La sculpturale Numéro Six de Battlestar Galactica n’est pas la seule à porter cette appellation car il existe aussi un autre Numéro Six à la télévision, celui de The Prisoner (Le Prisonnier en français). Nous n’allons pas parler de la série britannique originelle des années 1970, désormais devenue culte, mais du remake anglo-américain. C’est effectivement les 15, 16 et 17 novembre 2009 qu’apparut sur AMC et ITV la mini-série The Prisoner composée de six épisodes de 45 minutes dont le premier est double. Aucun spoiler.

Un individu se retrouve dans un village perdu au milieu d’un désert où tout le monde est appelé par un numéro. Lui serait ainsi Six. Alors qu’il cherche un moyen de s’échapper, il réalise que les habitants n’ont aucune conscience du monde extérieur et sont contrôlés par Two, bien décidé à ce que Six s’intègre à ce microcosme. S’en suit une lutte psychologique entre les deux hommes.

Cela faisait un petit moment que cette mini-série était sur ma liste de sériephile mais je n’étais que moyennement motivée en raison des critiques de l’époque. J’avais effectivement surtout en souvenir des réactions épidermiques et une descente en flèche de de ce remake qui serait apparemment plus une réécriture. Pour ma part, je m’y suis lancée vierge de toute information car je n’avais aucune idée de quoi la série parlait, ne connaissant que de nom The Prisoner, l’originale. Honteux, je sais. Je serai donc incapable de comparer quoi que ce soit et le billet qui suit fait référence à la mini-série et uniquement à elle.

Le premier épisode s’ouvre sur celui que l’on appellera Six par la suite, perdu dans le désert, voyant un vieil homme dévaler les dunes tout en essayant d’éviter des balles. Ne comprenant pas où il est ni de quelle manière il y est arrivé, Six tente de sauver cette personne menacée. En vain. Celle-ci a juste le temps de lui dire qu’elle a réussi à s’échapper et elle lui demande de prévenir tout le monde. Mais, s’échapper de quoi ? De qui ? Et prévenir qui ? Que fait Six là ? Et ce vieillard ? Tant de questions qui se multiplient à l’infini au fur et à mesure que les minutes s’écoulent. The Prisoner plonge immédiatement le téléspectateur dans l’urgence et surtout, dans les mystères car elle gardera tout du long son climat inquiétant où aucune vérité ne semble claire. Six arrive ainsi dans The Village, un petit village au style visuel évoquant les années 1970, où ses habitants semblent couler des jours tranquilles en vivant dans des maisons similaires. Personne n’est un inconnu et chacun porte un numéro plutôt qu’un prénom ou un nom. Six n’y comprend plus rien d’autant plus qu’il ne peut s’empêcher d’avoir des réminiscences de son passé, exposées sous forme de flashbacks. On l’y voit à New York alors qu’il vient de démissionner de son travail de surveillance statistique et qu’il rencontre une femme dans un bar. Ce qu’il y a de particulièrement angoissant est que dans ce village, personne ne paraît dérangé d’être dans cette prison dorée. Personne non plus ne se souvient qu’il existe un vrai monde, dehors. Et Six lui, n’arrive plus à savoir comment il s’appelle et de quelle manière il est arrivé là. Et s’il était fou ? Celui qui dirige ce complexe digne d’un club de vacances est Two. Inspirant la crainte, il ne se déplace jamais sans son chapeau et sa canne. Il vit dans un grand bâtiment avec son fils, Eleven-Twelve, et sa femme qui se trouve dans une sorte de coma éveillé particulièrement étrange. Two a beau avoir une attitude positive envers Six, souhaitant par exemple qu’il retrouve ses esprits et réalise que The Village est son univers, il apparaît surtout comme l’ennemi à abattre, celui qui tire les ficelles derrière le rideau de l’écran. Une des principales forces de The Prisoner mais qui se révèle également une de ses faiblesses est qu’elle est assez confuse. On ne sait pas ce qu’il se passe, on suit les personnages sans réussir à remettre les pièces dans l’ordre et les interrogations se bousculent dans notre tête. C’est justement là que la mini-série a toutes les chances de perdre certains au passage car elle se laisse difficilement apprivoiser. Elle se joue de ses téléspectateurs, leur montre ce qu’elle désire, quand elle le souhaite et ne cherche en aucun cas à les prendre par la main. Elle aurait toutes les raisons d’être insupportable ou, dans le meilleur des cas, simplement ennuyeuse, si elle ne possédait pas une ambiance propre.

The Prisoner est une pure merveille sur la forme. The Village est enclavé dans le désert, les teintes y sont très chaudes, le sable fin l’entoure et on y ressent un climat agréable. Le cadre est tout particulièrement paradisiaque, la mini-série n’ayant pas hésité à déplacer son équipe en Namibie. Le fait que les personnages aient l’air si heureux a certes un côté angoissant mais d’une certaine manière, il fascine. En revanche, les flashbacks parfaitement insérés dans le récit possèdent des couleurs plus neutres voire froides car souvent assez bleutées. Ce New York paraît bien moins accueillant que le Club Med’ revisité duquel Six essaye tant bien que mal de se débarrasser. Ajoutons-y une jolie musique réussissant à enchanter tout en n’enlevant jamais ce petit élément qui donne des frissons et la recette fonctionne parfaitement. La mise en scène possède en outre un côté surréaliste, tous les repères relatifs à la norme ayant été annihilés. Bien que Six soit confronté à certains évènements, il ne sait jamais ce qui est vrai. Et de toute manière, qu’est-ce qui est vrai ? De même, les personnes qui l’entourent sont-elles réelles et/ou disent-elles la vérité ? L’heure est à la paranoïa et à la schizophrénie. En d’autres termes, The Prisoner est une série d’ambiance car elle hypnotise autant qu’elle intrigue et plonge immédiatement dans un univers étrange. Elle accentue ce fait en ralentissement à l’extrême le rythme et en ne cherchant jamais la simplicité. Quand bien même on ne comprenne pas tout ce qu’il s’y passe car le scénario aime utiliser des petits chemins, on se plaît dans ce labyrinthe et on ne peut s’en détacher.

