Spartacus: War of the Damned | La Guerre des Damnés (saison 3)

Par , le 8 juin 2013

Pour la dernière fois – sous cette forme, en tout cas –, retournons du côté de la troisième guerre servile avec l’ultime saison de Spartacus intitulée War of the Damned (littéralement, la guerre des damnés en français). Composée de dix épisodes d’une bonne cinquantaine de minutes, elle fut diffusée sur Starz entre janvier et avril 2013. Aucun spoiler.

Avant toute chose, saluons la chaîne étasunienne qui, plutôt que d’essayer de profiter ad nauseam du succès d’une de ses productions phares, a annoncé courant 2012 que la saison trois serait la dernière. S’arrêter en plein essor étant malheureusement tellement rare qu’il convient de noter le geste. Spartacus aurait effectivement pu s’étaler encore quelques années en diluant l’intrigue. De toute manière, la série avait déjà eu l’occasion de prouver par le passé qu’elle ne faisait pas comme les autres et qu’elle était par exemple prête à tuer ses importantes et populaires figures. Rien que pour cette raison, le visionnage en devient immédiatement stimulant ; la prévisibilité est absente et le suspense à son comble. Cette salve de nouveaux épisodes ne trahit pas cet état d’esprit et dispose toujours d’une identité forte, que celle-ci s’exprime sur la forme comme sur le fond. Justement, ce n’est clairement pas maintenant que ceux ne supportant pas les effets de style presque kitsch et étrangement chouettes, la mise en scène graphique et outrancière, l’esthétique particulière, l’érotisme perpétuel ou bien l’hyperviolence ambiante apprécieront quoi que ce soit. War of the Damned suit la lancée de Blood and Sand et de Vengeance en s’amusant avec son atypisme tapageur. Tout au long de sa courte vie, Spartacus aura été sur le fil du rasoir puisqu’elle aurait pu s’apparenter à un divertissement ridicule si ce n’est qu’elle est parvenue à visuellement fasciner et rendre le spectacle encore plus jouissif. Bien sûr, il est nécessaire d’être réceptif au genre, car tous ne partagent clairement pas ce point de vue. Précisons quand même que des scènes telles que celles dans les décors enneigés dans le 3×07, Mors Idecepta, sont superbes. Quoi qu’il en soit, la musique de Joseph LoDuca est également aboutie et habille un scénario désenchanté non dénué d’un certain espoir par ses envolées lyriques, ses tonalités rythmées et un aspect quelque peu mélancolique. Comme l’indique le titre, la saison représente celle de la guerre, et, plus généralement de celles des damnés – autrement dit ceux n’ayant plus rien à perdre. Dans ces conditions, l’issue s’annonce compliquée et il s’avère évident que beaucoup disparaîtront en chemin.

