Tsugunai | 償い

Par , le 31 mars 2013

Au cours de l’automne 2012, les chaînes japonaises semblent avoir eu envie de parler de SDF puisqu’outre PRICELESS avec Kimura Takuya, Tsugunai a aussi mis à l’honneur un homme vivant dans les rues. Composée de trois petits épisodes de quarante-cinq minutes, cette série fut diffusée sur NHK BS Premium entre novembre et décembre 2012. Il s’agit d’une adaptation du roman à succès du même nom de Yaguchi Atsuko publié au Japon en 2003 ; il n’est à ce jour pas disponible en français ou en anglais. Sinon, depuis 2009 il existe aussi une transposition en manga de deux volumes réalisée par Ôta Kumi. Le titre signifie approximativement expiation. Aucun spoiler.

Hidaka Eisuke était autrefois un brillant neurochirurgien à qui tout paraissait sourire. Il menait effectivement avec succès une carrière professionnelle et sa vie familiale donnait l’impression d’être tout aussi enrichissante. Malheureusement, suite à une tragédie il perd tout et se laisse rapidement glisser jusqu’à devenir un véritable sans-abri. Arpentant inlassablement les rues, il tombe un soir sur un incendie ne semblant pas être purement accidentel. S’en suivent plusieurs meurtres particulièrement violents et traumatisants, laissant penser la police que le coupable n’est autre qu’Eisuke. L’ancien médecin, lui, réalise avec stupeur qu’il est fort possible qu’il connaisse l’assassin et qu’il lui ait sauvé la vie douze ans plus tôt.

     

Si son sujet me paraissait tout à fait intéressant, c’est surtout sa tête d’affiche qui m’a donné envie de lancer Tsugunai. Effectivement, pour la toute première fois de sa pourtant longue carrière, le prolifique Tanihara Shôsuke (Magerarenai Onna, Love Shuffle, Fûrin Kazan, Deru Toko Demasho!, Nodame Cantabile, Pride, Gokusen, Woman’s Island) avait enfin le droit de porter à lui tout seul une production télévisée. D’une certaine façon, il est difficile de ne pas être quelque peu amer en réalisant qu’un acteur de cette trempe doit attendre aussi longtemps alors que d’autres, les Johnny’s par exemple, possèdent des passe-droits bien qu’ils n’aient pas toujours les épaules suffisantes pour le faire. En plus, Tsugunai est seulement un court renzoku passé en catimini… Quoi qu’il en soit, Tanihara Shôsuke prouve ici qu’il a les reins solides et qu’il est un vrai comédien versatile possédant à son arc une palette de nuances plutôt importante. L’ayant dorénavant vu dans plusieurs films et séries, je pense pouvoir affirmer sans trop me fourvoyer qu’il s’agit probablement là d’une de ses compositions les plus réussies. En tout cas, il a toutes les occasions de confirmer qu’il sait s’investir et proposer un héros finement joué. Pour la petite anecdote, il a perdu neuf kilogrammes pour ce rôle afin d’être davantage crédible. En raison du caractère assez fragmenté de la série, il est certainement préférable de la regarder vierge de toute information. Pour ce billet, je vais tâcher de ne justement pas trop en dire de façon à préserver au maximum les révélations, quitte à demeurer volontairement floue ou abstraite.

Tsugunai débute par les errements d’un homme, Hidaka Eisuke, souffrant de la chaleur moite du Japon au cours de l’été. Sale, avec les cheveux bien trop longs et pas rasé, il fouille les poubelles dans le but de trouver la moindre goutte d’alcool. Il en vient même à vendre ses maigres possessions, comme une bague de fiançailles, à un prix dérisoire de manière à pouvoir se procurer n’importe quelle boisson lui permettant de s’enivrer. Avachi sous les ponts, il pleure et se laisse aller à son désespoir. Avec une mélodie au piano discrète, mélancolique et nostalgique, la caméra alterne entre le présent et le passé où, Eisuke, se trouve dans un appartement cossu en compagnie d’une femme. Là, bien apprêté et propre sur lui, il est à peine méconnaissable tant il n’a rien à voir avec le vagabond solitaire. La première séquence du renzoku est tout simplement magnifique par la poésie qu’elle dégage. Distillant progressivement quelques éléments d’exposition, elle joue surtout sur sa double ambiance entre la torpeur abrutissante où la forte température rend toute action compliquée, et la froideur des flashbacks où les teintes sont volontairement d’un bleu-gris inconfortable. Sur la forme, Tsugunai s’apparente à une jolie réussite grâce à une belle gestion de la lumière et à une photographie extrêmement travaillée. Sans être tape-à-l’œil, la réalisation est dans la norme supérieure des j-dramas et s’approche quelque peu des productions soignées de WOWOW. De plus, la bande-son est dans le même registre que le reste avec une grande sobriété et un accent sur des bruits presque triviaux comme le chant des grillons. La musique composée par Mizoguchi Hajime (Tenkû no Escaflowne, Jin-Rô) est ainsi, sans grande surprise, tout aussi dépouillée et laisse juste entendre quelques instruments en arrière-fond tels que le piano et le violoncelle, l’instrument de prédilection du compositeur, d’ailleurs. Avec une atmosphère poético-nostalgique, un minimalisme et une sensibilité à fleur de peau, cette fiction plonge aisément le téléspectateur dans son histoire. Si l’ensemble n’est pas dénué de défauts, il est facile d’être plus laxiste lorsque la forme se montre aussi convaincante. Plutôt que de mettre mécaniquement ou chronologiquement en scène les éléments, le renzoku préfère au contraire apporter toutes les clés de décryptage de façon assez anarchique, tout en profitant d’un rythme tranquille, quelque peu à l’instar de la saison estivale où toute action prend plus de temps en raison de l’apathie ambiante. Le but n’est en aucun cas de piéger ou de balader le public ; non, ce procédé symbolise en réalité le morcellement et le déchirement du personnage principal qui n’est plus qu’une véritable ombre.

