Action (série complète)

Par , le 15 mai 2013

Plusieurs années avant Entourage, au moins une autre série s’est attardée sur les coulisses du monde clinquant de Hollywood : Action. Très rapidement annulée, elle n’a jamais eu le temps de s’installer dans le paysage télévisuel américain. Sur les treize épisodes de vingt minutes constituant la première et unique saison, seuls huit d’entre eux furent diffusés sur Fox entre septembre et décembre 1999. La chaîne ne prit même pas la peine de passer la suite. Ce qu’il y a de frustrant est que HBO avait apparemment dans l’idée d’acheter ce concept irrévérencieux mais s’est finalement ravisé… Aucun spoiler.

Peter Dragon est le dirigeant de Dragonfire, une société de production de films spécialisée dans l’action, les arts martiaux et les explosions en tous genres. Suite au flop retentissant du dernier fruit de son dur labeur, ce forcené du travail n’a pas d’autre choix que de réussir le prochain coûte que coûte. Pour cela, tous les moyens sont bons. Absolument tous.

Si je me souviens bien, Action est passée sur la TNT française peu de temps après l’arrivée de celle-ci sur le territoire. C’est à cette époque que l’ai regardée, en VF, et j’en gardais un excellent souvenir. Cela faisait un petit moment que j’avais envie de la revoir, tout en craignant de gâcher ma première impression. Cette fois-ci j’ai pu profiter de la VO et il me paraît assez évident qu’elle est plus que conseillée tant beaucoup des qualités de l’ensemble transpirent à travers les dialogues et l’intonation. L’analogie avec Entourage dans le premier paragraphe est loin d’être anodine étant donné les grandes similitudes sur le papier. Toutes deux dépeignent effectivement sans complaisance l’envers du décor de l’industrie cinématographique. De plus, le personnage d’Ari Gold est probablement en partie inspiré de Peter Dragon – ou alors, les coïncidences sont parfois vraiment incroyables. En fait, à l’instar de Profit, Action fut probablement en avance sur son temps. Si lors de sa diffusion elle n’a pas pu trouver son public, ce n’est pas parce qu’elle était mauvaise mais plutôt parce qu’elle proposait quelque chose d’inédit, de politiquement incorrect et de très grinçant. Tout n’est pas parfait puisque des épisodes sont légèrement plus inconstants mais dans l’ensemble, le niveau est homogène.

Quand Slow Torture, son dernier film, sort en salles et ne rapporte quasiment rien, Peter Dragon se retrouve au pied du mur et doit absolument produire un long-métrage capable de rapporter gros à tout le monde. Autrement dit, ceux signant les chèques attendent de l’argent. Beaucoup d’argent. Sinon, les conséquences risquent d’être fâcheuses pour ce producteur aux dents longues, car même le plus surexcité et hargneux a forcément quelqu’un au-dessus de lui dans la chaîne alimentaire. Dans le cas de Peter, il est sous la gouverne de Bobby G. (Lee Arenberg – Pintel dans Pirates of the Caribbean), un homme d’affaires de petite taille pourtant bien imposant, gay, et marié avec l’ex-femme de Peter pour faire taire les rumeurs sur sa sexualité. Oui, tout ça à la fois. Bien sûr, cette situation est très normale et psychologiquement saine puisque, somme toute, nous sommes à Hollywood. Après avoir supplié ce dernier de lui offrir une chance de se racheter, Peter se lance dans la production d’un nouveau film, Beverly Hills Gun Club. Dès lors, les treize épisodes constituant la saison illustrent toutes les étapes nécessaires avant l’arrivée de cette fiction au cinéma. Entre l’écriture du scénario, les modifications multiples, le choix du réalisateur, le casting des acteurs et, naturellement, l’apport de fonds, il y a toujours de quoi faire, surtout lorsque tout tourne au vinaigre en moins de deux. Avec un montage nerveux et un rythme plutôt enlevé, les épisodes gagnent automatiquement en vigueur d’autant plus que la galerie de personnages et les vastes thématiques abordées sont loin d’être de tout repos. Notons qu’il aurait été prévu que le film soit réellement réalisé pour le public d’Action et diffusé sur Fox. Vu que la série a été annulée cela ne s’est donc pas concrétisé mais le principe était franchement sympathique.

