Montons dans notre machine à remonter le temps et aventurons-nous du côté des séries japonaises des années 1990 si vous le voulez bien. Place à Hakusen Nagashi, dont le titre ne sera pas approximativement traduit pour une fois car sa signification est un joli élément très évocateur du scénario. On le retrouve autrement sous quelques appellations anglaises comme Departing Innocence, Those were the days, White Line ou encore Throwing White Ribbon. Derrière ce j-drama se cachent en fait un renzoku ainsi que pas moins de cinq tanpatsu diffusés sur plusieurs années. Ces derniers seront traités petit à petit sur Luminophore ; aujourd’hui il ne sera question que du renzoku diffusé entre janvier et mars 1996 sur Fuji TV. À l’exception du dernier épisode bénéficiant d’une rallonge de quinze minutes, les dix autres durent quarante-cinq minutes. Aucun spoiler.

Nanakura Sonoko est une jeune fille de 17 ans vivant ses derniers instants en tant que lycéenne. Un matin, en s’installant à son bureau de classe, elle remarque qu’il est couvert de petits trous. Si elle n’y fait pas particulièrement attention sur le moment, elle réalise assez rapidement que ces points n’ont pas été disposés au hasard. Il s’agit en réalité d’étoiles, et plus particulièrement de constellations. Intriguée, elle découvre qu’en fait, lorsqu’elle et ses camarades quittent l’école en fin de journée, d’autres jeunes les remplacent pour les cours du soir ; ce serait l’un d’entre eux qui aurait marqué définitivement la table. Ce jeune, Wataru, est l’exact opposé de Nanakura et n’a aucune envie de se lier avec qui que ce soit.

Honnêtement, ce n’est pas le scénario qui m’a donné envie de regarder Hakusen Nagashi, mais sa distribution. Encore une série se déroulant dans un lycée ?! Ce genre est tellement omniprésent au Japon que l’on en devient rapidement gavé ; surtout qu’au final, on en revient régulièrement à un canevas similaire et répétitif. De plus, lorsque l’on a quitté ce monde depuis un moment, il est logique de moins se sentir concerné. Ne parlons même pas de l’approche majoritairement très adolescente de ces productions. Que l’on ne se trompe pas, si Hakusen Nagashi a effectivement pour cadre la vie lycéenne, il n’a absolument rien à voir avec ce que l’on trouve actuellement à la télévision japonaise. Cela s’explique probablement en partie par son âge. Ceux ayant regardé des j-dramas des années 1990 le savent, l’ambiance est souvent quelque peu différente de ceux plus récents. Sans vouloir écrire de truismes, on ne peut nier que ce sont moins les têtes d’affiche, les Johnny’s et tout ce qui est artificiel qui priment. Non, l’accent se place davantage sur l’atmosphère, les relations entre les personnages et sur l’histoire. Pour cette raison, la série est extrêmement rafraîchissante. Il est vrai par contre qu’esthétiquement, elle est assez désuète et ne plaira pas à ceux qui ont du mal à faire fi de ce côté vieillot. L’image est relativement correcte, ce sont plus les vêtements et les coiffures qui font très datés. Il est amusant de constater que l’uniforme des filles s’est très nettement raccourci du côté des jupes. C’était la première fois que je visionnais un j-drama aussi vieux. Je ne compte pas stopper là puisque j’ai encore au moins en stock deux plus anciens. Quoi qu’il en soit, ce serait dommage de s’arrêter à l’âge ou au genre de cette production car elle réussit tout de même à s’en affranchir.

