Étant visiblement très têtue, voire obstinée, il paraissait évident que je n’allais pas laisser la très médiocre production L’Épervier m’empêcher de continuer d’explorer les fictions françaises. C’est pourquoi, j’ai récemment décidé de donner sa chance à Rani qui partage de nombreux points communs avec la susnommée. Composée de huit épisodes de 52 minutes, cette mini-série fut diffusée sur France 2 en décembre 2011 et janvier 2012. Son développement n’a pas été de tout repos. Se basant effectivement sur un scénario écrit pour l’occasion par Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch), il y eut quelques retards de production, et même, des doutes quant à son futur. L’histoire a alors été adaptée en bande-dessinée dont le premier tome est sorti avant l’arrivée de la série à l’antenne. Cette version papier est toujours en cours à l’heure actuelle et devrait comporter huit volumes, soit autant que d’épisodes ; d’ailleurs, les titres sont à chaque fois identiques (Bâtarde, Brigande, Esclave, etc.). Aucun spoiler.

XVIIIè siècle, en France. La jeune et belle Jolanne est trahie par son demi-frère, le perfide Philippe de Valcourt, qui l’accuse d’un meurtre qu’elle n’a pas commis après le décès de leur père. Arrêtée puis condamnée, elle échappe de peu à la mort et est envoyée en Inde française où elle vivra maintes péripéties tumultueuses. Animée par la vengeance et passionnée, elle tente de se frayer un chemin dans un monde qu’elle ne connaît pas.

Rani, sur le papier, c’était l’espoir de se retrouver face à une série française riche en rebondissements, en dépaysement, en complots, en aventures, en décors et autres costumes apportant un minimum de rêve. En d’autres termes, ces épisodes devaient avoir toutes les clés en main pour constituer un divertissement certes conventionnel mais un minimum efficace. Ajoutons-y une campagne de publicité assez importante et l’enthousiasme de France Télévisions se révélait plutôt communicatif. Certes, L’Épervier était néanmoins passé par là mais naïvement, on se plaisait à croire que cette fois-ci, on tenait le bon bout. Il suffit d’à peine cinq minutes pour se rendre compte que non, définitivement non, Rani ne sera pas une réussite. Bien au contraire. Souvent comparée aux films – et romans – Angélique, marquise des anges avec Michèle Mercier et Robert Hossein, elle ne possède pourtant pas leur magie exotique. Il est légitime d’effectuer un parallèle entre les deux univers puisqu’ils mettent en avant une noble héroïne envoyée à l’autre bout de la Terre devant fréquenter de grands et riches hommes qu’elle ne laisse que rarement indifférents. Ayant regardé Angélique lorsque j’avais une dizaine d’années, je ne m’en souviens presque plus donc je serai incapable de préciser si les analogies sont réellement omniprésentes ou non. En tout cas, la presse française a insisté sur cette ressemblance entre les deux, comme si cela était un élément favorisant le visionnage de la mini-série ; ceci en attendant le remake d’Ariel Zeitoun… ou pas. Nous sommes d’accord, les séries d’aventures possèdent généralement un canevas codifié suivant un cahier des charges avec une certaine précision. Il n’était pas attendu que Rani fasse preuve de densité et de réflexion très profonde – les scénaristes auraient d’ailleurs explicitement dit ne pas vouloir verser dans le psychologique. Le moins que l’on puisse dire est qu’en effet, ils se sont contentés des stéréotypes et clichés en vigueur afin d’alimenter la totalité de la série. Les épisodes sont par conséquent totalement vides de contenu et ne riment strictement à rien. C’est bien joli de vouloir axer sa production sur du spectacle mais encore faut-il demeurer un minimum convaincant et prenant.

