Lorsque l’on est fasciné depuis presque toujours par la reine Elizabeth, la fille de Henry VIII et Anne Boleyn, il y a de quoi être frustré par le fait qu’en dépit de son titre, The Tudors se soit limitée au souverain aux multiples épouses. Heureusement, cette femme a inspiré et inspirera encore diverses fictions. Si Cate Blanchett est peut-être actuellement l’actrice à qui l’on associe la reine spontanément, d’autres ont eu le privilège d’endosser ce rôle. D’ici quelques mois nous devrions parler de The Virgin Queen, mais au préalable, attardons-nous sur la mini-série américano-britannique sobrement intitulée Elizabeth I. Composée de deux épisodes de 110 minutes chacun, elle fut d’abord diffusée sur Channel 4 le 29 septembre et le 6 octobre 2005 avant d’arriver courant 2006 sur HBO. Cette coproduction réalisée par Tom Hooper (John Adams, The King’s Speech, Les Misérables) fut un véritable succès et reçut de nombreuses récompenses, dont plusieurs Emmys et Golden Globes. Aucun spoiler.

XVIè siècle, Angleterre. La reine Elizabeth est montée sur le trône voilà plusieurs années. Ne souhaitant pas se marier, contestée par les catholiques, perpétuellement tiraillée par les difficultés de succession et devant diriger un pays dans une période trouble, elle est obligée de demeurer déterminée et implacable. Si elle est réputée pour sa virginité, cela ne l’empêche malgré tout pas d’avoir des sentiments et d’espérer pouvoir en tenir compte.

     

À partir du moment où l’on focalise une production sur un personnage de la trempe d’Elizabeth I, il est vital que l’interprétation de cette figure soit à la hauteur de l’ambition affichée. Cette femme charismatique au fort tempérament ne peut clairement être incarnée par n’importe qui. Cate Blanchett a justement déjà démontré qu’elle avait les épaules pour s’y adonner avec grand succès, et c’est sans surprise que Dame Helen Mirren suit ici son chemin en proposant un portrait différent, mais tout autant magnétique. Pour l’anecdote, il est amusant de signaler que la comédienne s’est glissée l’année suivante avec le film The Queen dans le costume d’une autre reine, Elizabeth II. Un des points intéressants de cette mini-série est de dresser un constat moins positif du caractère de ce monarque et de ne pas chercher à excuser certaines de ses actions et décisions. Profondément jalouse, vindicative, froide, presque cruelle et sujette à de fréquentes sautes d’humeur, Elizabeth n’hésite pas à faire torturer et tuer, tout en fermant les yeux si sa conscience la travaille trop. Ce profil moyennement flatteur étonne quelque peu bien qu’il soit vraisemblablement plutôt fidèle à ce que les historiens contemporains tendent à décrire. Si à travers toutes ses faiblesses, elle gagne en humanité, elle perd toutefois en sympathie et il est assez compliqué de ressentir une quelconque empathie pour cette femme gouvernée par ses sentiments, impulsive et irréfléchie. Effectivement, Elizabeth I a le principal défaut d’axer sa narration sur les amourettes de son héroïne, et non pas sur le contexte sociopolitique pourtant bien plus riche et susceptible d’apporter une densité indiscutable à l’ensemble. Cela permet tout de même d’aborder des thématiques pertinentes telles que le rôle d’une femme dans un monde masculin et misogyne, le dilemme entre ce que dicte son cœur et ses devoirs, et la disposition de sa propre personne à une nation tout entière. Somme toute, cet angle d’approche est tout à fait légitime si ce n’est que l’écriture manque de finesse, d’équilibre et de liant pour réussir à convaincre. Qui plus est, autant Helen Mirren est formidable, autant voir Elizabeth aussi âgée est perturbant lorsque l’on débute la mini-série.

Au cours du premier épisode, Elizabeth est constamment pressée par ses conseillers pour se marier. Par dépit, mais également parce qu’elle a totalement conscience qu’un héritier renforcerait son assise future, elle finit par accepter d’être courtisée par le duc d’Anjou (Jérémie Covillault), un Français de 22 ans son cadet. Pendant ce temps, la guerre anglo-espagnole bat son plein, les batailles se suivent, le vent tourne régulièrement et chaque pays se trouve dans une situation compliquée où une franche issue ne paraît guère possible. Alors que l’on pouvait espérer de cette production un éclairage pertinent, la caméra l’évite soigneusement et se borne à illustrer très superficiellement les tenants et les aboutissants. Pour peu que l’on ne connaisse pas auparavant un minimum le cadre de l’époque, ce n’est pas avec ce que à quoi l’on assiste que l’on apprendra quoi que ce soit de probant ; au contraire, tout y est surtout confus. Il en va donc ainsi des inimitiés avec Philippe II d’Espagne, mais également du côté de l’Écosse avec Mary Stuart, la cousine d’Elizabeth prête à tout pour lui ravir son trône. L’écriture de l’Histoire est tristement approximative, voire simpliste, bien que techniquement correcte. Subsistent heureusement quelques passages plus inspirés, notamment grâce à l’interprétation enlevée de Helen Mirren ; le discours de la reine aux troupes, à Tilbury, résonne encore une fois la télévision éteinte. Plutôt que de se focaliser sur la vérité factuelle, le scénario préfère donner une dimension plus intime à l’ensemble en dépeignant les secrets d’alcôves, les joies et les peines de la souveraine. C’est par conséquent sans surprise que Robert Dudley, le premier comte de Leicester, entre en scène. Amoureux de la flamboyante rousse depuis qu’ils sont jeunes, il ne la quitte pas et entretient avec elle une relation ambiguë. Tout autant équivoque, il semble attiré par elle bien que d’une certaine manière, son envie de pouvoir et de puissance est probablement le véritable moteur de cet attachement. C’est avec un talent évident que Jeremy Irons (The Borgias) offre ses traits à cet individu assez détestable, manipulateur et bien moins intelligent que ce qu’il croit. L’alchimie entre les deux acteurs est tout simplement parfaite et magnifie plusieurs scènes classiques.

