Retournons du côté des vieilleries japonaises avec Aishiteiru to Itte Kure, soit le j-drama le plus vieux qu’il m’ait été donné de voir pour le moment. Composé de douze épisodes de 45 minutes, il fut diffusé entre juillet et septembre 1995 sur TBS. Son titre signifie approximativement « dis-moi que tu m’aimes« . C’est sa scénariste, Kitagawa Eriko qui est à l’origine d’Orange Days, Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi, Beautiful Life, Love Story ou encore plus récemment Sunao ni Narenakute, qui m’a donné envie de m’y intéresser. À noter ses audiences assez extraordinaires car elles furent d’une moyenne de 21,3%, avec même une pointe à 28,1% pour le dernier épisode. Aucun spoiler.

Mizuno Hiroko a quitté sa campagne pour tenter sa chance en tant qu’actrice à Tôkyô. En attendant de décrocher le rôle de sa vie, elle cumule les petits jobs et suit des cours de théâtre où travaille en tant que technicien son ami d’enfance, Yabe Kenichi. Un jour, elle rencontre par hasard un artiste, Sakaki Kôji et est immédiatement attirée par lui. Comme si le destin voulait les réunir, ils tombent l’un sur l’autre à de multiples reprises. Ce que Hiroko ne réalise pas tout de suite, c’est que Kôji est sourd et ne parle plus depuis qu’il a perdu l’audition. Alors que tout les oppose, elle veut apprendre à le connaître et pour cela, elle commence déjà par apprendre la langue des signes.

Orange Days n’était pas la première série de Kitagawa Eriko sur la surdité puisque la scénariste avait au moins déjà traité cette thématique grâce à Aishiteiru to Itte Kure. Ici, elle ne change pas non plus de son genre favori, à savoir l’histoire d’amour. Mine de rien, autant il est assez facile de trouver des j-dramas romantiques adultes datant de plusieurs années, autant il est bien plus ardu d’en citer spontanément qui soient sortis ces derniers temps. Les séries actuelles semblent moins s’attarder sur les relations humaines qu’autrefois. C’est peut-être un sentiment faussé cela dit. En tout cas, Aishiteiru to Itte Kure paraît assez peu connu dans la sphère des dramaphiles mais au Japon, il a eu son petit succès à l’époque. En le visionnant, on comprend aisément pourquoi.

Les situations de handicap étaient apparemment quelque peu à la mode à la télévision japonaise dans le courant des années 1990. Si le risque est toujours de sombrer dans la surenchère voire dans le misérabilisme, ce n’est jamais le cas de cette série. C’est même tout le contraire tant l’accent n’est pas réellement mis sur la surdité du héros. Il est vrai que le fait qu’il soit sourd est handicapant mais ce qui est davantage pointé du doigt est la difficulté de compréhension d’un couple. Pour cela, il n’est pas nécessaire d’être sourd ou muet. Deux personnes ayant toutes les facultés pour discuter et échanger ont également de fortes possibilités de pas réussir à se comprendre. Il n’est pas non plus nécessaire de parler ou d’écouter pour communiquer. Beaucoup de non-dits et d’autres éléments importants peuvent passer par des gestes, une attitude ou encore un regard. Comme il est explicité dans la série, lorsque l’on perd un sens, on le compense avec les autres. Le héros ici a la possibilité de savoir ce que ressent une personne en regardant sa manière de se tenir ou l’expression de son visage. Quoi qu’il en soit, si la surdité de Kôji est le point de départ de l’histoire, elle n’en est clairement pas le moteur. Le j-drama est toutefois l’occasion de pointer quelques problèmes liés à une situation de handicap comme le regard des autres ou la notion de dépendance. Et de manière plus romantique, on en vient parfois à penser que pour être plus proche de quelqu’un, on aimerait tout simplement pouvoir entendre sa voix et se l’approprier. Comme le titre le suggère et comme le prouvera à plusieurs reprises l’héroïne, d’une manière égoïste, on a certainement envie d’entendre un je t’aime, même si l’autre nous l’a déjà prouvé à de très nombreuses reprises via d’autres moyens.

