Comme je suis toujours contente de découvrir des productions d’autres pays, c’est avec intérêt que je me suis lancée dans une série estonienne suite à une pertinente critique de Livia et grâce à Eurochannel. Pour la première fois de ma vie, j’ai ainsi regardé en mai/juin dernier une série estonienne (et même balte), j’ai nommé Klass : Elu Pärast, La Classe chez nous. Bien qu’il s’agisse d’une suite du film Klass sorti en Estonie en 2007 et réalisé par Ilmar Raag, il n’est pas nécessaire de l’avoir vu pour regarder ces épisodes. Klass : Elu Pärast signifie tout simplement la classe : la vie après, et traite par conséquent des suites du drame dépeint dans le film. Les acteurs et l’équipe créative sont ici sensiblement les mêmes. La série comporte sept épisodes diffusés entre novembre et décembre 2010 sur ETV. Les six premiers durent une heure tandis que le dernier est rallongé de vingt minutes. Il semblerait qu’à l’origine Klass : Elu Pärast devait disposer de douze épisodes mais les limites budgétaires ont obligé la production à revoir ses ambitions à la baisse. Cela ne l’a en tout cas pas empêchée de recevoir de multiples récompenses. En France, la série passe sur Eurochannel qui, rappelons-le, est disponible via les bouquets de SFR (chaîne 89), de Virgin Mobile (chaîne 194) et de Free (chaîne 39). Aucun spoiler.

À Tallinn, un des lycées de la capitale estonienne vient de subir de plein fouet un drame sans précédent. Deux élèves sont entrés dans l’établissement et ont tiré sur les élèves qui se trouvaient dans le self, faisant quatre morts et de nombreux blessés. Les minutes deviennent des jours puis des mois mais les survivants de cette folie meurtrière doivent réapprendre à vivre et à composer avec ce qu’ils ont vécu.

Pour peu que l’on connaisse un minimum le cinéma indépendant américain et plus particulièrement certains films de Gus Van Sant comme Elephant ou Paranoid Park, Klass : Elu Pärast aura une certaine familiarité. Ce serait insulter la série que d’affirmer qu’il s’agit d’une copie mais de nombreux éléments et surtout, sa retenue, ne peuvent que rappeler quelques souvenirs. D’ailleurs, le thème de cette production estonienne est assez proche de celui d’Elephant même si chez les Baltes, il y a davantage une volonté d’approfondir la dimension humaine et les tourments adolescents. Sur la forme, Klass : Elu Pärast privilégie une approche minimaliste, assez brute et n’hésite pas à découper ses plans. Si quelques perches et micros sont perceptibles dans le premier épisode, ce n’est plus le cas par la suite. La caméra est parfois tremblante et offre dès lors un certain côté documentaire. De toute manière, il paraît assez évident que lorsque l’on regarde une série estonienne, on est bien plus tolérant face à ces aléas techniques. Par ailleurs, bien que le budget ne soit pas des plus importants, cela n’empêche pas la série de soigner son esthétique et de parvenir à proposer une atmosphère qui lui est propre. Les couleurs sont très froides, le ciel fait toujours grise mine ou la neige prend le relai, et les établissements dans lesquels se déroulent l’intrigue sont tout aussi dénués de chaleur. Klass : Elu Pärast garde par conséquent une ambiance morose où transpire un sentiment de malaise qui ne quittera le téléspectateur que longuement après avoir terminé les épisodes. La bande-son est également travaillée et tend à favoriser les cordes et le piano bien qu’elle n’hésite parfois pas à être tout en contraste avec des sons plus saturés comme dans les génériques. Quoi qu’il en soit, avec une jolie mélodie revenant régulièrement et d’autres compostions plus anecdotiques, elle sait généralement se faire discrète et accompagne comme il faut ce qu’il se déroule à l’écran.

   

Le principal point commun des productions avec pour thématique les massacres dans des écoles est qu’elles pointent systématiquement du doigt les meurtriers. Klass : Elu Pärast brise les habitudes et instaure un climat bien moins manichéen et fatalement, bien plus troublant. Sans non plus excuser les actes des deux assassins, Kaspar et Joosep, la caméra tend à montrer deux jeunes acculés, victimes de brimades depuis des mois. Celles-ci atteignant un point de non-retour assez effroyable, elles placent les adolescents au pied du mur car ils ne supportent plus leur condition. Ils décident alors de se venger tant ils ne pensent à aucun autre échappatoire. Ils n’ont rien de fous furieux, ne veulent punir que leurs persécuteurs et on en vient presque à les comprendre et à ressentir de la compassion pour eux, sans pour autant excuser leur geste. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant est que la série évite tout sensationnalisme. Non, les tueurs n’étaient pas des fans de musique assourdissante, des amateurs d’ambiance gothique, des consommateurs de substances illicites ou des drogués aux jeux vidéo type World of Warcraft. Leur environnement socio-familial n’était certes pas parfait mais il n’était pas non plus à blâmer. C’étaient deux adolescents tout ce qu’il y a de plus banal qui n’ont plus supporté ce qu’on leur faisait subir. Point. En cela, Klass : Elu Pärast est plus réaliste et inévitablement, bien plus bouleversante tant on ne peut que blâmer la banale bêtise humaine. Lorsque l’on ne connaît pas le film, on ne découvre que progressivement ce qu’il s’est vraiment passé, sur cette fameuse plage où tout semble avoir basculé, et sans tomber dans la surenchère ou dans le mélodrame, Klass : Elu Pärast gagne en authenticité. En nuançant autant ses propos et en brouillant la fine frontière entre bourreaux et victimes, la série parvient à dresser un constat simple et pourtant bien plus tragique qu’un scénario unilatéral. L’horreur n’est pas réellement ici que des adolescents aient été tués dans l’enceinte-même de leur propre lycée mais davantage que des jeunes n’aient pas trouvé d’autre solution que de sortir les armes pour se faire entendre et mettre fin à leur propre désespoir. Cette approche en dit long sur les motivations et l’ambition de Klass : Elu Pärast qui tend à prôner la sobriété et la sensibilité.