Action s’apparente à une plongée dans les décors de la machine à rêves. Sans grande surprise, son portrait est très loin d’être idyllique et si le parti pris est de divertir et de ne pas se prendre au sérieux, il est indiscutable que l’ensemble possède une part plus ou moins importante de réalisme ; il se transforme alors en une acerbe parodie décomplexée. Il convient de préciser que beaucoup d’anecdotes sont basées sur des faits vécus par Don Reo – le showrunner –, Chris Thompson – le créateur – et Joel Silver. La logorrhée de Peter dans le 1×05, Mr. Dragon Goes To Washington – lorsqu’il se retrouve devant la Cour suprême afin de faire amende quant à l’extrême violence de ses films – symbolise à merveille l’aspect satirique du tout. Avec son discours, il explique que de toute manière, ses productions reflètent la culture actuelle. Ce que désirent les téléspectateurs est d’être divertis et pour cela, la violence et le sexe sont tout simplement ce qui est nécessaire. Avec Action, il faut dire adieu au glamour, aux paillettes, à la langue de bois et à la bonne entente supposément en vigueur dans le milieu artistique ; à la place, bonjour aux manigances, aux drogues, aux coups dans le dos, à l’absence de conscience et aux meurtres. Lorsque l’on regarde les épisodes, on en vient à se demander de quelle façon une série possédant une telle liberté de ton ait pu un jour arriver à l’antenne, qui plus est sur Fox et dans les années 1990. Cela paraît tellement inconcevable que l’on réalise qu’Action est, outre ses qualités inhérentes, une fiction atypique dans le monde télévisuel. Plusieurs propos tenus par Peter Dragon auraient facilement pu entraîner des procès. Libérée, acide et s’affranchissant des limites en vigueur à l’époque, la série parle par exemple sans détour de l’homosexualité – chose qui était finalement plutôt rare – mais aussi de perversions diverses, des prostituées, de la drogue ou encore de l’alcool. À vrai dire, tous les sujets sont bons et rien ne donne l’impression de pouvoir arrêter son humour noir, mordant et corrosif. Critiquant le système sous toutes ses formes, elle ne se censure pas et n’oublie jamais de bien se moquer de tout le monde – même et surtout de ceux apparemment intouchables. Les personnes de couleurs, les grands pontes, la société de consommation, Disney, la justice, la Screen Actors Guild, les gays, les juifs, etc., tous sont au même niveau, et donc, raillés. L’équilibre est parfaitement trouvé vu que tout est logé à la même enseigne et que le sensationnel ou la vulgarité gratuite sont absents. Utilisant le comique de répétition ou encore de situation, et ne lésinant pas sur un aspect sulfureux maximisé par une atmosphère crue et grossière, la série a bien évidemment tout pour irriter certains. A contrario, ceux cherchant systématiquement les productions sans concessions y verront de sérieux atouts. Elle a en plus le mérite de décoder les rouages et le fonctionnement du cinéma à Hollywood. Effectivement, mine de rien, derrière les frasques de Peter et de ses collègues, la série explique avec précision les mécanismes en place et en devient instructive pour quiconque souhaitant en apprendre davantage sur la production des films. Le fait d’avoir été tournée dans les studios de la Columbia Tristar offre par ailleurs une crédibilité presque troublante. De même, des invités assez prestigieux se succèdent et n’hésitent pas à écorner leur image. Entre Keanu Reeves qui s’octroie les services d’une prostituée en pleine projection, Scott Wolf s’amusant avec une autodérision absolument jouissive de sa petite taille et de son aspect juvénile, ou encore Sandra Bullock en ex de Peter hystérique et violente, on ne peut pas dire que les acteurs se prennent la tête et jouent aux stars. Ce serait plutôt tout le contraire. D’autres figures relativement connues tels que Richard Burgi (The Sentinel, Desperate Housewives, Point Pleasant) s’y amusent aussi et ne semblent pas réclamer de limites bien pensantes. En définitive, Action bouscule les fondements de la grande institution que sont les studios cinématographiques fabriquant des blockbusters à la chaîne en employant tous les moyens à sa disposition. L’écriture est directe, ne prend pas de détour, multiplie les blagues d’initiés et atteint systématiquement son but : faire rire.

