de loin. Le fond du propos comme la façon de le raconter importent tout autant au sein de cette série insérant des moments ubuesques improbables. Sortis du contexte, ils sembleraient d’ailleurs idiots. TROUBLEMAN s’amuse beaucoup de son aspect boule de neige et demande un certain investissement, dévoilant tout son potentiel et son intérêt vers le milieu. La curiosité va crescendo et chaque écran final donne envie d’enchaîner sur le chapitre suivant afin de résoudre ce puzzle humain à l’humour décalé.

Ces voisins vivent les uns à côté des autres et ne se connaissent pourtant pas plus que ça. Tandis que des yakuzas cherchent à leur trouer la peau pour des raisons peu claires, ils se retrouvent enfermés dans une unique pièce. En évoquant leur parcours, ils réalisent progressivement être reliés par un élément s’apparentant presque à un chat noir. L’un d’entre eux, sûrement le plus normal, cause des perturbations partout où il passe. Il a beau être pétri de bonnes intentions, le moindre de ses actes conditionne la pire des catastrophes, le cycle ne s’arrêtant en plus jamais. Cette galerie de personnages représente le liant de TROUBLEMAN et leur caractérisation certes un brin clichée permet à la série de délivrer un sympathique et attachant divertissement. Tous bénéficient d’un rapide développement et leur association mérite à plusieurs reprises le détour. L’ancien agent d’assurance candide (Katô Shigeaki) côtoie ainsi une mamie braqueuse (Kino Hana), une hypnotiseuse (Iwasa Mayuko), un amnésique arborant un imperméable (Rijô Gô), un supposé pervers aux pouvoirs parapsychiques (Nakayama Yûichirô), un gangster repenti (Takezai Terunosuke – Sunadokei) et le chef d’un clan de yakuza un brin mélancolique. À ce propos, Terajima Susumu (Bara no nai Hanaya) incarnant ce dernier est un habitué des travaux de SABU. Le metteur en scène en profite aussi pour offrir à Ôsugi Ren une apparition éclair remarquée et amusante. TROUBLEMAN intrigue avec son ton jouant sur différents registres. L’histoire illustre les déboires sentimentaux fort tragiques de ces individus bigarrés, mais elle les dédramatise avec ses excentricités et des incursions irréelles à deux doigts de sombrer dans l’ineptie. Malgré cette cocasserie et cette absurdité transpirant au long cours, cette production constamment sur le fil du rasoir réussit à créer un pont émotionnel avec son audience. L’humour caustique en filigrane, le ridicule de certains passages et l’attitude faussement détachée de quelques personnages rendent le visionnage truculent à souhait. Le scénario n’hésite pas non plus à aborder vaguement la thématique du destin, de la chance, et délivrer un message d’espoir un peu trop optimiste et gentillet, mais sûrement à l’image de son protagoniste phare.

En résumé, TROUBLEMAN fait partie de ces séries japonaises originales sortant du registre habituel sensiblement préformaté grâce à une réalisation soignée, un récit éclaté et un mélange des genres saugrenu. Rien que pour cette raison, elle mérite le détour. S’il paraît indiscutable qu’elle ne révolutionne finalement pas quoi que ce soit et que ses débuts s’avèrent légèrement poussifs, elle propose une balade tragi-comique étonnante souvent amusante. Avec l’histoire antichronologique de huit personnes colorées ayant bien plus en commun qu’elles ne le croient, cette fiction s’arme d’une ambiance noire, d’un humour parfois ridicule et s’accorde le temps de dévoiler progressivement ses cartes, prouvant ainsi l’aspect réfléchi de son écriture se jouant des contrastes. Les amateurs de travaux expérimentaux ne craignant pas la confusion devraient au moins essayer cette œuvre télévisuelle non dénuée de défauts, mais délicieusement absconse.


3 Commentaires

  1. Sylvain Kieffer• 27 décembre 2010 à 19:47

    Merci Caroline pour ta review. Content que ça t’aie plu autant qu’à moi. J’espère que ton article permettra à d’autres de connaître cette série vraiment à part.

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  2. Katzina• 27 décembre 2010 à 21:42

    Lynda en disait autant de bien que toi il y a peu et j’étais déjà bien décidée à regarder la série. Mais là je crois que c’est clair, ça sera en tête de liste pour 2011 ! Merci pour cet article qui met l’eau à la bouche ! ^^

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  3. Caroline• 27 décembre 2010 à 22:37

    @ Sylvain Kieffer ~ Je l’espère aussi ! J’ai l’impression que la série est passée assez inaperçue donc lui faire un peu de pub ne peut qu’être positif pour elle.

    @ Katzina ~ J’espère qu’il te plaira autant qu’à nous deux :)

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