   

La structure de Klass : Elu Pärast est assez atypique car chaque épisode se suffit à lui-même et s’attarde sur un personnage en particulier. La série forme un tout permettant d’avoir une vision plus globale de ce drame et de comprendre le point de vue de l’ensemble des protagonistes. Par exemple, le premier épisode met en avant Kerli, une ado en marge des autres élèves de sa classe, n’ayant certes pas participé aux persécutions mais ne les ayant malgré tout pas dénoncées. On fait sa connaissance alors qu’elle entend les coups de feu dans un couloir du lycée. Dans d’autres épisodes, ce sera l’occasion de développer les sentiments du père d’un des tueurs qui découvre avec horreur ce que son fils vivait jour après jour, de rencontrer un des blessés et bourreaux des victimes devenu paralysé et comprenant trop tard la portée de ses actes ou encore de suivre le professeur en charge de cette classe venant d’imploser. Les épisodes n’hésitent pas à prendre de la distance et à montrer les principaux acteurs de cet évènement une semaine, six mois ou un an après la fusillade. Si ce procédé faisant penser à celui de Skins donne la possibilité de brosser un large éventail de réactions, il s’accompagne inévitablement de frustrations tant on aimerait en voir plus concernant un personnage ou que certaines situations soient davantage exploitées. On s’en accommode sans trop de mal de mais on se plaît à penser que des épisodes supplémentaires auraient été appréciés. Cela dit, au moins Klass : Elu Pärast ne s’éparpille pas et ne s’étiole absolument pas dans le temps. En recentrant autant sa caméra, elle se substitue à une véritable plongée dans le psychotraumatisme.

 

Si tous les épisodes se focalisent donc sur une personne différente, le cadre reste identique et le message demeure le même. Ils montrent à chaque fois la nécessité d’aller de l’avant et de parvenir à faire son deuil. Que ce soit, le deuil de sa vie d’autrefois, d’un fils perdu, de ses jambes, de ses actes criminels ou tout simplement, de son innocence. La série réussit par ailleurs à se montrer très riche et aboutie concernant les relations humaines et les mécanismes en jeu suite à un traumatisme. Comment réussir à surpasser ce que l’on a vécu ? Le peut-on vraiment ? Ou doit-on apprendre à apprivoiser ses craintes et ses peurs viscérales ? Klass : Elu Pärast n’a pas de réponse préétablie puisqu’il n’en existe pas mais dresse la situation avec exhaustivité et surtout, avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. Le seul reproche que l’on pourrait émettre est qu’il arrive parfois que la mise en scène dramatise de trop ce que l’on voit ; ou plutôt, elle favorise l’imagination en nous faisant penser au pire. Cela n’est pas nécessaire et a d’ailleurs l’effet inverse tant l’intensité va alors decrescendo. Heureusement, ce défaut est loin d’être prépondérant et se limite quasi exclusivement à deux points bien précis tout au long des sept épisodes qui constituent la série. Sinon, la relation ambiguë du dernier épisode était également peut-être dispensable. Outre la reconstitution nécessaire après un traumatisme, la série se permet donc une incursion du côté de ceux ayant commis ces crimes, eux qui sont généralement oubliés dans des productions de ce genre. En cela, les épisodes possède une vision double et intelligente, ne cherchant jamais la facilité. De même, bien que les victimes essayent de reprendre leur vie, elles ne sont en aucun cas montrées comme des personnes innocentes. La série met en avant les mécaniques en jeu dans un groupe qui peuvent parfois amener jusqu’à commettre des actes plus que répréhensibles et non anodins. Pourquoi brimer un autre élève ? Pour se sentir plus cool ? Au final, aucun protagoniste n’est embelli ou au contraire, méprisé. Et c’est là où la série puise toute sa force.

 

En définitive, Klass : Elu Pärast est une série assez brute, poignante et perpétuellement à fleur de peau. Grâce à la pudeur de sa mise en scène ainsi que par la multidimensionnalité dont elle fait preuve vis-à-vis des personnages et des dynamiques complexes les liant, elle se montre aboutie, réfléchie et intelligente. Ce n’est pas tant le massacre lycéen qui importe ici mais davantage la nécessité de se reconstruire et d’aller de l’avant suite à un traumatisme. En privilégiant une tonalité finement psychologique et objective, elle gagne en profondeur et en réalisme. Sa forme soignée et non tape-à-l’œil lui permet par ailleurs de privilégier la sobriété et de posséder une atmosphère plutôt morose sans être dénuée d’espoir. En d’autres termes, cette série estonienne se révèle une réussite émotionnelle devant laquelle il est difficile de rester insensible. Le film devient par conséquent une prochaine étape indispensable.