Il aura fallu attendre presque trois ans et demi pour que je me remette à MillenniuM après avoir terminé la première saison. C’est fou ça, surtout que j’avais plutôt bien apprécié ce que j’avais vu. Il faut avouer que ce n’est pas le genre d’ambiance dans laquelle on se plonge facilement. Quoi qu’il en soit, j’ai désormais déjà fait la moitié du chemin comme la série ne comporte que trois saisons. Aujourd’hui, place à la seconde, toujours diffusée sur Fox, et comportant 23 épisodes passés entre septembre 1997 et mai 1998 aux États-Unis. Il est nécessaire d’indiquer que pour cette saison, Chris Carter laissa momentanément les rênes à Glen Morgan et James Wong puisqu’il s’occupait alors à temps plein de la cinquième saison de The X-Files et du film, Fight the Future. Aucun spoiler.

Sans hésitation, la saison une de MillenniuM est la saison – ou tout du moins l’une des saisons – la plus noire de la télévision étasunienne depuis sa création. Par son ambiance lourde et son ton désespéré, elle ne peut laisser indifférent et hante littéralement les esprits. Pour autant, l’ensemble manque un peu d’homogénéité et souffre d’une absence de réel liant pour qui apprécie les intrigues au long cours. Ayant été prévenue, je dois dire avoir été très intriguée en commençant la seconde saison parce que l’on m’avait précisé qu’elle était différente. C’est effectivement le cas et c’est justement pour ça qu’il est important de savoir que Chris Carter a donné carte blanche à Glen Morgan et James Wong car l’identité propre de la série n’est plus tout à fait la même. Dans une certaine mesure, il s’agit d’une véritable trahison. Que l’on se rassure toutefois, ces épisodes suivent une continuité tout à fait crédible et pertinente mais on peut comprendre que Carter ait été déçu, l’amenant d’ailleurs à se consacrer de nouveau à sa série dès la saison trois. Alors que jusque-là, les histoires s’attardaient sur le Mal, sur son origine et ses multiples manifestations comme les tueurs en série, la saison deux y inclut de très fortes dominantes métaphysiques et mystiques. La religion chrétienne devient le principal moteur et l’Apocalypse physique et psychique est présente, telle une épée de Damoclès prête à s’abattre sur tous. Bien évidemment, arrivé en 2012 l’impact est peut-être moindre qu’en 1997 (quoique, on peut toujours penser à la supposée fin du monde de décembre 2012) mais quiconque ayant été suffisamment âgé pour s’en souvenir se rappelle très certainement de l’ensemble des prédictions et autres sources de blague quant au passage à l’an 2000. Dans cette saison, l’Apocalypse est dans l’air et plus les épisodes passent, plus la tension va crescendo. Par exemple, un compte à rebours se met en place dès que Frank se connecte au réseau du groupe Millennium, lui indiquant qu’il ne reste plus que tant et tant de jours. Chaque manifestation criminelle peut être un élément annonciateur de la fin des temps et les prophéties foisonnent sous de multiples aspects. Il en ressort par conséquent une atmosphère où la psychose est presque palpable et où le téléspectateur ressent une sorte de malaise indescriptible. Dans la première saison, l’Apocalypse était dans les esprits des personnages si ce n’est qu’elle parlait surtout des valeurs morales. Cette fois-ci, elle est perpétuellement en lien avec le groupe Millennium qui d’un groupe certes énigmatique mais consacré aux crimes, se transforme en entité tentaculaire existant depuis la fin des temps persuadée que la fin du monde sera prochainement parmi nous.