Aishiteiru to Itte Kure le dit avant même de commencer, il sera question d’une histoire d’amour. Ce qu’elle ne révèle pas par contre c’est qu’elle sera à l’état brut. Mizuno Hiroko a la vingtaine, est pétillante, optimiste, a besoin de s’exprimer et est semblable à un véritable livre ouvert. Ses émotions transpirent sur son visage et elle ne peut rien cacher à qui que ce soit tant elle est naturelle et vraie. Que l’on se rassure de suite, elle n’a rien d’irritant au départ car l’interprétation de Tokiwa Takako (Long Love Letter) est tout en fraîcheur. Candide, Hiroko ne se pose pas trop de questions sur son futur et vivote en attendant de percer un jour en tant qu’actrice. Elle est jeune, elle a encore toute la vie devant elle. En rencontrant Sakaki Kôji, elle perd quelque peu ses repères car tout ce qu’elle désire à ce moment est de le découvrir, de le comprendre et de l’aimer. En réalisant qu’il est sourd, elle commence à apprendre la langue des signes et fait des progrès spectaculaires en très peu de temps. À ce sujet, les acteurs sont extrêmement convaincants et donnent l’impression de maîtriser cette langue particulière. Kôji a une dizaine d’années de plus que Hiroko et traîne un passé douloureux, en partie lié à son handicap mais ne se limitant évidemment pas à lui. Taciturne, coupé du monde par choix et faisant peu d’efforts pour s’intégrer, il peint comme il respire. Le sourire de Hiroko associé à son dynamisme et sa joie de vivre le troublent. Bien qu’il se refuse d’abord à ressentir pour elle quoi que ce soit, il ne peut ensuite plus faire machine arrière tant la jeune femme lui devient aussi importante que de la nourriture. Ce ne doit pas être facile d’interpréter un homme sourd-muet renfermé sur lui-même mais ici, le très charismatique Toyokawa Etsushi qui lui offre ses traits fait preuve d’un magnétisme intense. Impossible de ne pas le remarquer, lui qui est immense, toujours vêtu de tongs et de pulls deux fois trop grands pour lui, et semblant tellement détaché de tout. Alors qu’il souhaite passer inaperçu, on ne voit que lui.

Si les deux personnages sont intéressants séparément, c’est surtout lorsqu’ils sont ensemble qu’ils en deviennent fascinants. Kôji et Hiroko se découvrent, s’apprivoisent et finissent par tomber amoureux l’un de l’autre. La première partie du j-drama est magnifique. La seconde l’est nettement moins car l’intrigue se dilue et malheureusement, la série n’évite pas quelques écueils franchement dispensables comme une jalousie mal placée et disproportionnée, une réaction impulsive consécutive à cette jalousie ou encore le retour d’un ancien amour incarné par Asô Yumi (JIN). Hiroko finit d’ailleurs par être assez désagréable bien que ce soit surtout sa fragilité, son insécurité permanente et son besoin d’être rassurée qui la font agir de manière aussi peu raisonnée. Ce comportement paraît toutefois quelque peu hors caractère. C’est donc un petit peu dommage mais cela n’annihile pas les qualités des épisodes du début et de toute manière, même durant ces épisodes il reste de bons points. La grande force d’Aishiteiru to Itte Kure se situe ainsi dans l’écriture de son histoire d’amour et plus particulièrement, dans sa construction. Les sentiments des protagonistes sont mis à nu avec une telle maîtrise et un tel réalisme que l’on se sent parfois mal à l’aise, comme si nous étions un voyeur. La caméra semble effectivement parfois presque de trop et donne l’impression d’être une intruse. Le personnage de Kôji ne parle pas si ce n’est en voix-off où il exprime ses pensées et sa vision d’être. Ses paroles sont loin d’être redondantes avec ce que l’on voit et permettent généralement de mieux appréhender cet artiste assez difficile à approcher. En fait, il en ressort principalement un sentiment de mélancolie accentué par un rythme lent et une absence d’éléments sortant de l’ordinaire.
Le couple n’ayant que peu de possibilités de communiquer et la série se déroulant en 1995, ils utilisent un fax pour s’envoyer de très nombreuses lettres. Leur contenu reflète à merveille la personnalité des personnages. Tandis que l’un est dans l’instantané et n’est pas habitué à s’exprimer, l’autre s’étale et est légèrement poussif. Pour en revenir à l’absence de communication verbale, il est évidemment superflu de préciser la possibilité d’interagir via d’autres moyens lorsque l’on s’aime et la série montre justement plusieurs scènes de baisers et de sexe. Encore une fois, c’est là que l’on réalise le gouffre entre les séries des années 1990 et celles de la fin des années 2000 / début des années 2010.