La pauvre Jolanne de Valcourt, âgée de 18 ans, est la fille née hors mariage du marquis de Valcourt et d’une servante de Macao. En dépit de son statut d’enfant illégitime, elle a été reconnue par son père, malade et vieillissant. À l’opposé, le cupide, vénal, cuistre et machiavélique demi-frère, Philippe, assassine froidement leur géniteur afin d’hériter d’une grande somme d’argent et garder le manoir familial, normalement destiné à Jolanne. S’en suivent un autre meurtre – accidentel cette fois-ci – des trahisons, un Anglais se faisant passer pour un Irlandais, le dédain d’une amie d’enfance et voilà Jolanne accusée d’un crime qu’elle n’a pas commis. Par miracle, elle s’échappe, converse avec un voleur surnommé l’Ange Noir (Doudou Master) puis se fait encore rattraper. La justice étant décidément mal faite, elle n’a pas de procès en bonne et due forme et est condamnée à la peine de mort. Réfléchie et débrouillarde, elle réussit toutefois à se faire passer pour une autre femme et devient Jeanne, marquée de la fleur de lys et envoyée à l’autre bout du monde. Donc, direction l’Inde française où elle est vendue comme esclave-prostituée d’une sorte de harem dirigé par une femme incarnée par Lio. Son infortune n’est clairement pas sur le point de s’arrêter et elle passe la plupart de ses journées à se faire attraper et à s’échapper tout en ayant bien le temps d’être presque violée et de prendre des bains. Pour sûr, Jolanne est confrontée à de multiples péripéties et doit faire preuve de force de caractère tout en montrant à quel point elle sait se battre à l’épée, avec ses poings, à cheval, à moitié nue, etc., mais aussi en usant de ses charmes envoûtants. C’est bien simple, l’héroïne est moderne et rebelle comme il faut ; vous comprenez, elle a des relations bisexuelles – naturellement vues à travers le spectre de la représentation fantasmée masculine – mais elle est également très ouverte d’esprit, tolérante, intelligente, athlétique, altruiste, bien sous tous rapports car elle a des principes moraux auxquels elle se tient… On vous dit qu’elle est parfaite ! S’il est vrai que sous les traits de Mylène Jampanoï, elle est très belle, elle n’est jamais attachante et il est difficile de s’intéresser à ses aventures tant la caractérisation du personnage est fade et que son interprétation se montre désastreuse. De même, l’alchimie qu’elle est supposée entretenir avec l’espion anglais, Craig Walker (Rémi Bichet), est inexistante. Ils s’aiment, se séparent, se déchirent et ce que l’on se fiche de cette romance digne d’un roman Harlequin très peu inspiré. Où sont les papillons dans le ventre, le souffle de la passion et les étoiles dans les yeux ? Pas ici en tout cas. Assister à de très nombreuses scènes de nudité gratuite n’aide en rien, il faut l’avouer, et font surtout racoleuses. En fait, hommes et femmes sont tous sexuellement attirés par Jolanne, voire ils tombent amoureux d’elle en deux secondes. Même le maharadja de Sandrapur, incarné par un charmant Olivier Sitruk (Jeff et Léo, flics et jumeaux) que l’on a connu plus motivé, découvre la femme de sa vie du haut de son éléphant en voyant, de loin, une étrangère sale et couverte de poussière. Incroyable, mais vrai. De toute façon, la figure principale de ce Rani est dans la même mouvance que le reste, c’est-à-dire, ridicule.

Puisque l’on a une femme exceptionnelle, il faut bien la faire souffrir un petit peu et qu’il y ait dans les parages des méchants. Son Némésis, son demi-frère, n’est autre que Philippe de Valcourt, joué par Jean-Hugues Anglade (Braquo) qui donne la majeure partie du temps l’impression d’avoir envie d’éclater de rire (on le comprend, avouons-le) tout en n’hésitant pas à cabotiner à outrance. Philippe est un être abject plus préoccupé par son statut de marquis, ses aventures sexuelles à Versailles et son argent que par l’éthique et la compassion. Détestant viscéralement Jolanne, il est prêt à tout pour la faire disparaître. Il charge dès lors son fidèle laquais et inspecteur de police, Laroche (Pascal Demolon – Braquo), de traquer cette demi-sœur bien encombrante. Naturellement, Laroche est lui aussi très méchant. À côté de ça, il ne faudrait pas oublier des proxénètes retors, des nobles cruels et tous ces hommes libidineux (eh oui, c’est que Jolanne excite les esprits !), racistes et machiavéliques. Dans l’univers de Rani, il y a par conséquent les gentils très gentils et les méchants, bêtes à manger du foin et pétris de vices. N’oublions pas la gourde jouée avec les pieds – à savoir, l’ancienne meilleure amie de Jolanne ayant goûté aux joies de l’homosexualité féminine mais, qui en est un peu dégoûtée, d’autant plus qu’elle veut vivre le luxe de Versailles avec Philippe qu’elle idolâtre. Oui, tout ceci respire l’originalité et ne sonne pas du tout préformaté ou stéréotypé. Voyons, on a précisé qu’on ne faisait pas dans le psychologique. À part deux personnages un peu mieux écrits et, interprétés plutôt comme il faut, Charles de Bussy (Antoine Gouy) et Charles de Lallieu (Arnaud Bedouët), tous les autres ne sont qu’une succession de clichés navrants. Après tout, quand bien même les protagonistes ou les relations se tissant entre eux sont écrits à la truelle, il y a toujours la possibilité que les aventures et la forme soient sensiblement plus sympathiques, non ?

