Alors qu’une grande majorité de sériephiles semblait partager l’euphorie Sherlock en début d’année, je n’ai terminé que récemment la deuxième saison, quasiment dans l’indifférence. Encore une fois composée de trois épisodes d’une heure et demie, elle est passée en janvier 2012 sur BBC One. Tandis que le premier est scénarisé par Steven Moffat et le deuxième par Mark Gattis, c’est Steve Thompson qui s’est occupé du dernier. À l’origine, l’ensemble devait arriver sur les chaînes anglaises en automne 2011, mais la réalisation ayant traîné, la diffusion fut repoussée. Il s’est ainsi écoulé dix-huit mois entre la fin de la première et le début de la seconde. Une troisième année est en préparation. Aucun spoiler.

Voilà, je m’y attendais et malgré les précautions prises avant de me lancer afin de ne pas partir à reculons, ça n’a pas raté. Je suis à des années-lumière de l’apparent consensus concernant cette série. À mes yeux, la saison une fut sympathique, mais pas non plus aussi renversante que ce que l’on souhaitait bien nous faire croire. La deuxième m’a permis de mettre le doigt sur ce qui me dérangeait et le visionnage ne fut certes pas douloureux grâce à de nombreuses qualités, mais en aucun cas réellement enthousiasmant. Les fans de Sherlock – et plus globalement de Steven Moffat – étant particulièrement hypersensibles et monomaniaques, j’espère ne pas recevoir de tomates virtuelles.

Les épisodes de 2010 se terminaient sur un cliffhanger. Sherlock et Watson se trouvaient dans une piscine, à deux doigts de se transformer en miettes suite aux manigances de Moriarty. Les aventures inédites commencent immédiatement par la résolution de ce léger problème. Celle-ci se veut assez truculente, car totalement décalée et quelque peu à l’image du grand ennemi capricieux du détective privé. Les deux compères ayant la vie sauve, ils retournent à leur petit quotidien tranquille. Évidemment, tout cela est relatif parce que nous savons que leur routine est rythmée par des investigations en tous genres. Watson continuant d’écrire son blog, les visiteurs se font de plus en plus nombreux et les demandes d’aide aussi. En d’autres termes, Sherlock et son fidèle associé deviennent plutôt connus à Londres. La saison se déroule sur plusieurs mois et si la ligne temporelle avance parfois beaucoup trop vite, elle réussit à ne pas s’avérer confuse en s’arrêtant de temps en temps sur des fêtes comme Noël, cela afin de marquer les journées défilant. Si au gré des épisodes, maintes enquêtes sont menées devant nos yeux, il existe un fil rouge dessiné en pointillé. Comme on pouvait s’y attendre, il est en lien avec Moriarty et propose une conclusion assez radicale en fin de parcours. Sinon, les énigmes ne sont pas réellement présentes comme ce fut le cas jusque-là. Les aventures illustrent surtout des duels intellectuels où Sherlock tente de démontrer son extrême brillance.