Ce n’est guère surprenant que Spartacus ne soit toujours pas rassasié en dépit de la mort de Glaber et d’Illythia. Si les meurtriers indirects de son épouse et les catalyseurs de la tragédie qu’est son existence se trouvent six pieds sous terre, demeure dorénavant une bataille plus large : la liberté. Sous la forme d’une grande chasse à l’homme, la fiction aborde des sujets fédérateurs tels que le libre arbitre et les choix. L’ancien gladiateur a pleinement assumé son rôle de meneur des esclaves et lorsque débute cette saison, sa vie ne lui appartient plus. À la place, il est l’épée des opprimés et son nom résonne à travers le territoire. Spartacus est dès lors un vrai symbole et s’apparente presque à un dieu, lui qui paraît invincible et source de nombreuses rumeurs. Inversement, dans le camp des Romains l’agacement, voire l’effroi, prédomine, car ce soi-disant moins que rien réussit à déjouer les supposés bons citoyens. Spartacus mène en effet désormais une gigantesque armée, accumule les batailles victorieuses, décime des régiments entiers et met sans conteste en péril l’équilibre finalement précaire du régime en vigueur. War of the Damned dépeint ni plus ni moins la montée en puissance des séries de rébellions des esclaves dirigés d’une main intelligente par Spartacus, tandis qu’un homme se dresse en travers de leur chemin : le richissime sénateur Marcus Crassus. Incarné par un excellent Simon Merrells, à la fois compréhensif et froid, ce nouvel ennemi est très finement écrit, différent des précédents, et démontre sans hésitation que dans cette fiction, il n’existe pas de véritables méchants au sens strict du terme. Pour la première fois, même s’il n’est pas au courant de l’issue finale, le téléspectateur réalise avec angoisse que cette figure politique sort de la norme et a toutes les clés en main pour faire chuter Spartacus. Loin d’être aussi borné qu’un Glaber aveuglé par sa condition, Crassus admet que le Thrace est son égal et ne ressemble pas à un inconscient chanceux. D’ailleurs, la scène du series finale, sur la colline, est magnifique tant, déjà, les deux après avoir joué au jeu du chat et de la souris se confrontent, et surtout parce que l’estime et l’admiration réciproques transpirent à travers les regards et gestes. Les deux antagonistes ne partagent effectivement que de rares moments, mais ils donnent l’impression de se connaître parfaitement et d’être taillés dans un moule assez semblable. De quoi offrir une atmosphère bien amère puisqu’ensemble, sans les conditions de l’époque, ils auraient été susceptibles de déplacer des montagnes. Dans tous les cas, disposant de moyens illimités, ambitieux, fin stratège et capable d’anticiper les réactions des autres, Crassus est en plus physiquement irréprochable. En résumé, il symbolise la menace incarnée. Le personnage est amené avec une subtilité appréciable et son lien avec son esclave, la douce Kore (Jenna Lind), est joliment retranscrit à l’écran d’autant plus qu’il permet d’humaniser l’individu. À l’instar des saisons passées, Spartacus pratique la mixité et n’oublie pas d’injecter des intrigues féminines – avec Kore, donc, et également à travers la plutôt agréable noble romaine, Laeta (Anna Hutchison), ainsi qu’avec une des propriétés d’un de ses compatriotes, la jeune et fragile Sibyl (Gwendoline Taylor). Sans surprise, en raison de la disparition du duo psychologiquement instable formé par Illytia et Lucretia, la folie ambiante est moins palpable, mais elle est malgré tout encore présente via un adolescent voulant jouer dans la cour des grands. Plus spécifiquement, en perdant des personnages tout en en gagnant d’autres, l’ensemble continue sur sa lancée de nuancer et d’offrir discrètement différents points de vue sur la société de l’époque.