Tsugunai dégage beaucoup de tristesse lorsqu’on la débute. Son protagoniste, Hidake Eisuke, a beau être encore vivant, il ne fait que laisser couler tous les évènements sur lui. Cet ancien médecin respecté et admiré par plusieurs de ses confrères n’existe définitivement plus. Autrefois marié à une superbe femme incarnée par Ashina Sei (Saru Lock, Bloody Monday, Stand Up!!) et père d’un petit garçon, il privilégiait alors sa carrière et ne s’occupait en réalité guère de ses proches. Froid et assez antipathique, il était en réalité très seul mais il ne le réalisait aucunement. Lorsqu’un drame s’abat sur sa famille, entraînant un autre dans la foulée et l’implosion de son activité professionnelle, il perd littéralement pied. N’ayant plus goût à rien, il sombre alors dans la dépression, quitte son logement et s’en va, sur les routes. Seule une de ses anciennes compagnes et collègues, Nagasawa Miwako (Kimura Tae), cherche à le retrouver et à l’aider. Or, comment secourir quelqu’un qui souhaite juste dépérir ? En marchant sans but précis, Eisuke retourne sans le réaliser dans des quartiers qu’il avait autrefois fréquentés avec son amie. Douze ans plus tôt, c’est là qu’il avait en effet sauvé la vie d’un enfant kidnappé par un probable pervers (Wada Sôkô – LIAR GAME). Une coïncidence en amenant une autre, cette affaire ressurgit justement quand un incendie puis, deux meurtres consécutifs probablement perpétrés par le même individu, sont commis. Dans une ville où le dernier crime de ce genre remonte à plus de dix ans, il va de soi que la tension monte d’un cran. Dépêché spécialement de Tôkyô, l’enquêteur Kurosaki Saburô (Kômoto Masahiro – Soratobu Tire) collabore avec la police locale afin de résoudre cette affaire complexe. D’un contact assez particulier, Saburô arbore aussi un look peu commun pour un homme appartenant aux forces de l’ordre. Avec son éventail et ses chemises bariolées, il est très peu apprécié car il est considéré comme un professionnel moyennement compétent cherchant malgré tout à grimper les échelons. Associé au vétéran Yamagishi Tôru (Nakahara Takeo – Bloody Monday), il se lance dans cette enquête qui le mène rapidement sur les traces d’Eisuke. Le sans domicile fixe, lui, est confronté à son passé plus ou moins lointain et rencontre par hasard Masato (Imai Yûki), le petit garçon qu’il avait sauvé et qui a désormais bien grandi. Assez affable en apparence, Masato dégage malgré tout une curieuse impression et cache ses motivations, ce que l’ancien médecin réalise très rapidement. Le trouble d’Eisuke est d’autant plus important en faisant la connaissance d’une des voisines de Masato, Hotta Yûko, car elle ressemble parfaitement à sa propre épouse !

