The Borgias (saison 1)

Par , le 14 février 2012

2011 semble avoir été l’année des Borgia puisque deux séries différentes les ont mis à l’honneur au cours des derniers mois. Si nous n’allons pas – encore – nous attarder sur la version franco-allemande de Tom Fontana, Borgia, nous parlerons aujourd’hui de The Borgias. Pour information, je n’ai pas regardé Borgia donc je serai bien incapable de comparer les deux productions, mais il est prévu que je lui donne également sa chance. The Borgias n’est pas une série américaine comme on (ou seulement moi ?) pourrait le croire. Non, il s’agit d’une coproduction internationale, le Canada, l’Irlande et la Hongrie ayant œuvré main dans la main. L’équipe est assez similaire à celle de The Tudors, la série reprenant d’ailleurs sa place sur la chaîne à péage. Michael Hirst, le créateur et scénariste de The Tudors, n’est toutefois ici qu’un producteur. The Borgias comporte à l’heure actuelle une saison de neuf épisodes passés entre avril et mai 2011 sur Showtime. Le premier est double et dure une heure et demie au lieu des cinquante minutes habituelles. Une saison deux est déjà prévue pour avril 2012. Le créateur, Neil Jordan, a précédemment dit qu’il envisageait de développer sa série sur quatre années. Reste évidemment à voir ce qu’en pensera la chaîne. Concernant la diffusion française, sachez que c’est Canal+ qui l’a achetée. Oui, c’est bien aussi elle à l’origine de Borgia. Elle a procédé ainsi de manière à ne pas court-circuiter sa propre version… Aucun spoiler.

La famille Borgia est connue depuis des générations pour avoir empoisonné, manigancé, comploté et fait tout ce qu’il fallait pour demeurer dans les hautes sphères du pouvoir au cours du XVè siècle. Étant de très mauvaise réputation, on lui a imputé des fratricides, des meurtres ou encore des relations incestueuses. En bref, ce n’est donc pas du tout étonnant que de nombreuses productions – sous différents médias – s’y soient attardées avec plus ou moins de réussite. D’origine espagnole, elle s’est installée en Italie, ou plutôt, à Rome. La série débute par la montée sur le trône papal de Rodrigo, devenant ainsi Alexandre VI. Cette intronisation ne plaît pas du tout à une grande majorité d’ecclésiastiques, dont le cardinal Della Rovere qui décide alors de parcourir ce qu’on appelle désormais l’Italie. Son but est simple, il espère trouver des alliés susceptibles de l’aider à renverser les Borgia.

Pour ma part, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et je le répéterai sûrement, j’ai un gros faible pour les fictions historiques et je sais être plus conciliante lorsque je me retrouve devant l’une d’entre elles. Si j’avoue sans honte que mes connaissances sur l’Italie du XVè siècle et a fortiori sur les Borgia sont assez minces, il n’empêche pas moins que c’est un pan de l’Histoire qui m’intéresse. En plus, j’ai visité assez récemment Rome et certains décors (oui, bon, ajoutés à l’ordinateur) me furent ici familiers. Les amateurs d’histoire de l’art auront aussi repéré un grand nombre de peintures. J’ai par ailleurs eu raison de lire Le Prince de Machiavel fin 2010 qui traînait sur mes étagères depuis que j’étais supposée l’avoir étudié en cours de philosophie il y a… hmm, pas si longtemps que ça – laissez-moi mes illusions d’éternelle jeunesse ! Tout ce petit paragraphe pour vous placer le contexte qui, je pense, est important quant à mon propre ressenti.

Avec une équipe créative plus ou moins similaire et une approche analogue à celle de The Tudors, il est normal de se trouver en terrain connu lors du visionnage de The Borgias. Esthétiquement parlant, la série est une réussite bien que certains paysages en synthèse fassent un tant soit peu faux et perdent donc en saveur. Cela dit, ne boudons pas notre plaisir puisque l’on sent sans mal l’opulence dans laquelle vécurent les papes et leur cour. Évidemment, cette explosion de richesse est malvenue de leur part et écœurante, mais elle garde ici un côté sarcastique agréable. Showtime a le budget qu’il faut pour proposer de superbes costumes et tout ce qui est nécessaire pour éblouir le téléspectateur. De ce point de vue là, la série ne déçoit pas une seule seconde tant on s’y croirait. La réalisation est également soignée et la photographie y est extrêmement chatoyante. Le générique est, tout bonnement, une véritable merveille. Pour terminer sur ce fond abouti, la bande originale composée par Trevor Morris (The Tudors, The Pillars of the Earth, Moonlight) est empreinte de tonalités religieuses sans pour autant en donner la nausée. Subtile et maîtrisée, elle accompagne parfaitement ce qui se vit à l’écran.