Hakusen Nagashi est certes une série se déroulant dans un lycée mais il ne s’agit surtout ici que d’un tremplin afin de traiter des doutes et des incertitudes des jeunes, alors qu’ils vont se retrouver sous peu livrés à eux-mêmes. Quand bien même au Japon le rythme de travail et la pression soient presque extrêmes pour cette catégorie de la population, le lycée est un cocon. Les élèves n’ont au départ pas trop de questions à se poser. Ils doivent tout simplement étudier, tenter d’avoir le droit de passer des concours pour entrer dans des universités prestigieuses comme Tôdai, et faire honneur à leur famille. Ils suivent donc une ligne toute tracée. Pourtant, arrivés en dernière année, il est nécessaire de se projeter dans le futur. Si pour certains la réponse est facile, pour beaucoup d’autres c’est bien plus compliqué. Bien sûr, subsiste toujours la possibilité de ne pas sortir des rangs et de suivre les ordres de ses parents. De toute manière, comment savoir à 17 ans ce que l’on veut réaliser toute sa vie ? Ou tout du moins, peut-on en être sûr ? Durant ses onze épisodes, Hakusen Nagashi essaye par conséquent de mettre en avant les multiples craintes souvent intériorisées de ces lycéens. Ils sont perdus et ne désirent pas forcément se le montrer les uns aux autres. En outre, quelques uns d’entre eux ont du mal à se faire à l’idée qu’il va falloir quitter le lycée et son univers douillet. Bien qu’ils soient heureux de pouvoir expérimenter de nouvelles choses, ils doivent faire le deuil de leur innocence et de leur enfance car ensuite, ils ne pourront plus se cacher derrière leur âge. C’est là où la série est réussie parce que ses thèmes sont simples et fédérateurs. Ces inquiétudes, beaucoup d’entre nous les ont vécues à un moment ou à un autre, et pour cela il n’est pas nécessaire d’être japonais ou encore lycéen.

Nanakura Sonoko a 17 ans et mène une vie tranquille et monotone. Passive, elle se laisse porter par le courant sans jamais réellement réfléchir à ce qu’elle aime. Évitant toujours les conflits et n’ayant aucune réelle passion, elle semble au final assez fade. Pour autant, elle est tout à fait réaliste et sait pertinemment qu’elle est peu enthousiasmante. Elle est issue d’une famille relativement aisée puisque son père, joué par Yamamoto Kei (Zeni Geba, Zettai Kareshi), est médecin. Elle n’a donc pas de souci particulier, théoriquement parlant. Tout ce qu’on lui demande, c’est de continuer à ne pas faire de vagues et de devenir par la suite une épouse accomplie. La série datant de 1996, il est évident que le rôle de la femme est encore limité à ce cadre bien que le scénario tende à montrer qu’elles n’ont aucune raison de se contenter de ce statut. Nanakura est contrariée tant elle a l’impression de ne pas être maîtresse de son destin et de ne pas savoir pas ce qu’elle veut. Elle a envie d’avoir envie si ce n’est que le déclic ne se fait pas. À force de toujours garder tout pour elle, elle étouffe. C’est sa rencontre avec Ôkouchi Wataru qui va être le déclencheur de son envol.

