Changeons radicalement de genre avec ce billet dédié à une série japonaise atypique, Tajû Jinkaku Tantei Psycho. Si intitulée de cette manière elle ne dit peut-être pas grand-chose à qui que ce soit, il y a fort à parier que l’appellation internationale MPD Psycho éveille certains souvenirs aux lecteurs de mangas. Tajû Jinkaku Tantei Psycho est effectivement l’adaptation en renzoku du seinen perturbant d’Ôtsuka Eiji, toujours en cours à l’heure actuelle. Il est disponible en France chez Pika. Son titre signifie approximativement le détective aux multiples personnalités. Le j-drama, de six épisodes d’une cinquantaine de minutes, fut diffusé sur WOWOW durant six jours consécutifs de mai 2000. Fait rare pour être noté, il est disponible en France en DVD. La raison est bien précise, on le doit en effet à son réalisateur qui n’est autre que Miike Takashi, normalement connu par les cinéphiles. Aucun spoiler.

Le jour où l’inspecteur Kobayashi Yôsuke reçoit une glacière contenant le buste de sa petite-amie démembrée mais maintenue artificiellement en vie, son existence change à tout jamais. Voulant à tout prix la venger, il traque jour et nuit le psychopathe à l’origine de cette barbarie et lorsqu’il finit enfin par le trouver, il s’opère un changement très particulier. Effectivement, Kobayashi perd alors contrôle de lui-même et abrite une nouvelle personnalité, celle d’Amamiya Kazuhiko. Cet Amamiya ayant abattu de sang froid un homme, il passe plusieurs années en prison. En ressortant, il intègre un institut de criminalistique et commence alors une enquête très particulière en lien avec des meurtres abominables.

Lorsque le premier volume du manga est sorti en France en 2004, je l’ai acheté et lu. Si vous suivez Luminophore depuis un moment et/ou que vous me connaissez, vous devez savoir que j’aime énormément tout ce qui est thriller psychologique et ambiance assez malsaine et horrifiante. C’est donc tout à fait normal que je me sois intéressée à ce seinen plus que particulier. Malheureusement, en dépit des sublimes dessins de Tajima Sho-U, je n’ai pas accroché. Je ne me souviens guère de ce que j’en avais pensé à l’époque mais je crois que le degré de perversité fut tel que je n’ai pas eu envie de donner suite. Disons que je ne voyais absolument pas ce que l’auteur souhaitait montrer si ce n’est des corps dénudés et massacrés. Le manga est toujours en cours et son rythme s’est fortement ralenti au fil des années, la fin semble toutefois apparemment assez proche. De ce côté, pas d’inquiétude à avoir concernant l’adaptation télévisée. Elle a un début et une fin. N’ayant donc pas réellement lu le manga, je ne serai pas capable de comparer. Quand bien même l’original m’avait rebutée à l’époque, j’ai eu envie de tester le j-drama pour la simple et bonne raison que j’apprécie énormément le travail de Miike Takashi. Prolifique et controversé, il tourne à la chaîne et ne se dépare jamais de son propre univers souvent violent et troublant. Ses productions sont généralement étranges, assez nébuleuses et parfois totalement incompréhensibles. Il aime tout ce qui est dérangeant et le rend bien. Il a notamment réalisé Audition, Koroshiya 1 (Ichi the Killer en VF), Crows Zero (avec Oguri Shun et Yamada Takayuki) ou mon préféré, 46-okunen no koi (Big Bang Love, Juvenile A en VF) avec Ando Masanobu et Matsuda Ryûhei. Associer Tajû Jinkaku Tantei Psycho à ce réalisateur est par conséquent quelque chose de fort intrigant.

Inévitablement, le traitement de la série est plus que particulier et on sent, sans aucun doute possible, la patte de Miike. Le terme bizarre est certainement le plus adapté pour qualifier ce renzoku. Il est difficile de mettre véritablement des mots sur ce que l’on ressent en le regardant. Tajû Jinkaku Tantei Psycho est une série d’ambiance. Il est clair et net qu’elle n’est pas à placer devant les yeux de tout le monde tant elle est macabre. Toutefois, de nombreuses scènes sont censurées par un flou assez agaçant. Aussi incroyable que cela puisse être, ce fait est du ressort du réalisateur-même. Sachant que WOWOW n’accepterait pas son œuvre telle quelle, il a préféré prendre les devants. Certes, mais pourquoi proposer la même version sur le DVD ? Il y a donc de nombreuses scènes intenses car baignant dans le sang. Des corps sont mutilés, des femmes enceintes éventrées, le fœtus arraché et remplacé par un téléphone portable, des têtes sont scalpées, ne laissant apparaître qu’un cerveau où pousse une fleur, etc.