Si jusque-là le groupe n’avait été que très partiellement effleuré, ce n’est plus le cas ici puisque Frank pénètre à l’intérieur de cette société quasi secrète. Sous fond de conspirations, de manipulations et de meurtres, il semble difficile de pouvoir faire marche-arrière et de laisser de côté ce que l’on y apprend alors que l’on aimerait parfois oublier. Le groupe est très ambigu, lui qui emploie des méthodes plus que discutables, qui préfère répondre à des questions par d’autres questions et qui n’hésite pas à imposer des épreuves étrangement retorses à ses aspirants membres. C’est en partie là que la saison prend sa dimension mystique car le groupe a pour fondement la religion chrétienne. Depuis des siècles, ceux qui le composent chercheraient à faire triompher le bien du mal, à mettre la main sur des affaires ayant appartenu à Jésus ou à lever le voile sur des énigmes comme celle de Marie-Madeleine. La foi est au centre de nombreux propos et plusieurs enquêtes dont Frank s’occupe l’approchent de plein fouet. Parfois elle est vue comme une bonne chose, parfois comme le véritable mal qu’il convient d’exterminer. Peter Watts, évidemment encore incarné par Terry O’Quinn (Lost), est le principal lien de Frank avec le groupe mais d’autres personnages sont découverts au fil des épisodes. Lara Means (Kristen Cloke) est peut-être celle qui marque le plus, elle qui possède un don quelque peu différent de celui de Frank, se manifestant à travers la religion. Cette femme est souvent sur le fil du rasoir ce qui peut se comprendre au vu de ses visions et de ce qu’elle a vécu. Sa relation avec le héros est d’ailleurs particulièrement bien écrite, tous deux doutant et tentant d’avancer afin de découvrir la vérité sur ce qui les entoure. Ce qu’il y a d’agréable et d’original est de montrer d’autres capacités hors du commun d’une manière différente de celles de Frank. Mais la saison ne s’arrête pas là dans cette plongée étant donné qu’elle met aussi en avant plusieurs autres figures importantes du groupe comme The Old Man (R.G. Armstrong, décédé en juillet dernier) ou le personnage incarné par Philip Baker Hall (The Loop). Pour en revenir à Peter, les épisodes n’hésitent cette fois plus à mettre l’accent sur lui et sur la dynamique complexe qu’il entretient avec Peter. Entre les deux se tisse un lien particulier mêlant l’amitié aux devoirs et secrets du groupe. La personnalité de Peter ainsi que sa vie de famille sont également exploitées, ce qui est une excellent point car le personnage gagne en densité. En tout cas, une chose est sûre, c’est que les motivations réelles du groupe sont loin d’être claires. Il devient dès lors très inquiétant et ressemble avant tout à une véritable secte parasitée de l’intérieur par des luttes intestines remontant à la nuit des temps. Le point d’orgue est sans hésitation le troublant et plutôt incroyable season finale, The Time Is Now, qui englobe l’ensemble des éléments amorcés jusque-là et qui s’apparente à une expérience surréaliste et plus qu’hypnotique. Les démons dans cette saison ne sont plus forcément des métaphores des êtres humains mais peuvent avoir une véritable existence, le surnaturel faisant de ce fait son entrée dans MillenniuM. La mythologie de la série est par conséquent d’une grande complexité et demande un effort particulier pour qui souhaite la découvrir et l’apprécier à juste titre. Ce n’est qu’une fois la saison terminée que l’on réalise à quel point chaque épisode apporte sa matière et forme un ensemble extrêmement dense et touffu. Les scénaristes ne facilitent en aucun cas la compréhension des téléspectateurs et ce respect de notre propre intelligence est vraiment atypique et plus qu’honorable.

La saison commence assez moyennement, il faut l’avouer. Son season premiere, The Beginning And The End, peine à s’imposer et n’évite pas les longueurs. S’attardant sur le tueur aux polaroids, il a au moins le mérite de conclure cette intrigue et de relancer la série sur une autre piste, celle préférant les tonalités ésotériques. Plus particulièrement, c’est la fin de l’épisode qui impose aussi un nouveau mode de vie à Frank car son épouse, Catherine, souhaite avoir un minimum de recul quant à son mariage qu’elle trouve branlant du fait de l’hégémonie du groupe Millennium en son sein. Au fil de la saison, Frank ne sera jamais aussi seul, lui qui n’a plus sa belle maison jaune pour l’aider à souffler. Cette habitation sera d’ailleurs une sorte d’utopie, de Graal à atteindre une fois l’Apocalypse enrayée. Quand bien même Catherine et Jordan soient quelque peu moins présentes dans la saison, leur présence est toujours palpable et appréciée. Catherine fait encore une fois preuve de douceur, d’une certaine perplexité et d’un grand amour pour Frank, et leur relation est finement menée. Le season finale la lance dans une direction fort triste mais assez enthousiasmante quant à la suite. Jordan, elle, continue de montrer qu’elle est bien la fille de son père et qu’elle aussi possède des dons très particuliers. La vie de famille de Frank n’est donc jamais oubliée et amenée avec subtilité et pudeur. Le héros est un homme entièrement dévoué à ceux qu’il aime et il est prêt à tout pour eux – même à mettre de côté son propre bonheur personnel. Justement, Frank est encore plus développé que lors de la première saison et ses pouvoirs prennent une autre dimension, parfois presque mystique. Au moyen de flashbacks pertinents et d’épisodes entièrement dédiés à son passé comme l’excellent 2×06, The Curse of Frank Black, se déroulant à Halloween, avec le sympathique Dean Winters (Oz, Terminator : The Sarah Connor Chronicles) en sorte de fantôme, ou de l’émouvant 2×10, Midnight of the Century, on en revient à l’origine de son don et ses liens avec ses parents. Sans conteste, Frank est un excellent personnage principal et l’interprétation extraordinaire de Lance Henriksen est un des points forts de MillenniuM. C’est bien simple, avec son attitude laconique et la puissance qu’il dégage, il devient littéralement habité et fascinant. Et diable, quelle voix !