Wataru est, quant à lui, un jeune homme vivant seul. Son père étant décédé et sa mère l’ayant abandonné quand il était enfant, il travaille dur la journée dans une entreprise de métallurgie et étudie le soir au lycée, dans le but d’intégrer un jour les bancs de la fac. En plus d’être taciturne et solitaire, il est pauvre et est facilement vu comme étant un délinquant. Comme il le dit à Nanakura, ils ne vivent pas dans le même monde. Cependant, cela ne signifie absolument pas qu’ils ne peuvent avoir de points communs et ne pas mutuellement se comprendre. C’est suite à certaines circonstances qu’ils se rencontrent et réalisent qu’ils apprécient tous deux l’astronomie. Malgré leur grande réserve, ils commencent à se fréquenter et des sentiments amoureux finissent par arriver. Leur histoire d’amour est extrêmement pudique et subtile. Il n’y a par exemple pas de grandes déclarations ou d’effusions. Au départ, on les voit d’ailleurs uniquement se croiser à travers des trains et se laisser des sortes de message via un livre, une constellation de plus, etc. Ce couple sera mis à mal à plusieurs reprises en raison de la société, mais plus simplement, en raison des bêtes aléas de la vie. La série prône le réalisme et ne verse jamais dans la surenchère. Elle aurait même tendance à être trop sobre. Malheureusement, cette relation, bien qu’elle soit jolie et possède de beaux moments, manque quelque peu de relief. On ne sent pas de papillons dans le ventre et sans à aller jusqu’à dire que l’on se moque du devenir de ce couple, on ne peut pas non plus clamer haut et fort que l’on soit passionné. Ce n’est pas tant la dynamique qui est à mettre en cause mais davantage le caractère de Nanakura et Wataru. Les deux n’ont pas assez de vigueur et ne sont jamais trépidants. Wataru est d’ailleurs celui qui est le plus à blâmer tant il est fade et presque muet. Il est difficile de savoir ce qu’il pense. Du côté de l’interprétation de ces personnages, c’est Sakai Miki qui offre ses traits à la jeune fille et elle se montre convaincante. En revanche, Nagase Tomoya l’est moins en tant que Wataru. Il est cela dit amusant de le voir aussi jeune et dans un registre radicalement différent de ses habitudes. À noter que sa voix est en outre bien plus aiguë et presque méconnaissable ; pour ceux qui la connaissent, elle se rapproche beaucoup plus de sa voix chantée.

Si Wataru n’a pas beaucoup de connaissances, il est ami avec Kayano (Yûi Ryôko), une jeune femme également laissée comme lui au bord de la route. Il n’a aucun sentiment particulier pour elle mais l’inverse n’est pas de mise. Ce qui est quelque peu dommage est d’avoir fait au départ de Kayano une femme prête à tout pour arriver à ses fins, quitte à perpétrer des actes répréhensibles. La résolution d’une affaire en particulier et l’évolution de Kayano sont précipitées alors qu’il aurait été plus judicieux de nuancer les propos. Ceci étant, elle finit par devenir sympathique, preuve que c’étaient ses blessures qui la faisaient agir de manière inconsciente. En découvrant Nanakura, Wataru s’ouvre sur les autres, et si les débuts sont chaotiques, il finit par comprendre l’importance d’être bien entouré.

Outre l’histoire d’amour principale qui ne phagocyte en rien les intrigues, Hakusen Nagashi en met certes également d’autres à l’honneur, si ce n’est qu’elle offre une part tout aussi importante à l’amitié. Nanakura Sonoko est liée comme les doigts de la main à deux filles de son âge, Madoka et Fuyumi. La première, incarnée par Kyôno Kotomi (Suna no Utsuwa, Shikei Kijun) est joyeuse, toujours prête à faire les 400 coups et est la véritable boute-en-train du groupe. Son petit-ami, Shinji (Nakamura Ryû), s’accorde parfaitement avec elle et réussit généralement à la canaliser et à la rendre heureuse. Fuyumi (Mabuchi Erika), de son côté, parait être la plus sérieuse et celle avec la tête sur les épaules. Elle est presque adulte en dépit du fait que cela ne l’empêche pas d’avoir des rêves qui font grincer des dents ses parents tant ils semblent irréalisables. Sonoko, Madoka, Fuyumi et Shinji sont aussi amis avec Hasebe Yûsuke interprété par Kashiwabara Takashi (Gotaisetsu, Itazura na Kiss, Hachimitsu to Clover, Shikei Kijun, Byakuyakô, Onnatachi wa Nido Asobu) qui avait déjà tourné avec Sakai Miki quelques mois auparavant dans l’excellent film d’Iwai Shunji, Love Letter. Son interprétation est ici assez fluctuante. Hasebe est amoureux en secret de Sonoko mais n’ose le lui dire. Intelligent et travailleur, il a du mal à se séparer de ses livres pour profiter de la vie. C’est ainsi que tout ce petit monde alterne entre les moments de joie, de disputes ou de tristesse et tente de s’entraider. La galerie des protagonistes est intéressante et l’on sent une volonté d’un réel développement tant l’histoire et la personnalité de chacun d’entre sont travaillées malgré leur nombre important. Comme souvent, et ce n’est pas parce que la série date que cela va changer, des j-dramaphiles plus ou moins avertis reconnaîtront sans mal la fantastique Yo Kimiko (Churasan, Yankee Bokô ni Kaeru) en professeur, ou encore Hiraizumi Sei, l’habitué des petits rôles à la filmographie impressionnante.