Nous sommes en 1492, à Rome. Rodrigo Borgia accède au titre de pape après plusieurs manigances ayant pour but de lui offrir en grandes pompes la fameuse tiare. Alors que les ennemis ne font que s’accroître autour de lui et de sa famille, il tente de multiplier les alliances afin de protéger son assise. Les Borgia ont, de tout temps, été réputés pour leur aspect sulfureux. Accusés des pires ignominies, qu’elles soient véridiques ou non, ils sont considérés comme étant l’un des symboles de la décadence de la société qui quitte le Moyen Âge pour entrer dans la Renaissance. Il n’est donc pas étonnant que cette première saison soit assimilable à une lutte de pouvoirs politiques et religieux, mêlée aux affres de la vie pétrie de vices. Chacun cherche à s’approprier les rênes de la puissance et de la richesse, quitte à braver tous les interdits. Les enjeux de cette période sont clairement établis et les personnages naviguent entre les différents points chauds que sont Rome, Florence, Naples ou encore, la France. Si ces thématiques sont plaisantes et plutôt bien amenées, elles souffrent cependant d’une certaine approximation, voire d’une superficialité par moments irritante. Ceci se ressent surtout vers le milieu de la saison. C’est d’autant plus frustrant que les dynamiques géopolitiques de l’époque sont complexes, saisissantes et donc porteuses d’un potentiel évident. En outre, si certes des figures connues comme Machiavel sont bel et bien visibles, elles n’ont assurément pas un rôle digne de ce nom et un approfondissement suffisant. C’est même le contraire tant elles peuvent parfois se résumer à une présence obligatoire afin d’authentifier les propos et les actions mis en avant par les scénaristes. En somme, The Borgias manque d’implication et ne donne pas l’impression de profiter de la famille dont elle tente de tirer le portait. Il est vrai que la saison est surtout celle de l’introduction, il faut peut-être alors lui laisser le temps de poser les tenants et les aboutissants avant de passer à la vitesse supérieure. Mais… difficile de ne pas éviter l’insatisfaction quand on sait que la série peut mieux faire. Par ailleurs, quelques épisodes donnent l’impression d’être une succession de séquences sans réel liant et elles en deviennent presque répétitives. Par exemple, le cardinal Della Rovere cherche des moyens, envers et contre tout, dans le but de renverser celui qu’il juge obscène et non fidèle à la religion. Pour cela, il visite les confins de l’Italie, mais est suivi de près par Cesare Borgia et quelques autres disciples de manière à contrecarrer ses plans. Outre le fait que les personnages paraissent posséder des ailes vu la vitesse à laquelle ils se déplacent, on ne peut pas dire que l’on puisse être profondément captivé par la mise en avant de ces pourparlers manquant singulièrement de rythme. La saison souffre dès lors d’un ventre mou qui n’est pas suffisamment compensé par le dernier arc, avec l’arrivée des troupes françaises menées par Charles VIII, un roi intéressant interprété par… Michel Muller. Oui, oui, celui auquel vous pensez ; il se trouve être particulièrement bon et propose un portrait nuancé et, au final, attachant. La manipulation, la corruption et les manigances ont donc beau être présentes, elles ne réussissent pas à convaincre pleinement et à passionner.

Au-delà de la dimension diplomatique assez marquée, mais traitée de façon trop légère, un des principaux axes est évidemment la religion. Elle est d’ailleurs liée de manière intrinsèque à la politique, ou plutôt, à la géopolitique de l’époque. Que l’on se rassure, si l’on voit régulièrement l’intérieur d’édifices de culte, de confessionnaux ou que l’on déambule dans les couloirs du Vatican, elle n’est pas ubiquiste. Ou tout du moins, les protagonistes sont tellement à mille lieues de la représentation puritaine supposée être en vigueur qu’elle n’en devient pas étouffante, même pour un athée. Cependant, encore une fois, la thématique est assez superficielle et aurait mérité d’être approfondie. Le plus farouche opposant des Borgia n’a jamais une réelle occasion que d’expliciter ce qui le travaille et donne l’impression de parader à la recherche d’aide. Quant au fait que les Borgia auraient pu être tiraillés entre leur envie d’être envers et contre tout en haut du pouvoir et leur foi prétendument absolue en la religion, il n’est pas la peine d’espérer quoi que ce soit. Heureusement, le traitement de ces protagonistes est davantage abouti, sans pour autant permettre à la saison de devenir particulièrement satisfaisante. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans cette saison de The Borgias, c’est qu’elle travaille le portrait de personnages soudés à leurs devoirs, qu’ils le veuillent ou non. S’il est clair que la totalité ou presque d’entre eux sont pourris jusqu’au tréfonds de leur âme, elle parvient à les rendre sympathiques et agréables. Il est compliqué de savoir que penser d’eux, et cette multidimensionnalité s’avère l’un des atouts de la série. Cette dynastie a beau posséder plusieurs figures individualistes, elles sont au final toutes liées, et l’amour qui les unit est plus que palpable comme le montre la scène de fin.

