C’est fou de se dire qu’une série de 2000 est désormais vieille. J’ai l’impression que l’an 2000, c’était hier alors que ça fait douze ans qu’on l’a dépassé. Ce billet n’est pas là pour enfoncer des portes ouvertes mais justement pour parler d’une production de 2000 qui commence donc à remonter à un certain temps. Allez, discutons de Yasha qui est assez régulièrement cité parmi les petits OVNI des j-dramas. Comme souvent, à l’origine il y a un manga et plus particulièrement un shôjo de douze tomes écrit et dessiné par Yoshida Akimi entre 1996 et 2002. Il existe aussi une suite, Eve no Nemuri. Certains d’entre vous connaissent forcément la mangaka grâce à Banana Fish. Vous savez le manga tout jaune désormais presque introuvable. Malheureusement, Yasha n’est pas disponible en France. Il semblerait que le renzoku se détache sur de nombreux points du matériel originel. Quoi qu’il en soit, il comporte onze épisodes de quarante-cinq minutes diffusés entre avril et juin 2000 sur TV Asahi. Le titre fait référence à un monstre, un des personnages étant d’ailleurs explicitement appelé yasha au cours de son enfance. Aucun spoiler.

Arisue Sei et Amamiya Rin sont deux jumeaux ayant été créés dans le laboratoire Neo Genesis et possédant des facultés hors du commun. Intelligents, vifs et physiquement plus forts que la moyenne, ils se ressemblent en de nombreux points mais possèdent un caractère radicalement différent. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’ils se rencontrent pour la première fois, Sei n’étant même pas au courant de l’existence de son frère. Pourquoi ont-ils été séparés ? Pourquoi Sei a-t-il été arraché à sa mère alors qu’il n’était qu’un enfant ? Et surtout, quel est donc ce virus qui a tué de nombreux habitants au sud du pays et qui serait sur le point de ravager Tôkyô ? Sei tente de répondre à ces multiples questionnements mais se rend rapidement compte que c’est sa vie et celle de ceux qu’il aime qu’il met également en jeu.

Bien que Yasha soit un shôjo à l’origine, il sort totalement des sentiers battus grâce à ses sujets abordés. Ici, point de romance telle qu’on l’entend, de triangle amoureux ou toute autre ficelle propre au genre. La série traite effectivement de science-fiction, de manipulations génétiques et résonne au premier abord comme un thriller jouant la carte du suspense et du mystère. En cela, elle est plutôt rafraîchissante et atypique. Il est toutefois important de préciser que l’on sent l’âge de la production ainsi que les influences de l’époque. À ce moment, le monde était en pleine ébullition suite à l’arrivée de Matrix au cinéma et ce n’est donc pas très étonnant de voir des scènes de virevolte, de marche sur les murs ou encore de ralentis typiques de cette période. Ne le nions pas, le résultat n’est pas du tout du même genre que Matrix et en 2012, il est parfois un tant soit peu risible si ce n’est qu’il en devient presque charmant. Cet aspect donne au j-drama un côté un petit peu kitsch mais dans le genre kitsch sympathique. En d’autres termes, il convient de ne pas oublier que c’est une série de 2000 faite avec les moyens du bord et dans ce cas, ces petites lacunes techniques et le visuel légèrement vieillot ne sont aucunement dérangeants.