Hakusen Nagashi est sans aucun doute une série ayant réussi à instaurer une atmosphère particulière. Le rythme est lent et serein. Il ne se passe pas grand-chose d’extraordinaire dans la vie de ces jeunes. L’intérêt n’est de toute manière pas là puisqu’il y a une volonté de mettre des mots sur les pensées des adolescents à cette période de leur vie. Difficile de le nier, pour un certain nombre de téléspectateurs le j-drama paraîtra rébarbatif, long et soporifique. Ceux qui, au contraire, apprécient lorsqu’une fiction prend son temps ou ne cherche jamais à trop en faire devraient être bien plus satisfaits à ce niveau. En raison de ses thématiques et de l’ambiance, il ressort par conséquent de cette série un parfum nostalgique et parfois presque mélancolique. Ce côté est d’autant plus accentué par l’utilisation d’une voix-off et d’un compte à rebours avant la cérémonie de fin d’étude à chaque épisode. Par ailleurs, placer le cadre de la série dans la calme et rurale Matsumoto lui offre une certaine authenticité, et prouve encore une fois que le souhait du j-drama n’est jamais d’en mettre plein la vue. C’est toujours agréable de voir autre chose que Tôkyô et d’arpenter ici les Alpes japonaises. Accessoirement parlant, son superbe château, le fameux Karasu-jô, n’est malheureusement entraperçu qu’à une seule reprise. Matsumoto est montrée comme étant tout aussi tranquille que les personnages de la série, et parce qu’elle ne possède pas d’université réputée, les futurs ex-lycéens envisagent ainsi de la quitter à un moment donné et de se rapprocher de Tokyô ou de Kyôto. Sinon, la musique composée par Iwashiro Tarô (Chi Bi – Les Trois Royaumes) est plutôt agréable et marque avec l’utilisation parfois presque semblable à une ritournelle de l’harmonica. Ce qui est fort réussi est la présence au générique de fin, et parfois à l’intérieur des épisodes, de chansons de Spitz, dont Sora mo Toberu Hazu qui est devenue un vrai hit à l’époque. L’univers du groupe se fond parfaitement dans celui de Hakusen Nagashi. Autrement, Mr. Children est également évoqué étant donné que l’on rencontre les filles lorsqu’elles sortent lors d’un de leur concert.

Pour conclure, Hakusen Nagashi est sans conteste un j-drama reposant, lénifiant et pudique. Il est indubitable qu’il souffre d’une certaine platitude et d’un manque de véritable attachement pour ses protagonistes, mais il demeure toutefois on ne peut plus solide. Grâce à son atmosphère nostalgique et à ses propos mis en valeur de manière intelligente et posée, il fait écho à nos probables propres expériences et aux émotions ressenties à cette période charnière de la vie d’un lycéen quittant doucement l’enfance. En cela, la série est convaincante car elle met des mots et des sentiments sur des appréhensions normales et nécessaires pour avancer. En définitive, Hakusen Nagashi n’est clairement pas à conseiller à tout le monde en raison de son rythme et de son ton ordinaire. Cependant, ceux qui, à l’inverse, n’ont aucun mal à se plonger dans une vieille série et qui apprécient ce qui fait réfléchir sur sa propre existence devraient peut-être au moins lui donner sa chance ; car en dépit de quelques défauts non rédhibitoires, elle se montre intéressante à ce niveau.