Si les thématiques abordent essentiellement des questions religieuses, d’autres plus larges sont au centre des propos. Les tueurs en série sont loin d’être oubliés et n’ont pas toujours un lien réel avec l’Apocalypse de 2000. Il convient également de préciser que si dans l’ensemble, le ton est toujours noir, il ne tombe jamais dans la voyeurisme ou la surenchère, bien au contraire. Les scenarii font preuve d’une certaine poésie, voire d’une philosophie humaniste par l’écriture sobre et symbolique. Dès lors, la saison est tragiquement belle. L’épisode 2×13, The Mikado, traite par exemple des meurtres sur Internet. En 2012, alors que le monde virtuel est quasi quotidien, le scénario prend d’ailleurs une toute autre ampleur et fait sûrement toujours aussi froid dans le dos qu’en 1998. Frank s’entoure dans la saison d’un informaticien appartenant plus ou moins au groupe Millennium, Brian Roedecker, qui est d’une grande fraîcheur et à l’origine de dialogues plus que sympathiques. Sinon, dans le 2×11, Goodbye Charlie, le personnage joué par Tucker Smallwood amène notamment des réflexions intéressantes sur l’euthanasie ; dans le 2×03, Sense and Antisense, les manipulations génétiques seront montrées du doigt. Des fois le résultat n’est pas très réussi comme avec le 2×17, Siren, lent et assez soporifique mais, dans la globalité, la qualité des épisodes est relativement homogène et fait au final preuve d’une grande densité mythologique. L’atmosphère est bien moins noire et désabusée que lors de la première saison et ce changement est vraiment réussi. Si dans chaque épisode on retrouve assez régulièrement quelques blagues ou répliques piquantes, on note surtout le changement avec deux épisodes bien précis, à savoir le 2×09, Jose Chung’s Doomsday Defense, et le 2×21, Somehow, Satan Got Behind Me. Les deux ont pour mérite d’être décalés et de posséder un ton humoristique très noir absolument jouissif. Le résultat est tout simplement savoureux d’autant plus que ces épisodes font preuve d’une grande finesse concernant la psychologie humaine. Et pour la petite anecdote, les références à The X-Files y foisonnent avec des petites touches quelque peu gentiment moqueuses.

Sur la forme, bien que la saison date de 1997/1998, elle vieillit plutôt bien. La réalisation est généralement très soignée et la photographie est plus que particulièrement mise en valeur avec cette obscurité souvent présente mais suffisamment éclairée pour en devenir parfaitement adaptée à l’atmosphère de MillenniuM. Par moments, on tend même à s’approcher d’un clair-obscur. On erre dans les bois, les forêts, les montagnes et le cadre peut être parfois désolé sans perdre de sa beauté tranquille. Autrement, les musiques de Mark Snow mettent immédiatement dans l’ambiance et participent à l’identité de la série. En tout cas, retourner du côté de Seattle et de Frank Black m’aura sacrément donné envie de me replonger dans The X-Files.

Enfin, les amateurs de séries télévisées pourront y reconnaître dans des rôles plus ou moins tertiaires Doug Hutchison (Lost), le tueur aux polaroids qui montre qu’avec Tooms (The X-Files), il a décidément le chic pour ficher la frousse, Brendan Fehr (Roswell, Bones) en étudiant émoustillé par ses hormones, Christopher Masterson (Malcolm in the Middle) en prisonnier de Lucy Butler qui est donc bel et bien de retour, l’abonné des petits rôles Gary Chalk comme inspecteur de police, Glenn Morshower (Friday Night Lights) en ancien collègue de Frank, John Pyper-Ferguson (Caprica) en prof très particulier et, comme toujours, plein de visages vus dans les productions tournées à Vancouver.

En définitive, s’il est évident que la seconde saison de MillenniuM change radicalement d’optique en transformant son apocalypse des valeurs en apocalypse métaphysique et en y incluant une forte dominance religieuse et symbolique, elle gagne en complexité et en richesse. Comme l’indique le nouveau slogan du générique, This is who we are, the time is near (Voici qui nous sommes, l’heure est proche), la saison est celle du groupe Millennium et de la fin des temps. À grand renfort d’une mythologie fragmentée distillant une psychose du millénaire, d’une ambiance fantastico-esotérique et d’un climat certes moins dépressif mais toujours très noir et fataliste, elle se révèle passionnante à suivre et à tenter de décoder. Tout au long de ces épisodes, une tension et une angoisse indicible gagnent en intensité pour se conclure sur une note inouïe. En d’autres termes, il en ressort une poésie dramatique métaphysique extrêmement stimulante et plus que fascinante. Ce n’est donc pas étonnant que les fans espèrent encore que la série revienne un jour à l’écran d’une manière ou d’une autre comme le montre le site Back to Frank Black.