Théoriquement, Dexter tire sa révérence cette année avec la huitième saison arrivant sur Showtime dès fin juin. La chaîne a effectivement décidé de déplacer sa série cet été et de ne pas attendre l’automne comme elle en avait l’habitude jusque-là. Quelques rumeurs suggéraient qu’il serait tout à fait possible que la fiction continue encore au moins une année, mais aux dernières nouvelles, ce ne sera heureusement pas le cas ; elle a tout intérêt de ranger ses couteaux avant de définitivement perdre l’intérêt de son public. En attendant, attaquons-nous à la saison sept, composée de douze épisodes d’une bonne cinquantaine de minutes qui furent diffusés aux États-Unis entre septembre et décembre 2012. Aucun spoiler.

Avec la troisième saison, la sixième fut sans aucun doute la plus faible de la série. Routinière et ne faisant guère preuve d’adrénaline, elle souffrait en plus d’intrigues prévisibles et presque poussives. Il faut également avouer que le meurtrier à abattre était franchement inintéressant. En revanche, le dernier épisode avait le mérite de relancer totalement la donne puisque Deb tombait sur Dexter, dans une église, en train de poignarder le criminel que la police cherchait depuis un certain temps. Est-ce que cela signifiait que la série allait enfin oser sortir de sa zone de confort ? Compte tenu de la propension des scénaristes à éviter habilement la révélation des activités extraprofessionnelles de son héros, il était légitime d’être craintif en démarrant cette saison sept. Sans grande surprise, le season premiere reprend immédiatement là où la caméra nous avait laissés quelques mois auparavant. Très efficace, il est en définitive à l’image des épisodes suivants parce qu’il distille une atmosphère plutôt noire, riche en intensité et une envie d’explorer la psychologie de ses protagonistes principaux. Dexter n’a jamais eu une position de faiblesse aussi marquée et durant chaque épisode, il s’apprête à perdre ce à quoi il tient le plus. De ce fait, le suspense est haletant et l’on retrouve avec joie la série enthousiasmante de ses débuts. Des défauts demeurent et il pourrait être facile de soupirer face à un rythme maladroit ou quelques raccourcis et facilités, mais si l’on ne s’attend qu’à du divertissement parfaitement calibré, le tout tient ses promesses. Le point éminemment positif de la saison, et qui lui permet justement de se dépêtrer de sa mécanique trop bien huilée, est qu’elle ne repose pas sur le schéma habituel des années passées. Pour la première fois, il n’y a pas de tueur en série à pourchasser, ou tout du moins, pas de la même façon. À la place, la série cherche à développer Dexter, son fameux code enseigné par Harry, ses sentiments, tout en n’oubliant jamais Deb qui apparaît définitivement comme le second pilier fort de l’ensemble. Le tueur en série n’est plus réellement acteur de son destin. Il devient davantage passif, navigue à vue et ne fait qu’essayer de compenser et colmater toutes les embûches se situant sur son parcours. Sa fin se dessine et la saison se veut comme une sorte de deuil symbolique de son ancienne vie.