L’atmosphère est assez surréaliste en raison d’éléments presque fantasmagoriques comme des pluies vertes sorties de nulle part. De plus, lorsque le tueur est dans les environs, un petit dessin en noir et blanc prend le pas sur les images filmées. Ceux connaissant le style de Miike, ou appréciant les travaux du même genre de David Lynch, ne seront pas surpris mais les autres pourraient détester ce côté très original. La musique colle parfaitement et est parfois même presque entraînante. En outre, l’intrigue n’est pas linéaire, le rythme est très lent et si le drama a plus de dix ans, on les sent, visuellement parlant.

Si esthétiquement, Tajû Jinkaku Tantei Psycho a tout pour plaire aux amateurs du genre, le scénario est par contre assez confus. Les épisodes semblent s’enchaîner sans être réellement liés et il faut attendre un petit moment avant de pleinement comprendre de quoi il en retourne. Il est effectivement question de troubles dissociatifs de l’identité comme le suggère le titre Multiple Personnality Disorder Psycho. (Attention à ne pas confondre avec la schizophrénie, les deux ne sont pas forcément liés.) Le personnage principal, Kobayashi Yôsuke, change en effet totalement de personnalité le jour où sa fiancée est sauvagement assassinée. Avant de devenir Amamiya Kazuhiko, Kobayashi héberge momentanément l’identité du serial killer ; identité qui disparaît dans un autre corps et qui passera la série à naviguer d’humain en humain. Après un temps en prison, Amamiya intègre une équipe de criminologues enquêtant sur des meurtres atroces. En raison de ses troubles psychologiques, il est difficile de réellement comprendre le personnage principal. Cache-t-il quelque chose ? Qui est-il réellement ? Le drama débute ainsi avec la découverte de plusieurs têtes scalpées. Chaque épisode met en avant des actes barbares touchant toute la population. Personne n’est épargné, pas même les collégiens. À chaque fois, l’équipe de policiers enquête et tente de faire la lumière sur ce qu’il se passe. Un dénominateur commun revient perpétuellement… ils sont effectivement sempiternellement confrontés à des personnages souffrant de troubles dissociatifs de l’identité et tous ces malades, de plus en plus nombreux, portent un code-barre dans l’œil. Au fur et à mesure, la lumière se lève sur ce signe distinctif. S’agit-il d’une manipulation génétique ? Qui est Lucy Monostone dont on entend parler ? Tous les éléments sont-ils liés ? Comment les personnalités peuvent-elles s’interchanger ? Les questions sont nombreuses, trop peut-être car le scénario est assez chaotique. On navigue dans un brouillard parfois malvenu. Le manga répond peut-être de manière plus appropriée. Il n’en demeure pas moins que la série manque de cohérence et son rythme lent accentue ce manque de maîtrise. Il est dommage que malgré des points intéressants soulevés comme les troubles psychologiques, l’influence sous ses diverses formes ou encore l’installation de la peur, le traitement soit aussi superficiel. Les épisodes ne sont guère nombreux mais il n’y a jamais de développement véritable. Par exemple, les doutes de Kobayashi ne sont que très rarement mis en scène alors qu’ils sont tout de même la figure de proue de l’univers de la série.

Les sujets abordés sont par conséquent noirs mais il en ressort toutefois quelques moments décalés comme savent si bien le faire les Japonais. Ainsi, lors de la présentation des meurtres devant l’académie de police, un des inspecteurs, otaku en puissance, reconstitue à chaque fois les scènes avec des figurines taillées pour. Son patron, incarné par Ôsugi Ren (TROUBLEMAN, My Boss, My Hero), est lui aussi plutôt déjanté dans son genre. À noter sinon la présence assez furtive mais non moins remarquée de Kuriyama Chiaki (Ashita no Kita Yoshio) ou encore celle de Matsuda Satoshi (Vampire Host, Keitai Sôsakan 7). Cet humour presque burlesque offre un ton encore plus particulier à la série.

Tajû Jinkaku Tantei Psycho est en définitive un j-drama à voir si l’on apprécie les travaux de Miike Takashi. Sa réalisation surréaliste est encore une fois extraordinaire car unique et particulièrement adaptée au manga déviant qu’est l’œuvre d’Ôtsuka Eiji et Tajima Sho-U. En raison de son histoire malsaine, il est évident que tout le monde ne pourra guère regarder -et apprécier- la série. Certaines scènes sont difficiles car à la limite de la perversité. Un manque de consistance et des sujets bien trop rapidement survolés sont malheureusement à déplorer. Effectivement, si les thèmes sont pertinents et traités avec une certaine finesse, la série mettant en avant un aspect toutélié, l’ensemble souffre de nombreuses approximations et d’une absence de profondeur. Le scénario est dense et dans ce cas, c’est un défaut car il n’a pas le temps de se développer suffisamment. Il en ressort principalement une grande confusion. Quoi qu’il en soit, Tajû Jinkaku Tantei Psycho baigne dans une atmosphère âpre, presque sale et dérangeante. En d’autres termes, si l’ambiance est fort appréciable pour qui aime ce qui est électrisant, différent et macabre, le reste ne suit pas. Finalement, c’est peut-être le moment de se remettre au manga ?
Bonus : la bande-annonce, sous-titrée en anglais

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