À première vue, Tsugunai est une série policière jouant sur la carte des mystères. Qui aurait donc tué ces personnes ? Pourquoi ? Ont-elles un point commun ; et si oui, lequel ? Masato est-il un adolescent tout ce qu’il y a de plus banal ? Ce dernier paraît se trouver toujours au bon endroit et ses propos sibyllins sont quelque peu étranges dans la bouche d’un jeune de cet âge. Alors qu’Eisuke ne demande qu’à rester seul et n’avoir aucun contact avec qui que ce soit, il s’engouffre involontairement dans ce maelström criminel et n’a pas d’autre choix que de collaborer avec Saburô pour prouver son innocence. Se trouvant sur les lieux d’un incendie suspect, vagabondant parmi les rues et s’apparentant tout simplement à un indésirable, Eisuke est le coupable idéal. Heureusement, le scénario ne cherche pas du tout l’esbroufe et écarte très rapidement les suspects. Si le déroulement de cette intrigue est plutôt classique et que des facilités parsèment le scénario, l’écriture réserve quelques surprises intéressantes et assez stimulantes. La relation entre Eisuke et le détective atypique Saburô est également sympathique car si elle n’a pas forcément le temps d’être grandement explorée en raison de la courte durée de la série, elle fait mouche. Il en va de même pour la dynamique entre les deux policiers, celui de la ville et celui plus âgé, appréciant ses bonbons acidulés. Cette enquête a priori banale comporte en réalité plusieurs ramifications et aborde des thématiques telles que l’isolement, l’adultère, le vagabondage, la solidarité entre marginaux, la jalousie, le stress post-traumatique ou encore la culpabilité. À vrai dire, si c’est bien elle qui occupe la majeure partie des épisodes, ce n’est pas elle qui importe le plus. En collaborant avec la police, Eisuke recommence à prendre goût à la vie et à sortir de sa bulle de désespoir. Cette enquête lui sert en fait de catharsis et le pousse progressivement vers une quête de rédemption et d’expiation qu’il ne s’est jusque-là jamais permis, pensant que la tragédie l’ayant jeté sur les routes n’est que de sa faute. S’il ne peut réparer ses erreurs passées, il est capable d’empêcher ceux qu’il croise de s’engouffrer sur ce terrain et d’éviter que les mêmes fautes ne se reproduisent. Tsugunai aborde avec pudeur et sans faire preuve de pathos ou de morale la question de la repentance, sujet ô combien important au Japon. Sacrifier son existence et aller jusqu’à annihiler tout ce qui composait autrefois sa vie sont effectués au pied de la lettre. La série utilise quelques symboles comme le générique pour exprimer l’évolution psychologique de son personnage principal. Son mal étant tellement important, il est par ailleurs évident qu’il ne peut guère remonter instantanément la pente et se permettre de recommencer à vivre comme autrefois. Ce qu’il expérimente au cours de cette enquête lui offre la possibilité de commencer à envisager qu’il mérite peut-être une véritable rédemption et qu’au terme d’un long travail, il parviendra à un quelconque salut. Le message est alors empli d’un espoir, fugace certes, mais définitivement présent.

Au final, Tsugunai est une courte fiction profitant de sa mise en scène minimaliste, sobre et tout en douceur afin d’illustrer le parcours douloureux d’un homme au fond du gouffre remontant progressivement à la surface suite à une tragédie dont il se sent coupable. Avec beaucoup de pudeur et de nostalgie, l’intrigue explore le désespoir de ce médecin persuadé de mériter les pires châtiments et de n’avoir le droit à aucun repos psychologique ou physique. Bien que ce j-drama soit un récit intimiste sur l’expiation et sur la reconstruction personnelle, il narre également une intrigue criminelle où le passé, le présent et les sentiments s’entremêlent inextricablement. Grâce à une intéressante galerie de personnages et des révélations distillées de façon segmentée, il garde alors un climat quelque peu mystérieux et définitivement triste. Si cette série n’est pas exempte de reproches, il émane d’elle une humanité sincèrement touchante valant sans conteste le visionnage.


2 Commentaires

  1. Kerydwen
    Dramafana• 1 avril 2013 à 11:39

    Si je te dis que je ne l’ai pas reconnu sur l’affiche, tu me crois?!
    La seule fois où je ne l’ai pas vu faire le fanfaron, c’est dans « Love Shuffle ». Après, je suis loin d’avoir vu tous les films / dramas où il figure.
    J’ai noté « Tsugunai » sur la « Kerydwen List » parce qu’il donne l’occasion de voir cet acteur – que j’aime beaucoup – dans un registre qui n’est pas habituel pour lui.
    Merci pour cette découverte.

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    • Kerydwen
      Kerydwen• 1 avril 2013 à 21:56

      Je te crois sans problème. Il n’est pas forcément reconnaissable là-dessus ;). Pour ma part, j’ai réellement découvert cet acteur par Gokusen puis par Pride et j’ai eu du mal avec lui dans les deux. Il y a des rôles très sérieux et il ne m’inspirait vraiment rien de bon – après, ses personnages n’étaient pas sympathiques ce qui explique peut-être en partie cela. C’est seulement dans Love Shuffle que j’ai réalisé qu’il avait du potentiel, et Magerarenai Onna a définitivement fait tomber les barrières. Je pense qu’il a surtout joué dans des comédies mais il a pas mal de fictions plus dramatiques à son actif. En tout cas, si on apprécie Tanihara Shôsuke, Tsugunai est un passage obligé ^^.

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