Sans conteste, Rani accumule tous les poncifs du genre et devient très rapidement répétitif, poussif, voire totalement idiot. C’est tout de même assez consternant de voir autant d’ambitions dans l’ensemble alors que clairement, il manque tout ce qu’il faut pour assurer un minimum de divertissement. Tout va très vite – plusieurs ellipses plus ou moins longues s’étalant également au gré du scénario – si ce n’est que rapidement, l’intrigue s’enlise et que l’on se retrouve juste en face d’une succession de séquences n’ayant jamais été amorcées auparavant. La séquence s’inspirant de Bollywood à la fin de la série est la goutte d’eau faisant déborder le vase. En définitive, les épisodes frôlent le grand-guignolesque et sont définitivement navrants de bêtises. Entre les morts pas vraiment morts, la petitesse du vaste monde, les habituels lieux communs de la vengeance et de la romance, les soupires deviennent monnaie courante. Il y a tellement de points sur lesquels il est possible de s’attarder qu’il n’est pas facile de savoir par quoi commencer ! Les dialogues sont un des principaux problèmes, cela va s’en dire. Donnant l’impression d’être récités par une grande partie de la distribution et ne semblant en aucun cas naturels, ils se permettent en plus d’être d’une niaiserie irritante. Vouloir employer un langage d’époque n’est pas une tare ; en revanche, tenter de le faire et ne pas s’en donner les moyens l’est. Ajoutons-y des rebondissements éculés et prévisibles dont le summum de la stupidité revient à la dernière séquence de l’ultime épisode et l’on se trouve face à une production cousue de fil blanc. Bien évidemment, avec un récit d’aventures il n’est pas nécessaire d’être réaliste mais il convient d’être un minimum crédible. Les libertés prises avec l’Histoire ne sont pas non plus très agréables quand on en vient à un schéma simpliste et tout aussi unilatéral. Et surtout, le point peut-être le plus important est qu’il ne se dégage absolument rien de ces histoires torturées et supposément passionnées. Les épisodes sont d’une fadeur à faire peur et l’on s’ennuie ferme, si tout du moins la musique intrusive et assommante ne nous réveille pas toutes les dix secondes. Quant aux costumes, seules les robes indiennes sont très jolies ; le reste est correct ou passable et, non, ne mentionnons surtout pas les perruques. Demeurent les paysages, assez dépaysants pour certains malgré une photographie moyenne et des filtres parfois peu judicieux.

Au final, Rani est une mini-série essayant de faire la part belle aux aventures voluptueuses d’une héroïne dont la liberté a été entravée par erreur. Plutôt que de s’apparenter à un spectacle romanesque favorisant les sentiments et l’exotisme, elle multiplie les clichés et les stéréotypes avec lourdeur. Avec son scénario inepte, ses personnages insipides et manichéens ainsi que ses retournements de situation prévisibles et répétitifs, le visionnage ne s’apparente clairement pas à une partie de plaisir. Ce n’est donc pas tant la succession de poncifs qui dérange plus que de raison mais davantage les nombreuses maladresses, les invraisemblances, la caricature omniprésente, les très pauvres dialogues, les scènes de nudité gratuite associées à des fantasmes saphiques malvenus, et une absence totale d’ampleur émotionnelle ou de souffle. Par ailleurs, ce genre de séries se doit d’être un minimum rythmé, ce qui n’est pas du tout le cas ici puisque l’action est quasi inexistante. Diable, j’ai même préféré L’Épervier !