Attention, pression ! Il est assez amusant de constater que durant les premières années de Luminophore, je ne critiquais pas toujours de tout ce que je regardais tandis que maintenant, j’essaye de tout passer en revue. Il m’arrive donc d’être embêtée de voir que j’ai laissé de côté certaines saisons et séries. Ayant la quatrième saison de Torchwood sous le coude depuis un petit moment, j’ai dans l’idée de me lancer assez prochainement mais je tenais auparavant à m’attarder sur la précédente. Eh oui, je ne l’avais jamais fait ! À l’époque j’avais eu la paresse de m’y mettre, notamment car je n’avais pas été particulièrement enthousiasmée. Me voyant mal écrire quelque chose à son sujet presque trois ans plus tard, j’ai décidé de la revoir. Ce revisionnage ne se fit pas sans pression puisque j’avais peur de ne vraiment pas accrocher et de me fâcher irrémédiablement avec Nakayomi. Pourquoi donc ? Parce que nous en avons parlé à plusieurs reprises et qu’à chaque fois que je critiquais la saison, il me grondait. Gloups (:p).
Contrairement aux deux premières saisons, la troisième est bien plus courte et dispose d’un format particulier. Elle est en fait assimilable à une sorte de mini-série étant donné qu’elle ne comporte que cinq épisodes de 55 minutes racontant une unique histoire. Elle se suffit ainsi à elle-même bien qu’il soit préférable d’avoir regardé la suite afin de mieux comprendre certaines relations et personnages. Intitulée Children of Earth, soit les enfants de la Terre, elle fut diffusée du 6 au 10 juillet 2008, durant cinq soirs de suite sur BBC One. Jusque-là, la série n’avait jamais eu les honneurs de BBC One, devant se contenter de Two ou de Three. Aucun spoiler.

Gwen, Ianto et Jack continuent de travailler pour Torchwood malgré la perte de leurs deux collègues et amis, Toshiko et Owen. Alors que la vie suit son cours, la planète s’apprête à traverser sa plus grave crise extraterrestre. Tous les enfants de la Terre s’arrêtent en même temps, ne bougent pas d’un pouce puis reprennent leur activité comme si de rien n’était. Cet évènement finit par se reproduire et prend alors des proportions inédites ; les enfants finissent effectivement encore une fois par s’arrêter mais cette fois, ils annoncent en chœur « we are coming« . Torchwood décide évidemment de travailler sur cette affaire et propose son aide à une structure du gouvernement anglais en lien direct avec le Premier ministre. Ce qu’ils ne savent pas c’est que ces enfants servent d’émetteurs radio à une race d’extraterrestres que l’on appelle les 4.5.6, déjà venue sur Terre il y a plusieurs années. Ils n’étaient alors pas repartis les mains vides et sont bien décidés à en faire de même…

À travers ses cinq épisodes, la série est totalement redéfinie et donne l’impression de repartir sur des bases plus saines. Si le trio de tête travaille toujours à Torchwood, cherchant chaque jour à sauver la planète, ses membres ne se doutent pas que ce qui les attend va bouleverser leur existence à tout jamais. Et pour cause, pour la première fois depuis la création de la série, la menace est mondiale. Elle ne se limite pas à Cardiff ou même au Royaume-Uni, elle englobe la totalité de la Terre et met directement en danger les enfants. En visant la population infantile – sujet ô combien sensible –, en la manipulant et en l’utilisant comme un réceptacle, il est évident que le malaise est multiplié par dix. Les extraterrestres sont donc au cœur de tous propos si ce n’est qu’ils sont peu vus. C’est un bon point, à la fois pour le budget mais aussi pour le téléspectateur qui n’en demeure pas moins quelque peu effrayé, surtout lorsqu’il réalise le pourquoi de leur demande… Pour autant, si tout ce qui gravite autour des mystérieux extraterrestres et de leur communication atypique est glauque ou effrayant, ce ne sont pas véritablement ces êtres qui glacent le sang. Non, ce sont plutôt les réactions humaines face à cette situation sans précédent qui troublent et qui ne peuvent laisser indifférent. Les 4.5.6 ont une exigence bien particulière vis-à-vis des enfants que personne ne veut accepter, mais à laquelle il faudra malgré tout répondre. Plutôt que de faire front, certaines personnalités bien placées comme le Premier ministre anglais vont inévitablement penser à elles et à leurs proches et n’hésiteront pas à sauver leurs arrières, quitte à envoyer au pilori un dixième de la population. C’est là où Children of Earth devient particulièrement intéressante car elle pointe du doigt l’âme humaine dans ses bons et surtout dans ses mauvais aspects. Il en ressort donc une morale ambivalente à laquelle il n’y a pas de réponse pré-établie puisqu’en cas de crise, on ne peut jamais savoir de quelle manière nous allons réagir et quelle sera la meilleure solution. Pour leur triste réalisme, certains dialogues comme le monologue de Gwen en fin de saison sont perturbants. Le gouvernement anglais est pointé du doigt sans fioritures et s’il en ressort un certain côté caricatural, voire quasi mélodramatique par moments, l’intensité et l’écœurement sont bel et bien présents, le cinquième épisode en étant le point culminant. Alors que l’on devrait tirer des leçons de nos propres erreurs, on en revient sempiternellement aux mêmes problèmes et aux mêmes réactions. Les épisodes sont d’autant plus sombres que l’on sait pertinemment que, non, le Docteur ne va pas venir dans son Tardis sauver la belle bleue. Il va falloir se débrouiller tout seul et bien sûr, tout le monde ne s’en sortira pas indemne.