Spartacus a beau être suivi de milliers d’hommes et de femmes, il sait pertinemment ne pas disposer des moyens de Crassus et prend conscience d’être lié à un devoir. Il ne parvient plus à s’immerger dans de grandes batailles sans envisager les tenants et les aboutissants. En effet, ses actions entraînent d’hypothétiques terribles répercussions pour son peuple et il se doit de penser à eux. C’est par conséquent un gladiateur plus posé et réfléchi que l’on retrouve au cours de cette troisième saison. Le doute n’existe pas, il est un vrai meneur et réussit régulièrement à fédérer et alimenter la fureur, l’admiration, le courage et l’abnégation de ceux qui le suivent. Liam McIntyre y déborde d’ailleurs de charisme et de prestance ; la production n’oublie assurément pas le regretté Andy Whitfield, car elle n’hésite pas à montrer son visage et effectuer plusieurs parallèles avec des scènes de Blood and Sand. Spartacus, du fait de son nouveau statut, ne peut tristement que s’isoler et le poids de sa quête repose sur ses épaules. Heureusement, il a la chance de compter sur ses généraux et fidèles, à savoir Agron, Gannicus et Crixus. Le quatuor est sans conteste une valeur sûre de la série tant ils forment un noyau disparate, mais homogène, et surtout, parce qu’ils fournissent tous quelque chose de différent et d’extraordinaire aux autres. Chacun a la possibilité de rayonner au fil des épisodes et tous sont à l’origine de frayeurs et d’émotions. Possédant des caractères affirmés, ils se mettent parfois en porte à faux avec leur chef et décident de changer d’optique, l’esprit de liberté subsistant envers et contre tout. Plus particulièrement, Agron est touchant pour sa loyauté et son amour pour le sympathique Nasir. Gannicus continue de souhaiter garder son indépendance et ne pas trop s’intégrer dans quoi que ce soit alors qu’il en a la trempe. Lui, tout ce qu’il désire ce sont les femmes et de la boisson ! Du moins, il aime le faire croire parce qu’il est loin de se résumer à ça. Accompagné de son rire communicatif, il émeut et il a plus d’une occasion de montrer son lien indéfectible envers le génial Oenomaus. Justement, les personnages décédés dans la saison précédente ne manquent pas réellement quand bien même ils apparaissaient pourtant presque indispensables. La raison est simple : Spartacus est dotée de nombreux visages attachants et sans qu’ils soient tous explorés avec profondeur, ils possèdent aisément une grande cote de sympathie. Entre Donnar, Lugo ou encore Saxa, il y a de quoi faire côté faces burinées et attitudes ayant une classe folle ! En revanche, toujours du côté des esclaves, le bilan est moins reluisant pour Naevia qui irrite régulièrement. Cependant, son cheminement est logique en raison des atrocités qu’elle a vécues et son évolution est tristement compréhensible. La saison dépeint sans fard de quelle façon la société – romaine dans ce cas – peut broyer aisément une personnalité. Ce constat est valable que l’on se trouve du côté doré d’une pièce comme dans son ombre. Naevia se veut dès lors assoiffée de sang et il est facile de la détester. Si l’écriture est parfois gauche et n’évite pas des maladresses au sujet de cette femme brisée, ce qu’il y a d’agréable, c’est que War of the Damned ne tente pas d’excuser ou d’insister sur une emphase malvenue concernant ses héros ; ils ne sont jamais croqués comme des personnalités sans reproches. Les scénarios inspirent à plusieurs reprises un profond dégoût, voire un mal-être collant littéralement la peau, tout en laissant soin à leur public d’en retirer ce qu’il veut. Le retour dans l’arène en est une parfaite illustration et il est loin d’être un cas isolé puisque les épisodes cherchent avant tout l’ambiguïté. Ces facettes multiples ne se bornent évidemment pas aux esclaves, tous ont le droit d’apporter des doutes et flouter les frontières entre ce que l’on serait tenté de qualifier de bien et de mal.