Moteur de la série, Peter Dragon est un producteur de cinéma arrogant, névrosé et prêt à tout pour obtenir ce qu’il cherche. Il traite toutes les personnes qu’il fréquente comme des moins que rien et passe par exemple une grande partie de son temps à rabrouer et martyriser son fidèle président de la production, le jeune et ouvertement gay Stuart Glazer (Jack Plotnick – Buffy the Vampire Slayer). Ce dernier est très compétent mais il est prêt à accepter n’importe quelle bassesse pour garder son poste qu’il aime. En fait, lui, tout ce qu’il veut c’est être apprécié et reconnu par son patron mais ça, il peut faire une croix dessus. Avec son sourire carnassier, son cynisme et ses fréquentes explosions, Peter est un être abominable capable de jeter des bébés par terre, de maquiller un meurtre en accident ou encore de faire sortir un drogué d’un centre alors qu’il n’est pas prêt, juste pour qu’il puisse jouer dans son film. À ce sujet, le scénario de Beverly Hills Gun Club a été écrit par le jeune et frustré Adam Rafkin (Jarrad Paul) qui n’aurait jamais dû se retrouver propulsé sur le devant de la scène, Peter n’ayant eu aucune intention d’acheter son script. Non, Dragonfire s’est trompé en raison d’une ressemblance avec le nom d’Alan Rifkin, scénariste bien plus connu ! Adam est dépité par le manque de reconnaissance de Peter qui n’est jamais fichu de dire son nom sans l’écorcher. De toute manière, pour le producteur, personne n’est à même de le satisfaire. Enfin… peut-être pas dans le sens où il décide d’embaucher comme vice-présidente du département Wendy Ward (Illeana Douglas), une ancienne enfant star devenue prostituée dont il a utilisé les services tarifés. Sa relation avec elle est ambiguë et serait presque naturelle, soit un comble pour cet anti-héros ! Wendy est probablement le seul personnage humain et aussi normal que possible de la série. Malgré tout, il est compliqué de détester viscéralement Peter puisqu’à l’écran, il est déjà très drôle – à condition d’apprécier l’humour satirique – mais aussi parce qu’il est tiraillé par la vacuité de son existence. Sa carrière patine, il est effrayé à l’idée de ne pas produire un film financièrement satisfaisant et en réalité, il ne vit que pour sa carrière, lui qui n’a rien d’autre. Pathétique, amoral, sans scrupules et égoïste, il a fait le vide autour de lui, n’a aucun ami, et la seule famille s’occupant plus ou moins de lui est son oncle et chef de sécurité à Dragonfire, Lonnie (Buddy Hackett), avec qui il partage des traits communs. Pire, il contamine tout ce qu’il touche étant donné que sa fille, Georgia (Sara Paxton), semble partie sur le même chemin discutable que lui. Peter est par conséquent un homme contrasté inspirant à la fois du mépris et de la pitié. Si la caractérisation du personnage est jouissive et maîtrisée, c’est surtout l’interprétation de haute volée de Jay Mohr (Gary Unmarried) qui marque tant il est parfait en allumé à la limite de la psychopathie, toujours susceptible d’attendrir comme le montre le series finale. Ses répliques ciselées bien qu’atroces, son impressionnant débit, son narcissisme et sa corrosion forment indiscutablement le sel de cette série. Cela étant, l’ensemble de la galerie de protagonistes excentriques est réussie et mérite de sincères louanges.

Au final, Action est une vraie peinture au vitriol des coulisses du cinéma hollywoodien où chaque épisode nous engouffre dans le tourbillon créé par un odieux producteur. Incisive, caustique, osée et encore novatrice en dépit de ses quasi quinze années au compteur, elle demeure originale et indispensable d’autant plus qu’elle est finement écrite. Bien sûr, en raison de son délicieux humour noir et de son cynisme féroce, cette fiction impertinente ne pourra jamais plaire à tout le monde. Cependant, pour peu que l’on apprécie les récits autoparodiques, le non-conformisme et les séries ne se prenant pas réellement au sérieux mais en profitant quand même pour être cruelle et critique, il s’agit d’un passage incontournable car en la matière, il n’y a pour l’instant pas beaucoup mieux !


2 Comments

  1. Caroline
    Carole• 15 mai 2013 at 23:29

    J’adore Action! Cela fait longtemps que je l’ai vu d’ailleurs, mais je l’ai vu plusieurs fois (elle est courte, il faut dire) et il y a des blagues auxquels je fais encore référence c’est dire. Le coup de l’hélicoptère entre autres était juste énorme. Un classique de ma télévision !

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    • Caroline
      Caroline• 20 mai 2013 at 14:14

      Je suis ravie de voir que je ne suis pas la seule à avoir été charmée par cette courte série. Elle est tellement méconnue – ou en tout cas si peu citée – que l’on a facilement envie d’inciter tout le monde à la tester pour la découvrir. En tout cas, je sais que je prendrai encore un très grand plaisir à la regarder.

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