Le véritable arc de la saison est dédié à la découverte du secret de Dexter par sa sœur et de toutes les conséquences que cela amène sur leur existence. Plus que d’aller au conflit ouvert, le scénario installe un compromis entre les deux – un compromis naturellement bancal qui n’aura de cesse de montrer ses limites. Dexter sait que sa vie tranquille ne peut plus continuer de la sorte tandis que Deb, elle, ne voit plus son frère de la même manière et entre dans une spirale infernale. La confrontation tant attendue tient dès lors ses promesses et se développe au long cours avec une finesse assez bien mise en scène. Les épisodes du début sont d’ailleurs parfaitement menés grâce à la jeune femme qui prouve sans conteste qu’elle a fait du chemin depuis la première saison et qu’elle ne s’apparente plus à la policière droite et rigide. Ses valeurs morales se sont définitivement nuancées et elle est tout à fait capable de laisser de côté des évènements qu’elle n’aurait jusque-là jamais occultés. C’est là où la saison est intéressante ; elle utilise effectivement tous les éléments précédemment illustrés pour dépeindre un portrait féminin complexe et clairement fascinant. Perdue, partagée entre ce que lui dicte sa conscience et son amour à plusieurs niveaux envers Dexter, Deb se convainc qu’elle peut réussir à changer le tueur en série et lui faire oublier son hôte funeste, bien qu’intérieurement, elle soit probablement au fait que la partie est jouée d’avance. Elle ne veut juste pas y croire pour l’instant et se raccroche à l’idée que son frère n’est pas aussi mauvais que ceux qu’elle met derrière les barreaux. Plus elle gagne en luminosité et en sensibilité, plus au contraire Dexter en devient monstrueux. Si les deux n’avaient pas cet attachement quasi fusionnel, ils auraient pu mener une vie plus proche de leurs envies : une vraie carrière pour Deb, une absence totale de garde-fou pour Dexter et une grande possibilité de perpétrer ses crimes. Malheureusement pour eux, ils ne peuvent se séparer et agissent toujours en fonction des intérêts de l’autre. Depuis quelques années, la série cherchait bien trop à rationaliser et humaniser sa principale figure en l’associant à une sorte de justicier. Présenté au départ tel un psychopathe, il ne possédait en réalité plus aucun trait de ce type de personnalité.  Au lieu de se montrer impertinente et dérangeante, Dexter était en réalité surtout hypocrite et consensuelle. De manière surprenante, et qui reflète que la fiction cherche enfin à bousculer ses fondements, elle met à jour le code et dépeint son héros sans fard et demi-mesure, lui qui prouve qu’il ne joue plus un double rôle. En ne se cachant plus derrière une morale douteuse, l’analyste sanguin montre toute sa monstruosité, son égocentrisme, son sentiment de supériorité, sa perversité et sa manipulation. C’est en ça que la saison fait plaisir puisqu’elle semble vouloir enfin oser assumer l’atrocité qu’est son personnage principal. Dexter n’est qu’un tueur en série parmi tant d’autres et tout comme ceux qu’il assassine, il ne mérite pas de traitement de faveur ou une sympathie quelconque. Ce cheminement est amorcé avec Deb étant donné que le lien fraternel occupe considérablement le temps d’antenne, mais aussi à travers Hannah McKay.

Les femmes ont toujours possédé une place importante dans la vie de Dexter. Outre Deb qu’il aime et qu’il fait toujours passer en premier pour de multiples raisons, plusieurs autres ont eu la possibilité d’influencer de différentes manières le personnage. La douce Rita, la psychologiquement perturbée Lila ou encore la victime Lumen lui ont chacune apporté ce dont il avait besoin. Malgré tout, aucune d’entre d’elles n’a jamais pu accepter le personnage dans sa globalité. Bien que Dexter soit en réelle situation de faiblesse dans cette saison et qu’il joue perpétuellement avec le feu, il n’a peut-être jamais été aussi épanoui de toute sa vie. N’ayant plus à porter le poids de son secret vis-à-vis de sa sœur, il peut lui révéler ses facettes les plus sombres et décide de ne rien lui cacher alors qu’il est conscient que cela peut la faire imploser. De même, avec le soutien d’une nouvelle arrivée, l’ambiguë Hannah McKay incarnée par Yvonne Strahovski (Chuck), il embrasse pleinement sa personnalité ambivalente et ne tente plus d’étouffer ce qui le caractérise. La saison développe ses thématiques amoureuses et se permet par la même occasion d’approfondir son tueur en série et ses penchants malsains. Bien que l’évolution de la dynamique entre Dexter et Hannah fasse preuve d’une certaine prévisibilité et qu’elle ne sorte donc pas réellement des chemins battus, elle est suffisamment intéressante et pertinente pour plaire et satisfaire. Et puis, quelle alchimie entre les deux acteurs ! La bonne idée de la saison est également de ne pas faire sortir trop rapidement cette femme trouble de la scène, écueil dont la série avait bien trop l’habitude par le passé. À noter que la présence de Hannah amène un invité sympathique en la personne de Jim Beaver (Supernatural) dans un rôle assez différent de ce à quoi nous sommes habitués avec lui ; Santiago Cabrera (Empire, Heroes, Merlin -BBC-) est également dans les parages en tant qu’écrivain.