Ce qui marque en premier lieu dans Children of Earth est son absence d’optimisme. L’humour est déjà très léger au départ pour finir par totalement disparaître des épisodes. Plus on avance, plus le ton se veut dramatique et noir. Jamais Torchwood n’aura été aussi éprouvante à suivre tant elle semble ne plus vouloir remonter à la surface. En resserrant l’intrigue autour des 4.5.6 et des hauts dirigeants supposés résoudre le conflit, la caméra reste très longuement dans des salles de réunion, ralentissant dès lors le rythme afin de maximiser l’angoisse et le mal-être ambiant. Tandis que les retournements de situation se multiplient, l’étau se ressert. Ironiquement, les couleurs et la photographie de la saison sont bien plus claires que lors des années précédentes où le noir était monnaie courante. La musique de Ben Foster accompagne quant à elle plus que convenablement les images. Si la trame de fond est pessimiste, il en va malheureusement de même pour les personnages. Perdus, ils ne savent plus que faire pour venir au secours d’une Terre qui, visiblement, ne tient pas à recevoir leur aide. La raison est toute simple et est encore une fois liée aux dirigeants anglais qui cachent des secrets, complotent et doivent faire disparaître certains éléments bien trop compromettants. On fait le ménage et ensuite, on composera avec ce qui reste. Du moins, s’il subsiste quelque chose. Ainsi, la pourtant mince équipe de Torchwood est décimée, physiquement et métaphoriquement parlant, et tous ses repères volent en poussière. Leur représentant, Jack, n’est pas particulièrement attachant. De toute manière, il est difficile de changer d’opinion à ce sujet après avoir eu autant de mal avec lui jusqu’à maintenant. Ce n’est pas la découverte d’un pan de son passé ou la mise en exergue de son évolution positive qui changent quoi que ce soit. Cela dit, son désarroi lors du dernier épisode, lui qui perd tout le monde et qui doit tout sacrifier alors qu’il ne peut mourir et qu’assister à la fin de son monde, émeut quelque peu sans non plus avoir l’impact émotionnel attendu. Il en va de même pour Ianto et une fameuse scène bien définitive à laquelle il est difficile de pleinement adhérer, ne serait-ce que parce que l’on n’y croit guère lors d’un premier visionnage et que lors d’un second, on ne ressente définitivement pas ce que l’on aurait dû, ou plutôt, voulu. C’est d’ailleurs un problème (personnel ?) de Torchwood car la série a toujours eu des difficultés dans son impact émotionnel. Ianto et Jack sont toujours en couple mais cette relation ne convainc pas tant elle n’a jamais montré une véritable stabilité des deux côtés. Restent heureusement Gwen, Rhys et leur bonne nouvelle difficile à digérer dans un contexte tel que celui-là.

Torchwood n’est pas la seule à être sur le devant de la scène puisque d’autres protagonistes font leur apparition. Avec ce conflit planétaire, chacun se rapproche de sa propre famille et c’est ainsi que l’on découvre celle de Jack qui prend seulement son envergure dans les derniers instants, après avoir été insipide. N’oublions pas celle plus haute en couleur d’Ianto. En dehors de Cardiff – l’intrigue étant majoritairement déplacée à Londres –, ce n’est guère étonnant d’y voir de nouveaux visages. John Frobisher, incarné par un très bon Peter Capaldi (The Devil’s Whore, Skins), est le lien entre le gouvernement britannique et Torchwood. Dépassé par les évènements et utilisé comme un vulgaire pantin par le Premier ministre, il n’a pas d’autres choix que de se plier aux ordres et de mener son rôle d’homme du milieu sacrifiable. Avec Jack, c’est lui le plus héroïque et il paiera plus qu’amèrement ses choix. Il s’agit là d’un très beau portrait, juste et finement écrit. Sa fidèle collaboratrice, Bridget Spears, est tout aussi attachante que lui en dépit d’une personnalité assez froide et rigide au premier abord. Elle prend surtout de l’ampleur lors des derniers épisodes. En revanche, Lois Habiba, la nouvelle assistante, a beau être d’un grand secours pour l’équipe de Cardiff, elle demeure fade et assez mal interprétée. De toute manière, son rôle est au final assez anecdotique, elle qui sert uniquement de caméra sur pied à l’équipe de Torchwood. D’autres personnages plus tertiaires gravitent autour d’eux mais aucun n’est franchement intéressant, l’accent étant de toute manière ailleurs.

En définitive, ce Children of Earth se montre globalement abouti en raison de son format lui permettant d’aller directement aller à l’essentiel, d’éviter les écueils passés grâce à son aspect feuilletonnant et d’être dès lors plutôt efficace et intense dans son intégralité. En dépit d’une écriture souffrant de quelques faiblesses et facilités, la critique du système politique est bien morose et révélatrice d’une société hypocrite crédible et triste reflet de celle dans laquelle nous vivons. En revanche, encore une fois l’ensemble manque d’une véritable unité émotionnelle et affective concernant ses personnages principaux malgré une caractérisation bien moins précaire qu’auparavant. Ce sont davantage les situations et les multiples rebondissements qui apportent l’impact nécessaire pour toucher et émouvoir ; car ici, le principal dilemme est celui que l’on s’est tous posé un jour où l’autre : faut-il suivre ce que dicte son cœur, ou plutôt, écouter sa raison ? Quoi qu’il en soit, la construction atypique et la tonalité dramatique de cette troisième saison permettent à la série d’enrayer ses anciens défauts et de se révéler comme la fière petite sœur de Doctor Who, avec une véritable identité, une noirceur et une tonalité adulte appréciables.