Le premier récit, A Scandal in Belgravia, s’apparente à une très libre adaptation de la toute première histoire du grand détective anglais. En sus de la remise à plat du cadre, il développe le personnage d’Irene Adler, connue sous l’appellation de The Woman. Interprétée par Lara Pulver (Robin Hood) qui fait ici preuve d’un intense magnétisme, cette Irene Adler est une dominatrice intelligente. S’en suit une lutte de pouvoirs entre Sherlock et The Woman, chacun essayant de prendre l’ascendant sur l’autre. Malheureusement, Irene Adler a beau se décrire au départ comme homosexuelle, elle devient bisexuelle au contact d’un homme en deux coups de cuillère à pot. Ce revirement pourrait se tolérer si cette hétéronormativité n’était pas présente tout au long de la série. D’aucuns pousseront des cris d’orfraie en argumentant que Watson et le protagoniste possèdent un lien particulier fait de bromance et, donc, très ambigu. Certes. Mais c’est justement pour ça que l’écriture est aussi traître. Qu’on ne se trompe pas, il y a très peu de chance que Watson et son compagnon vivent un jour en tant que couple. Un vrai de vrai. Par ailleurs, comme Watson le répète à longueur d’épisodes, il n’est pas gay. Il s’explique par le fait qu’il a au moins une petite-amie temporaire jouée par Oona Chaplin (Game of Thrones). Voir Irene Adler tomber sous le charme et être physiquement attirée par le héros est par conséquent tout particulièrement exaspérant, surtout quand on connaît son destin final. En revanche, qu’elle soit dénudée au moment où elle se présente à Sherlock ne dérange pas, car plutôt que d’assimiler ça à du sexisme de Moffat, on pourrait simplement comprendre que The Woman sait que le détective se base sur l’apparence pour se forger une opinion sur les gens ; en étant dénuée de vêtements, il n’y a plus grand-chose à analyser. Au contraire, il est déplaisant que cette superbe antagoniste ambivalente, alors qu’elle est montrée comme fine, vive et brillante, n’intervient principalement que parce qu’on lui a demandé de mettre des bâtons dans les roues de Sherlock. Ne peut-elle pas être la maîtresse de ses propres agissements ? Doit-elle sa vie à des hommes ? Ce sont tous ces éléments, non présents dans l’univers d’origine, qui ternissent un chapitre pourtant dirigé correctement et assez intéressant. Sans pour autant accuser Steven Moffat de discrimination ou de misogynie comme certains le font, il paraît assez clair qu’au lieu de moderniser les écrits de Conan Doyle de la manière espérée, on a ici surtout l’impression de faire machine arrière. Excepté le personnage de cette femme qui perd cruellement de sa saveur dans les quinze minutes de fin, le reste reste de haute volée et relativement agréable.

Le deuxième récit, The Hounds of Baskerville, reprend l’histoire du même titre à sa façon, le résultat étant bien moins gothique que l’original, mais parsemé de références au canon. Bien qu’il soit probablement le moins réussi de la saison et qu’il soit encore une fois dû à Mark Gatiss, il demeure on ne peut plus satisfaisant. Russell Tovey (Being Human) a un rôle-clé dans cette enquête permettant à Watson et Sherlock de quitter Londres pour s’aventurer dans la superbe campagne anglaise. On peut aussi y voir Gordon Kennedy (Robin Hood). Quant au dernier épisode, s’il a apparemment fait couler beaucoup d’encre et semble avoir déprimé nombre de téléspectateurs, il se révèle certes divertissant, mais bien trop parasité par plusieurs défauts. Ce n’est pourtant pas parce que l’on connaît sa chute que The Reichenbach Fall se montre presque décevant. Un problème majeur est le personnage de Moriarty. Nous avons tous compris qu’il est quasiment du même niveau cérébral que Sherlock, qu’il est imprévisible, qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans sa tête, etc. Cela ne le dispense pas d’être nuancé, ce qu’il n’est pas du tout. Comment peut-on s’extasier devant un méchant qui se proclame le méchant le plus le méchant de l’univers, et fier de l’être ? Là où il devient intéressant, c’est lorsque Richard Brooke apparaît. Sinon, ce n’est pas le cas. Les dernières minutes où on le voit dans l’épisode sont en plus fades, car bien trop expédiées. Quant à la fin, elle n’est pas non plus si intellectuellement riche qu’escompté puisque l’audience sait très bien que tout n’est qu’une ingénieuse mise en scène. Il reste à patienter pour en décoder ses mystères, mais autrement, l’impact émotionnel oublie de se frayer un véritable chemin. Et en fait, voilà l’un des problèmes récurrents de la production. Elle souhaite épater le public, montrer que son écriture est à l’image de son héros et qu’elle mérite ainsi moult félicitations. Au lieu de tenter d’appuyer la dimension psychologique, elle se contente de lancer des feux d’artifice sans avoir préparé au préalable les fondements.

