Bien que Luminophore soit un blog de sériephile, cela ne l’empêche pas d’aller parfois faire un tour du côté des films lorsqu’ils sont en lien direct avec le monde de la télévision. En juillet dernier, nous parlions justement de l’excellente production estonienne, Klass : Elu Pärast (La Classe en français). Comme cela avait été dit à l’époque, cette série est une suite du film Klass (également intitulé La Classe en français) que je n’avais pas vu à ce moment-là. Grâce à Eurochannel, j’ai très récemment eu l’occasion de le visionner et vous, vous allez aussi pouvoir le faire sur la chaîne dès le 16 septembre prochain. Pour ne rien gâcher, Eurochannel (accessible via SFR – chaîne 89, Virgin Mobile – chaîne 194, Free – chaîne 39) est en clair pour les abonnés de chez Free jusqu’à la fin du mois et est désormais disponible en VOD via Dailymotion. Klass, d’une durée de 96 minutes, a été réalisé et scénarisé par Ilmar Raag. Il est sorti dans les salles de cinéma estoniennes le 16 mars 2007. Aucun spoiler.

À Tallinn, Joosep est continuellement maltraité par les autres élèves de sa classe. En plus d’être brutalisé et insulté, cet harcèlement revêt de multiples formes, ses bourreaux n’hésitant pas par exemple à lui enlever tous ses vêtements et l’enfermer dans le vestiaire des filles. Lorsque Kaspar, un des lycéens tout aussi tortionnaire que les autres, décide de mettre un terme à cette violence physique et psychologique, la situation prend alors de nouvelles proportions. Ce n’est plus Joosep qui est dans la ligne de mire de la classe mais le duo. Et quand un relent homophobe s’en mêle et que les humiliations vont crescendo, l’issue paraît difficilement positive.

La question que l’on pourrait se poser est de savoir de quelle manière entrer dans l’univers de cette classe ? Film et série ou série et film ? Il est logique d’y aller chronologiquement, le film étant sorti en premier et se déroulant en plus, avant la série. Pour autant, en ayant fait l’inverse, j’en viens à me dire qu’il est peut-être préférable de l’aborder à l’envers. En tout cas, je suis quasi persuadée que le film n’aurait pas eu le même impact sur moi si je n’avais pas visionné -et adoré- avant Klass : Elu Pärast. En ayant déjà été spectateur des conséquences de ces brutalités, on possède une meilleure vision d’ensemble et les personnages prennent une autre dimension. Bien que l’on sache alors comment tout ce monde va se comporter ou ce que certains vont subir, on espère y voir un autre dénouement et la teneur dramatique n’en est alors que maximisée. Quoi qu’il en soit, il est aussi tout à fait possible de ne regarder que l’un d’entre eux, les deux se suffisants à eux seuls mais ce serait vraiment dommage de se limiter. En bref, ce qu’il faut retenir est que série et film méritent d’être testés, l’ordre pouvant finalement être laissé à sa libre appréciation.

 

Depuis trop longtemps, Joosep (Pärt Uusberg) n’a plus de journées sereines lorsqu’il se trouve au lycée. Que ce soit lors de son entrée dans la salle de cours, sur le terrain de basket ou à la sortie de l’école, il est perpétuellement moqué, critiqué voire frappé par des élèves de sa classe. Pourquoi ? Aucun de ses tortionnaires ne peut probablement l’expliquer convenablement. C’est sûrement parce c’est apparemment cool et bien vu de s’acharner sur quelqu’un qui se laisse marcher sur les pieds, afin d’essayer de montrer à son voisin à quel point on serait fort, intéressant et bien au-dessus des autres. Joosep est un garçon assez renfermé sur lui-même, quelque peu nerd sur les bords et préférant rester seul dans son coin. Il ne se plaint à personne de ce qu’il subit parce que pour le moment, il le tolère, mais plus le temps passe et plus les sévices prennent des proportions très inquiétantes. Son père l’exhortant à être un homme -un vrai, un dur-, à ne pas se laisser faire à et à toujours rendre la monnaie de sa pièce à celui qui lui fait du mal, il finit un jour par commettre un acte désespéré. Joosep n’a rien d’un psychopathe, d’un adolescent plus tourmenté que la moyenne ou d’un être à la personnalité déviante. Il veut juste continuer tranquillement sa vie mais comment réagir lorsque l’on ne se sent plus en sécurité et que l’on est humilié plus bas que terre ? Peu de solutions trouvent alors écho à ses propres oreilles. Klass traite des ressorts complexes de l’âme adolescente voire humaine et devient dès lors un film brut, sans complaisance mais ne tombant jamais dans un voyeurisme gratuit. Ces 96 minutes font preuve d’un réalisme tétanisant ne pouvant laisser indifférent. Grâce à l’empathie dont le scénario s’arme, on souffre et on est progressivement brisé par ce que à quoi on assiste avec impuissance. On souhaite voir Joosep se réveiller, on a envie de secouer tous les élèves qui ne se rendent pas compte de leurs actes et on espère que Kaspar (Vallo Kirs) ne se laissera pas abattre. Car effectivement, après l’avoir martyrisé, Kaspar, un élève de cette classe dysfonctionnelle, décide d’aider celui dont il se moquait. Il lui suffit d’une remarque de sa petite-amie pour réaliser la portée de ses agissements. Il opte alors pour l’affrontement en défiant celui qui est à l’origine de ces persécutions, Anders (Lauri Pedaja). Leader de la classe, ce dernier ne supporte pas d’être contesté et qu’on lui prenne ce qu’il considère lui appartenant, comme le contrôle d’une classe qu’il veut diriger à sa manière ou les faveurs de la jolie Thea (Paula Solvak). Malheureusement pour Kaspar, Anders inclut celui qu’il considérait quelques minutes plus tôt comme un ami dans l’équation des brimades en le transformant en second bouc-émissaire.