Le personnage principal, Arisue Sei, revient au Japon après avoir quitté le pays il y a de nombreuses années. Il est demandé dans un laboratoire de la capitale afin d’aider à éradiquer et comprendre un virus qui vient de tuer de nombreuses personnes. Peu amène, il n’est pas particulièrement apprécié par ses collègues temporaires et ne semble retirer aucun plaisir de sa propre vie. Tout commence à changer le jour où il tombe nez-à-nez avec son propre double, son jumeau, Amamiya Rin. Ces deux hommes sont interprétés par le même acteur, Itô Hideaki (Buzzer Beat, Kôkôsei Restaurant) qui doit effectuer ici un travail assez monstrueux. Sei est vu au départ comme un homme renfermé sur lui et ne faisant pas attention aux autres alors que Rin est jovial, drôle et facile d’accès. Si Yasha apparaît comme un thriller mêlant le mystère et l’action à la science-fiction, il s’agit surtout d’une série psychologique installant l’animosité et l’affection que ressentent ces jumeaux. Se ressemblant trait pour trait, ils sont pourtant radicalement différents et les zones d’ombre de l’un d’entre eux le poussent à des actes irrémédiables que l’autre devra tenter de réparer coûte que coûte, en espérant ne pas devoir panser trop de dommages collatéraux. Les apparences sont tout particulièrement trompeuses dans Yasha et il ne faut pas se fier à ce que l’on peut croire. Sous prétexte de manipulations génétiques et de recherche de l’individu parfait, ou tout du moins s’en approchant, ce sont les sentiments humains qui gouvernent la série. Les deux frères ne peuvent se détacher l’un de l’autre et s’en suit une relation conflictuelle fascinante où la jalousie et l’admiration font route commune. C’est là où Itô Hideaki doit obligatoirement avoir les épaules solides afin de réussir à dresser le portrait de deux hommes identiquement singuliers. Fort heureusement, sa double interprétation est bonne et ses personnages donnent justement l’impression d’être deux versions en couleurs et non pas une seule bien fade. Il en vient même à avoir de l’alchimie avec lui-même, c’est dire à quel point son jeu est plus que correct. Sei et Rin finissent donc par se détester et s’aimer à la fois. Comme toujours, la frontière entre l’amour et la haine est particulièrement ténue. Rin ne supporte pas qu’un autre puisse toucher son frère qu’il veut voir souffrir mais être quand même de son bord. En réalité, chacun d’entre eux est brisé à sa manière, un ayant été heureux jusqu’à ses douze ans alors que l’autre souffrait le martyr et l’inverse fut ensuite de mise. Comment se construire dans ces conditions ? La principale dominante de la série est assurément l’ambiguïté qui transpire tout au long des épisodes et la dynamique qui lie les jumeaux n’est pas la seule à posséder des frontières aussi floues et limite tendancieuses.

Avant d’être enlevé par le laboratoire qui l’a créé et duquel il est prisonnier, Sei vivait sur une petite île avec sa mère porteuse. Tous deux menaient une existence tranquille et plutôt heureuse. Alors enfant, Sei avait un seul ami, Nagae Moichi. Inséparables, ils passaient tout leur temps ensemble et se comprenaient instinctivement. C’est le alors tout jeune Endô Yûya (Voice, Shiroi Haru, Churasan, Nodame Cantabile) qui incarne Sei et Rin enfants. Aveugle, Moichi assiste impuissant à l’enlèvement de son ami et finit par poursuivre sa vie en espérant retrouver un jour Sei, qui habiterait aux dernières nouvelles aux États-Unis avec sa mère. Les années passent et c’est par coïncidence que les deux finissent par se revoir, adultes, à Tôkyô. En dépit du temps écoulé, ils se connaissent toujours aussi bien et le lien qui les unit semble indestructible. C’est face à Moichi que le masque de Sei tombe, lui qui peut finalement sourire et s’attendrir. Il paraît clair que les amateurs de boy’s love ont de quoi être ravis avec Yasha tant la série fait la part belle aux relations ambivalentes. Difficile de ne pas sentir la tension sexuelle entre Sei et Moichi qui ressentent définitivement plus qu’une simple amitié mais qui n’en dépassent pourtant pas réellement le cadre. Moichi est un pianiste accompli qui vit désormais avec sa petite sœur, Tôko. Celle-ci voit d’un mauvais œil le retour de Sei car elle n’aime pas qu’ils soient si proches. Si la relation entre les jumeaux est le moteur du j-drama, c’est celle entre Moichi et Sei qui en est le cœur. Les deux sont attachants et touchants et l’alchimie entre eux est plus que palpable. Le jeune homme aveugle est incarné par le charmant Kashiwabara Shûji (Yume wo Kanaeru Zô) qui offre à son personnage de la douceur mêlée à une certaine innocence. La série effectue un parallèle avec Rin qui lui aussi a un ami très proche et avec lequel il va d’ailleurs bien plus loin. La différence majeure est que leur relation ainsi que leurs propres caractères sont parasités par des aspérités faisant ressortir un côté plus que malsain. À ce sujet, il est dommage que cette version négativement néfaste de Moichi soit autant dans la caricature, l’acteur étant tout particulièrement moyen.