Distillant quelques éléments quant à leur futur, la saison commence à développer les Borgia et s’y emploie plutôt sobrement et avec une certaine finesse. Le chef familial, Rodrigo est un homme assez ambivalent. Capable de trahir et de manigancer afin d’être élu pape, accueillant chez lui Giulia Farnese – la probable dame à la licorne ! – son amante, tout en choyant ses enfants, il semble pourtant croire en Dieu. À la réflexion, il paraît croire en Dieu lorsque cela l’arrange et de la manière qui l’arrange. Il en va de même concernant sa famille qu’il souhaite protéger, mais qu’il n’hésite pas à utiliser une fois le besoin ressenti. L’interprétation de Jeremy Irons est plutôt maîtrisée. En fait, si quelques membres de ce foyer dysfonctionnel sont intéressants, ils le sont d’autant plus quand ils interagissent entre eux. Passons sur Juan et ses histoires de sexe, de lubricité et d’incompétence qui sont insipides et venons-en à l’autre religieux, Cesare. Appartenant aux ordres par obligation paternelle, il est prisonnier de son propre statut qu’il ne souhaite que quitter. Il ne le fait pour le moment pas parce qu’il aime son père, et qu’il désire l’aider dans sa volonté de demeurer pape. Le jeune homme, interprété par le particulièrement charmant Québécois François Arnaud, est touchant et en plein conflit intérieur. Les actions qu’il mène finissent peu à peu par le rapprocher malgré lui du portrait de son géniteur et il en souffre ainsi grandement. Cesare est un fils dévoué et la relation qui le lie à son père est assez troublante et contradictoire. Elle n’est par contre pas du même niveau que celle qu’il entretient avec sa petite sœur, Lucrezia. Celle-ci est jouée par Holliday Grainger (Robin Hood, Merlin) qui est, tout simplement, parfaite. Candide, naïve et rayonnante, Lucrezia est une jeune fille bien plus déterminée qu’elle ne pourrait le laisser croire au premier abord. Tout en conservant une grande once d’innocence, elle montre savoir ce qu’elle veut et apprend très rapidement les rouages du monde. Son évolution au cours de la saison est stupéfiante tout en demeurant crédible et tristement malheureuse. L’Histoire raconte que Cesare et elle furent amants. Difficile de dire ce qu’il en a été en réalité, ces rumeurs auraient été selon certaines sources colportées de manière à détruire davantage la réputation des Borgia. Quoi qu’il en soit, les scénaristes jouent beaucoup avec cette tension qui, sans mettre réellement mal à l’aise, titille l’esprit du téléspectateur. Le temps nous révélera s’ils oseront aller jusqu’au bout de leurs idées ou non. Outre les Borgia, la saison s’attarde sur peu de personnages. Le tueur de Cesare, Micheletto (Sean Harris), est captivant et à l’origine de scènes tout aussi saisissantes. Giulia Farnese (Lotte Verbeek) est également à ranger dans les éléments positifs de cette fiction tant elle réussit à contrôler Rodrigo, et cela, l’air de rien. Dans des rôles plus anecdotiques, mais généralement importants, on peut reconnaître Luke Pasqualino (Skins), Elyes Gabel (Game of Thrones) ou Emmanuelle Chriqui (Entourage) qui n’a pas fini de mettre Rome sens dessus dessous.

Pour conclure, si le ton de ce billet peut paraître très désabusé et critique, la première saison de The Borgias n’est pas déplaisante à regarder. Il est par contre frustrant de constater le potentiel de la production sans que celle-ci réussisse à profiter de ces fascinants jeux de pouvoir. L’écriture des scénarios est effectivement quelque peu laxiste et l’absence de profondeur des intrigues se fait trop souvent ressentir. Quant à la lenteur du rythme, tout particulièrement vers le milieu de saison, il n’est évidemment d’aucun secours. Les personnages, et plus particulièrement le trio Rodrigo/Cesare/Lucrezia, aident heureusement à combler un minimum les lacunes, car ils possèdent une palette de nuances variées et l’on pressent les horreurs qu’ils finiront pour certains par perpétrer. Victimes de leur propre destin, ils ne peuvent y échapper malgré tout ce qu’ils tentent d’entreprendre. Quant à la forme, elle est tout particulièrement aboutie, voire fastueuse, et fait donc plaisir ; bien qu’elle ne soit évidemment pas suffisante pour faire passer les défauts du fond. En somme, la série a toutes les possibilités de devenir bien plus maîtrisée, en espérant qu’elle réussisse à apprendre de ses erreurs…


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