Six est interprété par Jim Caviezel qui est assez correct. Il faudra un petit moment avant de commencer à découvrir son travail et à quel point tout ce qu’il faisait jusque-là aurait une influence sur ce qu’il vit dans The Village. Constamment remis en question, il en vient à douter de sa propre santé mentale mais finit par se dire que non, il n’hallucine pas et est manipulé d’une certaine manière où d’une autre. Dans The Village, il fait la rencontre de plusieurs habitants comme le chauffeur de taxi, One-Four-Seven, joué par Lennie James (Jericho) mais aussi celle de la doctoresse Three-One-Three interprétée par Ruth Wilson (Luther). En dépit de l’apparente vie tranquille et le parfait bonheur des villageois, il arrive que des bombes explosent, que certains soient envoyés à la clinique pour y subir un traitement très particulier ou qu’ils disparaissent dans des trous immenses. Ce sourire qu’ils affichent n’est qu’une façade car ils sont rapidement terrorisés. Les rêves qu’ils font parfois, constitués de monuments comme une femme portant une flamme pas loin d’une grande ville ou d’une grande tour contenant une immense cloche, ne doivent en aucun cas être évoqués. Ces rêveurs, Six souhaite les rencontrer car il a la preuve qu’il est sain d’esprit et qu’il n’est pas tout seul. Il doit juste réussir à contourner Two qui veille toujours… Ce dernier est interprété par le grand Sir Ian McKellen qui est comme toujours un vrai plaisir à suivre. On sait peu de choses de Two et ses motivations sont particulièrement ambiguës. Bien qu’il pourrait enrayer le problème Six d’un simple coup de fil, il le laisse tenter de s’échapper, de monter les habitants contre lui et faire tout ce qui est en son pouvoir. La dynamique liant ces deux hommes est particulièrement mise en avant car c’est elle le moteur de la mini-série et c’est elle qui permettra ou pas à Six de lever le voile sur ces nombreux mystères. Le fils de Two, Eleven-Twelve incarné par Jamie Campbell Bower (Camelot) n’a pas non plus dit son dernier mot et se pose des questions sur ce monde qu’il connaît depuis toujours mais pour lequel il commence à percevoir les limites. La femme des flashbacks, Lucy, interprétée par la superbe Hayley Atwell (The Pillars of the Earth), a également un rôle à jouer bien qu’à première vue, elle donne l’impression d’être l’histoire d’un soir… En dépit de l’apparente normalité des habitants, ils  sont généralement plutôt particuliers. Les protagonistes sont en définitive assez limités ce qui est accentue un côté huis clos très antithétique car Six et The Village sont perdus au milieu de nulle part, avec de gigantesques espaces à perte de vue. The Prisoner est décidément une série jouant avec les contrastes et n’hésitant pas à offrir plusieurs niveaux de lecture.

De nombreuses thématiques sont abordées dans la mini-série, les plus évidentes étant probablement celles du combat d’un individu contre la masse et la critique d’un système totalitaire dont l’ordre direct est peut-être l’étrange boule blanche. Si le traitement est parfois quelque peu superficiel et aurait gagné à être davantage développé, le résultat est globalement satisfaisant. Il est par ailleurs possible de tirer de nombreux parallèles entre ce que l’on voit de The Village et notre réalité. Six dans son nouvel environnement aperçoit deux grandes tours jumelles, transparentes, faisant plus que penser aux tristement fameuses Twin Towers. Si l’on y associe son travail de statisticien, on peut penser au terrorisme, à la surveillance plus que poussée, etc. Sans oublier le lobby des laboratoires pharmaceutiques, les drogues et leur côté exutoire ou la société actuelle qui a tendance au consumérisme ainsi qu’à l’individualisme alors que dans The Village, tout est dans le partage et la vie en communauté. Les frontières entre le monde réel et le monde rêvé sont extrêmement floues et on en arrive à se demander qui manipule qui. Six doit choisir entre continuer de lutter ou au contraire, accepter ce qu’on lui propose. À vrai dire, de nombreux éléments pourraient être comparés à des allégories ou des métaphores presque ironiques, chacun pouvant probablement y voir ce qu’il y désire. The Village ne serait-il pas une caricature de notre propre monde ? La fin est légèrement précipitée mais elle a le mérite de laisser plus que songeur. Six veut s’échapper du village mais pour aller où ? Ne sommes-nous pas tous des prisonniers à différents degrés ?

Au final, The Prisoner est une mini-série particulièrement aboutie faisant honneur à l’intelligence de son public. Difficile à approcher, elle se montrera fascinante pour qui apprécie les intrigues alambiquées car elle n’hésite pas à plonger dans un climat où la schizophrénie côtoie la paranoïa et où toute vérité est à remettre perpétuellement en cause. Avec ses nombreux mystères, son symbolisme, son scénario constamment en mouvement et sa ligne temporelle éclatée, elle nécessite un effort pour qui veut tenter de la déchiffrer. Et c’est par son atmosphère oppressante, la richesse de ses propos et son esthétique soignée qu’elle se révèle un petit bijou très particulier où d’aucuns n’y verront qu’une confusion rébarbative. Ce fut pour ma part un coup de cœur et je vais peut-être en profiter pour réparer une grosse erreur de ma culture en regardant la série d’origine… en espérant ne pas être déçue !