Qui dit histoire d’amour dit généralement obstacles. Aishiteiru to Itte Kure ne déroge pas à la règle mais encore une fois, la série prône le réalisme avec des difficultés naturelles et non forcées bien que parfois discutables. Kôji a ainsi une petite sœur avec qui il ne partage aucun lien du sang et qui a toujours veillé sur lui. Elle n’apprécie guère de voir Hiroko lui tourner autour, notamment parce qu’elle a peur de le voir blessé. Celle-ci est jouée par la alors très jeune Yada Akiko (Last Christmas, Voice) dont ce fut le premier rôle à la télévision. Du côté de Hiroko, elle a pour ami d’enfance Ken (Okada Kôki) veillant sur elle depuis toujours. Alors qu’elle ne voit en lui qu’un ami, lui ressent plus que des sentiments platoniques pour elle mais préfère ne pas les lui montrer. Le personnage est franchement sympathique tout au long de la série et l’écriture de sa personnalité est on ne peut plus solide. Autrement, dans des rôles secondaires on peut noter la présence de Yo Kimiko (Churasan, Yankee Bokô ni Kaeru) en tant qu’agent de Kôji, Aijima Kazuyuki (JIN, BOSS) comme un peintre jaloux ou encore Namase Kutsushita (Gokusen, Ashita no Kita Yoshio) en ancien camarade de classe de Kôji.

Aishiteiru to Itte Kure a pour personnage principal un homme malentendant et joue ainsi énormément avec la bande-son. Il n’est pas rare que la musique, les paroles et tous les autres sons soient coupés et que l’on n’entende plus qu’un silence profond parfois presque perturbant. De même, il est possible de noter un effort particulier au niveau de sonorités anodines comme le chant des cigales, la pluie, les feuilles qui bougent dans les arbres, etc.. Le silence de Kôji est contrebalancé par le bruit de Hiroko. La musique de Nakamura Masato est en revanche plus banale et ne marque pas particulièrement. Autrement, c’est Love Love Love de d’extrêmement populaire groupe Dreams Come True que l’on entend à plusieurs reprises au cours des épisodes. La chanson est plutôt agréable et elle s’est vendue à l’époque à plusieurs millions d’exemplaires.

En définitive, Aishiteiru to Itte Kure est une belle histoire d’amour qui sort du classicisme grâce à son traitement hypersensible et intimiste. Avant de parler d’un homme sourd interprété par un excellent Toyokawa Etsushi, la série s’attarde sur les difficultés de communication dans un couple et sur la question qui est de savoir si l’amour suffit pour construire une relation. On peut s’aimer mais ne pas réussir à se comprendre en raison d’une multitude d’éléments comme une différence d’âge et de maturité, un passé trop lourd pour ses épaules ou une manière de vivre fondamentalement opposée. Il est vrai que la série finit par se répéter et devenir lassante en multipliant les incompréhensions et la jalousie irrationnelle de Hiroko mais son début et sa tonalité mélancolique méritent à eux seuls le déplacement. Bien que son rythme assez lent et son absence d’évènements extraordinaires ne plairont pas à tout le monde, ceux appréciant les histoires tranquilles et chargées d’un point de vue émotionnel pourraient peut-être y trouver leur compte.