Prosperity | Prospérité (mini-série)

Par , le 8 février 2013

Après avoir déjà discuté de plusieurs séries partiellement produites en Irlande, il fallait bien finir par en regarder une issue en intégralité de ce pays. Pour commencer en douceur, rien de tel qu’une mini-série, et en l’occurrence ici, Prosperity, connue également sous le titre français Prospérité. Composée de quatre épisodes de quarante-cinq minutes, elle fut diffusée en septembre 2007 sur RTÉ Two. Elle a été réalisée par Lenny Abrahamson et écrite par Mark O’Halloran. Les deux ont d’ailleurs déjà travaillé ensemble à plusieurs reprises au cinéma. À noter que la série a reçu deux prix aux IFTAs (Irish Film and Television Awards) pour sa réalisation et son scénario. En France, les épisodes passent dès ce mois-ci sur Eurochannel qui, rappelons-le, est soit accessible en VOD sur leur site, soit via les bouquets de SFR (chaîne 101), Free (chaîne 130), Bouygues (chaîne 139) et Virgin Mobile (chaîne 194). Aucun spoiler.

À travers quatre vignettes distinctes, Prosperity s’attarde sur la même journée de quatre habitants de Dublin n’ayant, a priori, rien en commun bien qu’ils soient tous en marge de la société.

Lorsque l’on commence cette mini-série irlandaise, le doute n’est guère possible. Son titre, traduisible en français par prospérité, est plus ironique et amer que vecteur d’espoir. Pour bien comprendre le côté grinçant de cette production, il est bon de se rappeler qu’en 2007, l’Irlande profitait encore de l’essor de l’Union Européenne et était dès lors considérée comme un pays riche, après avoir été un des plus pauvres du continent. Grâce à une augmentation du salaire net, une baisse du chômage et une diminution de la dette publique, l’économie s’était améliorée de manière remarquable. Par la suite, dès 2008, l’état a subi de plein fouet les effets de la crise financière comme tout le monde en a entendu parler. En d’autres termes, Prosperity se déroule donc avant ce fameux contre-coup, soit durant la période du tigre celtique supposément facile. La série dépeint une tranche de la population n’ayant plus grand-chose à perdre et ne profitant assurément pas du « miracle économique irlandais » dont la prospérité est un des éléments forts.

Les épisodes se focalisent sur la journée de quatre personnalités vivant dans des quartiers proches, au nord de la capitale. Chaque partie se consacre ainsi à un personnage en particulier. Si ces principales figures ne se connaissent pas, elles se croisent parfois, dans la rue, au bar-tabac ou encore dans le parc. De cette manière, il n’est pas rare d’apercevoir un des visages vus auparavant, ce qui offre une sorte de connexion appréciable entre les chapitres. Ce parti pris narratif n’est au demeurant pas désagréable puisqu’il propose un aperçu global d’une population désespérée, tout en n’oubliant pas les différences interindividuelles. En revanche, il est parfois difficile de ne pas être sensiblement frustré en réalisant que l’on ne connaîtra jamais la suite des évènements. Le premier épisode est probablement le plus faible des quatre en raison de la fadeur ennuyante, volontairement accentuée, de l’héroïne.

Dans un premier temps, il est question de Stacey (Siobhan Shanahan), une jeune fille de 17 ans mère d’un bébé de trois mois. Vivant dans un centre d’accueil pour sans-abris, elle passe toutes ses journées à patienter. Déambulant dans la rue avec sa poussette, attendant sans rien faire dans un centre commercial, elle paraît regarder sa vie passer devant elle, passivement. Quasi apathique, elle ne s’exprime que par monosyllabes ou pour tout simplement répondre oui ou non aux questions. Cette journée est pour elle plus que morne mais elle n’est probablement pas différente de la veille, et encore moins du jour à venir.
Le second épisode s’attarde sur Gavin (Shane Thornton), un adolescent de 14 ans souffrant de bégaiement. Raillé par les autres, il ne semble n’avoir qu’un unique ami, Conor. Plutôt que d’aller en cours, ils traînent tous les deux dans la ville. Ils y rencontrent d’autres laissés pour compte. Ce duo est atypique et possède un côté presque truculent et burlesque jusqu’à la fin, terrible et très noire. Gavin, en dépit de son comportement passif-agressif n’est pas un mauvais garçon ; il ne sait juste pas contrôler ses émotions et manque cruellement d’affection. Malheureusement, que ce soit avec sa mère dépassée par les évènements, ou son père, démissionnaire, il ne peut compter sur personne.
La caméra met par la suite en avant Georgie (Gary Egan), un quarantenaire revenu vivre chez sa mère. Alcoolique, au chômage et père d’un garçon, il erre dans les rues en buvant canette de bière sur canette de bière. Dépressif, il souffre vraisemblablement d’anhédonie et d’asthénie, lui qui ne veut plus rien faire et qui n’a goût à rien. Son fils, il l’aime certainement, bien qu’il ne le supporte malgré tout guère car il ne voit que son propre échec à travers lui. Réaliser qu’un autre homme, le nouveau compagnon de son ex-femme, prend progressivement une place importante – sa place – ne le plonge que davantage dans ses idées noires. Pour information, le personnage de Georgie est apparu dans Adam and Paul, le film d’Abrahamson.
Enfin, avec Pala (Diveen Henry), la journée se termine en compagnie d’une immigré d’origine nigérienne. Vivant dans un taudis bruyant, seule et accumulant les petits boulots mal payés, elle tente de joindre les deux bouts, en espérant pouvoir un jour faire venir son fils près d’elle. Elle est pourtant volontaire mais, outre les remarques racistes, elle ne peut s’en sortir. Lors de ce jour se concluant d’une façon extrêmement amère, rien ne se passe comme prévu et elle en vient à considérer des solutions dégradantes.