À l’exception du développement psychologique de son duo familial, la saison s’attarde sur un second arc important qui n’est autre que celui en lien avec la mafia ukrainienne. Jusqu’à présent, les années précédentes s’échinaient ainsi à dépeindre des tueurs en série jouant au jeu du chat et de la souris avec Dexter. Le héros tâchait effectivement de les attraper et de les tuer avant que la police de Miami ne puisse leur mettre la main dessus. Le schéma est majoritairement rompu au cours de ces douze nouveaux épisodes. S’il existe un sociopathe rapidement balayé à travers une histoire d’incendies et un autre sous fond de labyrinthe, le grand adversaire est Isaak Sirko, le chef d’un réseau criminel d’Europe de l’Est. Charismatique, raffiné dans ses costumes à 5000 $ minimum, il est très dangereux et n’hésite pas à tuer si cela lui est nécessaire. Loin d’être psychologiquement instable, il en veut personnellement à Dexter car il a tué – de manière éminemment ridicule – un de ses proches joué par Enver Gjokaj (Dollhouse). À partir de ce moment, les deux hommes se lancent dans une poursuite riche en tension. Sirko est sans aucun doute l’un des grands méchants de la série, au même titre que le tueur de la Trinité. L’excellente interprétation de Ray Stevenson – qui donne sacrément envie de revoir Rome – joue beaucoup en sa faveur mais la caractérisation du personnage et la relation qu’il entretient avec Dexter sont plutôt maîtrisées. Loin d’être unilatéral, ce criminel est à l’origine de quelques rebondissements certes moyennement imprévisibles, mais joliment retranscrits et vecteurs d’émotions. Il est malgré tout dommage que la conclusion de cet arc soit aussi précipitée et qu’elle ne se soit pas davantage étalée dans la durée. En revanche, les intrigues parallèles à cette mafia, comme le trafic de Quinn avec la stripteaseuse du club, sont franchement discutables et donnent juste envie de balayer des protagonistes qui n’apportent plus rien à la série. Dans le même ordre d’idées, Louis et la main de du tueur au camion frigorifique s’apparentent à un coup d’épée dans l’eau et l’on en vient à se demander ce que pensaient les scénaristes en intriguant autant le public lors de la saison passée. Quant à Batista, s’il est attachant à sa manière, son envie de retraite ne passionne pas ; il va s’en dire que compte tenu du cliffhanger du season finale, il devrait être davantage présent dès juin. Le constat est moins critique pour LaGuerta en dépit d’un traitement mal amené et très maladroit en raison d’un rythme bancal. Le capitaine de police commence doucement à comprendre que le boucher de Bay Harbor sévit toujours à Miami et qu’il n’était donc pas Doakes – accusation qu’elle n’a de toute manière jamais crue. En se lançant seule dans une enquête discrète, elle poursuit sans le savoir Dexter qui doit mener de front plusieurs batailles pour préserver sa liberté.

Pour conclure, la septième saison de Dexter est plutôt exaltante dans son genre. S’il est vrai qu’elle n’évite pas de nombreuses facilités, elle rompt enfin sa linéarité et amène ainsi de l’intensité et de la tension, choses qui lui faisaient bien trop cruellement défaut depuis plusieurs années. Toutes les cartes ont été redistribuées et la série perd dès lors en monotonie et en hypocrisie. Les derniers rebondissements amenés dans l’ultime épisode démontrent par ailleurs que les bouleversements sont loin de s’arrêter et qu’ils peuvent diriger vers de multiples directions extrêmement stimulantes. En résumé, tout n’est évidemment pas parfait mais la perpétuelle mise en danger de Dexter, la noirceur ambiante, l’exploration intelligente de la relation qu’il entretient avec une sœur de plus en plus magnétique, et un mafieux ukrainien tout aussi imposant permettent d’injecter du souffle et une vigueur décidément efficaces. De quoi attendre la suite et fin de pied ferme, en espérant qu’elle continuera sur cette lancée, au final perturbante.