La saison précédente ayant décimé la galerie de personnages, la nouvelle procure du sang frais. Outre Marcus Crassus et ceux déjà évoqués, les rangs des Romains s’enrichissent d’autres visages inédits. Le fils du sénateur, Tiberius (Christian Antidormi), est peut-être le moins réussi étant donné que sa caractérisation n’évite pas les maladresses presque poussives. De freluquet souhaitant être reconnu par son père, il passe à un jeune homme instable s’illustrant dans une scène ridicule – même pour Spartacus ! – où il essaye de prouver sa virilité d’une bien curieuse manière. Toutefois, au départ, il déclenche surtout une légère once de pitié parce que son géniteur implacable ne lui offre aucune route aisée. Vers la fin, on espère plus que tout le voir souffrir le martyr malgré l’amusement qu’il parvient à injecter à la fiction. Désirant plus que tout décimer tous les esclaves, Tiberius voue également une haine féroce à l’encontre d’un des siens : le fameux Jules César. Le lien entre Marcus Crassus et l’exceptionnel homme politique est bel et bien connu, mais il n’était pas évident que la série irait jusqu’à le faire participer à son ensemble. Contre toute attente, en plus de le dessiner, elle place le futur grand dirigeant dans un rôle différent des habitudes et le montre jeune, revenu ruiné, bien que prêt à mater les rébellions. Ouvertement dragueur, incontrôlable et indomptable, César effraye lors de sa première apparition et laisse perplexe. Mine de rien, il se révèle être une des pièces maîtresses de l’année par son magnétisme, sa fureur mesurée et son talent. Connaître sa destinée ne le rend en plus que davantage fascinant et, avouons-le, Todd Lasance, son interprète, est très charmant. Spartacus reprend l’Histoire à sa façon, la détourne légèrement sans lui faire affront, et, étonnamment, se distingue par une fidélité assez pointue. De cette façon, au-delà du portrait de Crassus, de sa dynamique avec César, de la mise en avant de sa richesse, la saison n’oublie pas de dépeindre son profond dédain pour Pompée et les conséquences finissant par découler de ces guerres civiles, propulsant les trois vers leur célèbre fatalité. Dans un registre proche, des évènements véridiques comme les barbares décimations ou des faits avérés – dont celui ayant imprégné durablement la voie Appienne – ne sont pas non plus occultés. Il est vrai qu’il existe des raccourcis, des simplifications et autres erreurs presque inévitables, mais Spartacus n’a jamais cherché à être une série historique. Elle utilise seulement son arrière-plan de façon à partager – à grand renfort de scènes crues, nous sommes d’accord – un maelström tragique où des destins s’entrecroisent et se déchirent. Par conséquent, attendre d’elle une grande fidélité serait fort dommage puisqu’il deviendrait alors légitime de ne pas y adhérer. Ceci étant dit, la question que l’on se pose tous avant de visionner ces épisodes est le développement de Spartacus et ce que le sort lui réserve. Après tout, les faits ne sont historiquement pas clairs et personne à l’heure actuelle ne peut préciser ce qui s’est passé, en 71 av. J.-C. La conclusion est ici satisfaisante, même si elle conduit à un véritable déchirement pour de multiples raisons. En bref, par son sens du détail, sa richesse et son brossage en règle de nombreux aspects et thématiques aussi colorés que variés, War of the Damned n’a plus grand-chose à voir avec Blood and Sand. Ajoutons-y une mise en scène vivifiante, des rebondissements omniprésents, des luttes de pouvoirs complexes et non manichéennes dans les deux camps, un rythme enlevé, des dialogues ne laissant pas indifférent et des séquences de combats lisibles, violentes, âpres et amères ; l’année s’apparente alors à une vraie épopée héroïque disposant d’un souffle et d’un superbe message sur des droits fondamentaux.

En définitive, War of the Damned clôt d’une main de maître le destin légendaire d’un homme devenu un véritable héros et symbole d’une liberté inaliénable. Bien sûr, tout n’y est pas parfait, mais la saison s’accommode parfaitement de ses défauts pour quasiment les transformer en qualités – ou tout du moins, les faire occulter. Avec ses personnages attachants, la tension incroyable semblant aller crescendo à chaque épisode, la densité inattendue de ses thématiques et le tourbillon émotionnel qu’elle inspire, cette conclusion se dote d’armes redoutables pour offrir une prestation impressionnante. Si beaucoup d’encre a coulé et le fera encore à l’encontre de cette série excessive, elle a toujours su demeurer humble en ne cherchant absolument pas à se donner de grands airs. Assumant totalement son spectacle, ses limites et son sens de la démesure ostentatoire, elle a remporté son pari avec brio en devenant progressivement une véritable réussite et un pur divertissement cathartique. En d’autres termes, pour son efficacité associée à son audace, elle est définitivement tragique, épique et à l’image de son personnage principal. Comme quoi, des fois il convient de s’accrocher même lorsque les débuts sont laborieux !
Bonus : la bande-annonce


2 Comments

  1. Caroline
    Mat• 8 juin 2013 at 10:15

    Une conclusion en beauté c’est sur!
    Spartacus aura su s’imposer malgré ses excès! Cette dernière saison est la plus réussie pour moi!

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    • Caroline
      Caroline• 11 juin 2013 at 19:52

      Ravie de constater que tu partages mon point de vue ^^. Si on m’avait dit il y a trois ans que je quitterais la série le cœur gros et de manière aussi charmée, je ne l’aurais clairement pas cru !

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