 

Si ces vignettes sont donc à première vue différentes, elles possèdent un traitement similaire. Se rapprochant d’un format documentaire, Prosperity en devient réaliste, voire même naturaliste. Les scènes s’enchaînent et ne sont là que pour accentuer la morosité latente, rendant les quelques moments joyeux et innocents presque plus durs à regarder. Dans une série habituelle, plusieurs séquences auraient facilement été coupées au montage ou n’auraient tout simplement jamais été envisagées pour leur absence d’intérêt du point de vue fictionnel. Dans cette mini-série, le but n’est pas de divertir le public mais plutôt de le placer face à une société qui n’est ni parfaite, ni à pointer du doigt, et qui est au final pas si éloignée de la nôtre. Sans pathos, misérabilisme ou au contraire, une volonté de rendre glamour et atténuer certains traits, le script met en scène un quotidien banal, avec une sincérité et une sobriété désarmantes. La lenteur des plans s’approche plus de la torpeur et progressivement, l’amertume s’installe. Le silence accompagne parfaitement ces passages presque nus et sans artifice. De ce fait, lorsque la musique entre en mouvement lors de séquences muettes, le contraste n’en est que davantage marqué et accentue cette solitude omniprésente dans cette capitale pourtant bien peuplée. L’ambiance en devient dès lors âpre et ces tranches de vie mettent clairement mal à l’aise tant elles pénètrent dans l’intimité, celle au visage plus que dégradant que l’on tend à cacher à autrui. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que ce que l’on voit n’est pas extraordinaire et peut se dérouler n’importe où, n’importe quand et pour n’importe qui à un moment donné de son existence. Bien que quelques clichés parsèment l’écriture, les caractérisations des personnages sont suffisamment approfondies pour en devenir authentiques et ambiguës. Les motivations des protagonistes sont en effet assez brumeuses et il est alors difficile de savoir que penser d’eux. Victimes consentantes ou battants au bout du rouleau ? L’ensemble prouve que tout est toujours plus complexe. Ajoutons-y une réalisation efficace s’approchant par moments d’une peinture nuancée de gris tristement poétique, et le tableau n’en devient que plus abrupt et rude. Visionner Prosperity n’est pas de tout repos et laisse sans aucun doute une impression dérangeante.

Au final, Prosperity dresse un constat sombre, austère et définitivement amer d’une population désabusée en marge de la société à Dublin. De façon très ironique au vu du titre, celle-ci est loin de profiter des supposées richesses et du mode de vie aisé pourtant alors régulièrement vanté en Irlande. S’approchant d’un documentaire et d’une vision réaliste, la caméra ne cherche jamais à romancer ou à banaliser ce qu’elle illustre. Ici, ce qui prime est l’ordinaire avec sa lenteur, son côté lugubre, terrible, sombre, et l’angoisse qui le traverse régulièrement. De cette manière, cette production prône avant toute chose une sobriété touchante et particulièrement troublante. En distillant un climat presque intrusif, la mini-série met mal à l’aise et amène à faire réfléchir sur cette misère toujours prégnante et à laquelle on n’a guère envie de penser. Ces quatre épisodes forment alors un tout solide s’apparentant à un portrait social d’un milieu défavorisé dans lequel l’espoir ne semble pas exister, véritable reflet d’une époque désenchantée.


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