Kaspar et Joosep sont donc ceux dont il faut se moquer et maintenant qu’ils sont deux, c’est bien plus facile d’y ajouter une connotation homophobe. Klass, en plus de parler des brimades entre lycéens, insuffle par conséquent des thématiques bien tristes sur l’homophobie portées par une hétéronormativité ambiante. Kaspar a tout perdu en voulant faire stopper ces brutalités : sa petite-amie, sa situation, sa réputation et même l’aval de ses professeurs. Il ne lui reste alors plus que son honneur et il ne souhaite pas faire marche-arrière. Coûte que coûte, il gardera sa fierté. Toute la classe est dans la confidence de cette violence et ne la conteste pas. Si certains d’entre eux, les garçons comme Anders, Paul ou Toomas, sont les principaux instigateurs, d’autres tels que Riina ne se salissent certes pas les mains mais n’en ratent pas une pour lancer quelques piques. Pendant ce temps, d’autres encore comme Kerli ne disent rien et ne font rien. Mais justement, ceux-là ne font vraiment rien car ils ne préviennent personne et préfèrent regarder ailleurs, craignant probablement de devenir une victime à leur tour. Les professeurs et adultes ? Ils ne rendent pas compte de ce qu’il se passe ou choisissent de le minimiser. Kaspar et Joosep sont souvent traités de pédés et le nouveau crédo des adolescents est de préparer des pièges mensongers pour les humilier encore et encore. Tout cela, jusqu’au jour où ils dépassent un point de non-retour, le soir sur la plage au cours d’une scène extrêmement difficile à regarder. Elle est tellement terrible que je n’ai pas pu la voir en entier, préférant me cacher les yeux, sachant en plus pertinemment ce qui allait en découler. Le lendemain, Kaspar et Joosep partent régler leurs comptes, d’une manière radicale et désespérée. Les dix dernières minutes du film sont alors extrêmement intenses tout en gardant une sensibilité à fleur de peau. À l’exception d’un personnage tel qu’Anders, le film réussit à dépeindre un univers multidimensionnel pour lequel il est difficile d’avoir un avis tranché, cette classe étant décidément teintée de noir et de blanc.

Côté réalisation, il est indubitable que l’on y sent un côté un peu artisanal mais il est ici parfaitement approprié d’autant plus qu’il offre à Klass une véritable identité. Avec sa caméra parfois tremblotante, ses couleurs dénuées de chaleur, son cadre presque sordide, sa musique tour à tour stressante, émouvante et lancinante ainsi qu’avec un cadrage soigné, le téléspectateur ne peut que sentir la montée d’un malaise ambiant dont il aura du mal à se défaire une fois le film terminé. Comme fasciné, il est alors difficile de se détacher de ce à quoi on assiste, quand bien même tout amène vers une tragédie malheureusement de plus en plus présente dans les pays occidentaux. Et accessoirement, la fan de Deftones que je suis depuis de nombreuses années apprécie les quelques références au groupe. Il est en revanche dommage d’avoir entrecoupé l’histoire de passages très courts, quasi assimilables à des flashs, où l’on voit des écoliers agir comme ils le font en règle générale. L’idée est louable car on y sent une volonté de marquer le contraste avec ce que vivent Kaspar et Joosep mais le traitement a plutôt tendance à se révéler maladroit et à couper le rythme. Ce n’est heureusement qu’une petite critique négative n’influant pas sur le ressenti global. Le film est sinon divisé selon les jours qui passent, faisant office d’une sorte de compte à rebours menant vers une issue inéluctable tant redoutée.

Au final, Klass est un film poignant d’une densité brute et d’un réalisme hypersensible foudroyant. Il montre que si pour certains se moquer des autres est une partie de rigolade, la victime, elle, ne trouve assurément pas cela agréable et peut être amenée à agir de manière désespérée. La bêtise humaine est mise en avant dans toute sa splendeur ne serait-ce qu’avec le phénomène de groupe ; bien qu’en vérité, ceux ne disant rien sont juste certainement rassurés de se trouver derrière le bon côté de la barrière. Par ailleurs, grâce à son récit honnête évitant habilement le sensationnalisme, Klass rappelle que derrière un fait divers se cache généralement une affaire bien plus complexe que ce que l’on pourrait croire. Ces 96 minutes sont d’autant plus tragiques que le fond du problème n’est qu’affligeante banalité, Joosep et Kaspar étant maltraités pour que leurs tortionnaires paraissent supposément cools et charismatiques, ou à cause d’une simple jalousie. Dès lors, le film fait grimper la tension grâce à sa mise en scène sobre et efficace, son écriture solide, son interprétation sans failles ou encore grâce à son ambiance désolée et très noire. Ce n’est donc pas étonnant que le visionnage se révèle psychologiquement éprouvant et hante littéralement l’esprit, tout en faisant réfléchir sur les mécanismes en place dans une société cruelle semblant partir de plus en plus à la dérive. Une chose est sûre, si cela n’a pas déjà été fait, la série traitant des conséquences de ces persécutions, Klass : Elu Pärast est plus que vivement conseillée et ça tombe bien, elle est rediffusée sur Eurochannel au cours de ce mois. En tout cas, cet ensemble plus qu’intense donne envie de voir d’autres productions d’Estonie.