À vrai dire, presque toutes les dynamiques sont équivoques et bien que l’on sache peu de choses de certains des personnages, il en résulte régulièrement une grande tension – souvent sexuelle – dans l’air. Ce n’est pas le garde du corps de Sei qui nous fera mentir à ce sujet. Joué par le charismatique Abe Hiroshi (Shiroi Haru, Kekkon Dekinai Otoko), le taciturne Kurasaki Ken suit comme son ombre son protégé depuis des années en plus d’être d’une classe à toute épreuve. Travaillant pour Neo Genesis, il est supposé exécuter les ordres et garder un œil sur l’homme génétiquement modifié. Cependant, s’il ouvre rarement la bouche, il finit progressivement par montrer qu’il voit en Sei plus qu’un simple emploi. D’autres personnages gravitent autour de ce monde et finissent inévitablement par se retrouver liés au lourd passé des jumeaux. On pense par exemple à la mère porteuse de Sei incarnée par Ôtsuka Nene (Tôkyô DOGS), au père adoptif de Rin nageant en eaux troubles, au scientifique Itô aux dents longues, à son attachant collègue joué par Jinbo Satoshi ou encore à Mikoto, la supposée petite-amie de Rin qui finit par réaliser la véritable nature de celui qu’elle aime et qui ne peut pourtant s’en détacher totalement. À noter sinon la présence de Kyômoto Masaki (Kôkô Kyôshi 2003) dans un petit rôle.

Là où Yasha est réellement atypique parmi les productions japonaises est dans son ton et ses thématiques. Il est toujours agréable de voir des séries sur la manipulation génétique, lançant quelques pistes sur l’éthique et se voulant mystérieuses. Le but de Sei est effectivement de faire la lumière sur son existence mais aussi de réussir à venir à bout d’un virus mortel et particulièrement contagieux. Cette quête souffre de quelques approximations bien qu’elles ne soient pas foncièrement désagréables. Que l’on ne se trompe tout de même pas ; si le générique rythmé donne l’impression que l’action est le maître mot du j-drama, ce n’est pas du tout le cas. Outre l’importance de sa psychologie, Yasha est une série d’ambiance. Celle-ci se veut parfois presque lancinante et malgré l’avancée du scénario parfois trop rapide, le rythme demeure lent. L’atmosphère s’alourdit au fil des épisodes, le scénario n’hésitant pas à tuer des personnages et à en mettre d’autres au pied du mur. La réalisation est un peu plate et s’il est vrai qu’il y a un effort avec l’utilisation de couleurs froides et un bon cadrage pour faire croire qu’il y a de vrais jumeaux, le rendu sonne parfois plus téléfilm qu’autre chose. Il en va de même pour certains bruitages qui sont heureusement contrebalancés par la jolie bande-originale composée par Fukuoka Yutaka ainsi que par la chanson Desert Rose de Sting et Cheb Mami, également reprise en version instrumentale au cours des épisodes. Sinon, cela est tellement rare qu’il faut le souligner, la série est très sexualisée. Elle commence par une scène qui fait se demander si on ne s’est pas trompé de marchandise et vers le milieu du j-drama, on assiste à la fin d’une partie à trois. Cet aspect associé aux relations ambiguës font immanquablement penser qu’au cours de la décennie 2000, il y a effectivement eu une absence de prise de risque de plus en plus prégnante du côté des séries japonaises.

Yasha est en définitive une série particulière qui devrait au moins intéresser ceux qui apprécient les OVNI japonais. Sous prétexte de bioterrorisme et d’expériences génétiques plus que discutables, le j-drama met surtout en avant l’histoire de deux jumeaux qui s’aiment jusqu’aux limites de la santé mentale, quitte à vouloir en venir à faire souffrir et à tuer l’autre. Véritables victimes d’un laboratoire sans scrupule, aucun des deux n’est réellement blâmable et les personnages gravitant autour d’eux sont tout aussi nuancés voire même psychologiquement instables. S’il est vrai que les flottements de l’intrigue et que la réalisation désuète desservent légèrement Yasha, ou encore que le rythme lent puisse rebuter certains téléspectateurs, la série prouve que contrairement aux tristes idées reçues, les productions japonaises peuvent sortir du supposé cadre consensuel qui les dirige. Outre son scénario complexe et relativement solide ainsi que par ses épisodes plutôt provocants et presque novateurs, Yasha insuffle en définitive un parfum envoûtant de mystères et de relations délicieusement ambiguës.