Quid de Watson, de Sherlock et de la relation les liant ? Comme rédigé à l’instant, l’ambiguïté de leur dynamique revient souvent sur le tapis. Si cela pouvait plaire en saison une, la roue a désormais tourné tant le scénario ne se départ pas d’une certaine lourdeur et que, de toute manière, aucune avancée significative n’existera. Certes, Watson se veut charmant, empathique et toujours agréable à suivre sauf que son comparse symbolise son contraire. Et je retourne à ce qu’écrivais tantôt, j’ai fini par mettre le doigt sur ce qui me dérange viscéralement dans cette série. Sherlock est le Docteur et, plus précisément, Eleven. Je ne comprends même pas comment ça ne m’a pas sauté aux yeux plus tôt. Si je peux accepter certaines des attitudes d’Eleven en raison de son parcours, ce n’est pas du tout le cas du détective qui m’irrite au plus haut point. Nous sommes d’accord, les personnes souffrant d’un syndrome Asperger semblent être à la mode. C’est un peu comme s’il fallait être autiste de haut niveau pour être plus intelligent que la norme. Ou alors comme si cela excusait le fait d’être un odieux individu. Parce que c’est ce qu’il est, Sherlock. Il est pédant, élitiste, cynique et tout bonnement, insupportable. En assénant ses vérités, en devant sortir tout ce qui lui passe par la tête à toute vitesse et en prenant de haut ses congénères, il finit par fatiguer. Un débit verbal excessivement rapide ne signifie pas mériter moult louanges. Il devient difficile de ressentir une quelconque sympathie à son égard tant il agace, car il donne l’impression de vouloir épater la galerie plus qu’autre chose. Des héros non consensuels et détestables, on en a déjà vu, ils sont d’ailleurs assez régulièrement à la télévision, mais ils parviennent généralement à se montrer un minimum agréable. Par exemple, le protagoniste de House (House) possède beaucoup de points communs avec le fameux détective anglais si ce n’est que lui, il reste compréhensible et crédible. Malgré ses actes discutables, le pardon est envisageable. En revanche, Sherlock laisse un arrière-goût plus qu’aigre. Outre cette réaction épidermique face à Sherlock, le pourquoi et le comment Watson est venu à tant l’apprécier et à nécessiter sa présence n’est guère retranscrit. La construction de leur amitié, voire davantage, n’est pas réellement développée. Bien sûr, beaucoup de temps s’est déroulé hors antenne, induisant de nombreuses ellipses, mais cette façon de faire favorise bien trop la facilité puisque l’on ne conçoit pas pourquoi ce lien serait si inébranlable. C’est bien beau de le dire, encore faut-il l’avoir montré à la télévision. Il en va de même concernant les personnages secondaires ou tertiaires, peu aperçus à l’écran alors qu’ils possèdent un capital sympathie important. Sherlock Holmes, c’est aussi Mrs Hudson, Lestrade et Mycroft.

Malgré le ton probablement très blasé que peuvent prendre ces lignes, ces trois aventures ne sont pas vraiment un calvaire parce que d’autres qualités réussissent à contrebalancer ces points faibles. Sherlock fait toujours autant preuve d’un sens de la mise en scène assez incroyable, proche de la virtuosité. C’est un vrai plaisir pour les yeux que de regarder cette série tant tout y est soigné et que rien ne paraît laissé au hasard. Que ce soit la photographie, le cadrage ou les plans, tout transpire la beauté. En revanche, la durée des épisodes est assez difficile à digérer, mais heureusement, le rythme parvient plus ou moins à nous faire oublier que l’on se trouve devant son poste de télévision depuis autant de temps.

En définitive, non, la saison deux de Sherlock n’est pas une déception, mais elle n’est pas non plus la pépite sur laquelle tant de monde semble s’extasier. Pédante dans son fond et voulant toujours trop en faire, elle en devient physiquement éprouvante et totalement détachée. Si certains personnages et plus particulièrement les tertiaires sont assez attachants, ce n’est pas du tout le cas du supposé héros arrogant et de son grand ennemi, bien trop caricatural pour impressionner ou marquer. Restent la forme travaillée avec cette esthétique visuellement superbe et l’inventivité dont les scénaristes font preuve, mais cela ne suffit en aucun cas à rendre cette année indispensable. Espérons que la suivante saura se montrer plus humble et posée.