La seconde partie reprend un schéma singulièrement identique. Dudley ayant été écarté, Elizabeth choisit un autre favori duquel elle s’amourache rapidement. Il s’agit de Robert Devereux, par la suite connu sous le titre de deuxième comte d’Essex. Joué par le charmant Hugh Dancy (Hannibal), ce jeune homme fougueux partage de nombreux points communs avec son prédécesseur. Lui aussi dit aimer profondément la reine et être prêt à tout pour elle. Or, en réalité, il est capable du pire, voire de comploter et fomenter des rébellions dans le but de servir ses intérêts. Pour cela, il compte sur des comparses de sa trempe, dont Southampton, incarné par Eddie Redmayne (Birdsong, The Pillars of the Earth). Le rythme se traîne dans ce deuxième épisode et le visionnage perd par conséquent de sa saveur, surtout qu’un sentiment de lassitude s’installe. Entre le début et la fin, vingt-cinq années s’écoulent et le temps qui passe n’est pas du tout perceptible, ce qui accentue grandement l’aspect inégal de la fiction. Là aussi, Elizabeth n’est clairement pas attachante et ne parvient pas à insuffler cette aura qu’elle devait vraisemblablement détenir comme le suggère l’empreinte qu’elle a laissée sur le monde. Par ailleurs, en cherchant à mettre en avant les difficultés sentimentales et la solitude de sa vie en tant que reine intouchable et préservée, la mini-série oublie l’entourage de son héroïne psychologiquement instable. Certes, l’influence de Robert Cecil (Toby Jones), un proche conseiller d’Elizabeth, est palpable et leur lien est également joliment retranscrit. Cependant, il est bien le seul à disposer une opportunité – au demeurant relative – de rayonner. Son père, lord Burghley, est interprété par Ian McDiarmid (Star Wars) et passe quasiment inaperçu. Après, il est fort possible que les films de Shekhar Kapur induisent cette sensation d’injustice que de ne pas voir davantage les nombreux talents du supposément fascinant Walsingham (Patrick Malahide – Game of Thrones), ou de l’explorateur Walter Raleigh. Comparer ces deux œuvres est au demeurant assez idiot, mais, malheureusement, il est régulièrement difficile de se détacher de ce que l’on a déjà regardé – et grandement apprécié, en plus. Néanmoins, il est indubitable qu’Elizabeth I demeure bancale et ne trouve que trop rarement le juste-milieu entre la vie privée et la grande Histoire.

Enfin, qui dit série historique signifie généralement nécessité d’une reconstitution. Un détail tout particulier est mis sur les costumes qui sont on ne peut plus satisfaisants. En revanche, les moyens limités de la production sont visibles à travers des figurants très discrets, ou encore des décors fermés et souvent redondants. Écrire que cela entache le tout serait mensonger ; toutefois, cette contrainte budgétaire n’aide pas à contrebalancer les lacunes du fond. De même, la bande originale composée par Rob Lane (Merlin -BBC-, Ben Hur) manque de souffle et ne permet pas de sublimer des passages pour lesquels les émotions font justement défaut. Elle aurait vraiment mérité une ampleur épique ou, puisque les scènes romantiques se multiplient, des mélodies dramatiques afin d’accentuer la tragédie et la mélancolie traversant à de nombreuses reprises le parcours d’Elizabeth. Pour terminer sur la forme, il convient de mentionner que des évènements sont franchement en mesure de heurter la sensibilité du public. Plusieurs séquences de torture et de condamnation à mort sont montrées crûment et ne nécessitaient probablement pas d’être autant appuyées.

En définitive, Elizabeth I s’avère être une mini-série assez décevante lorsqu’en la lançant, on s’imagine une fiction plus précise et cherchant avant tout la fidélité historique. Effectivement, son angle d’approche se limite aux bouleversements sentimentaux et à la vie personnelle d’une reine apparaissant presque comme une adolescente futile. Cette vision hystérique de la souveraine est inédite et parfois irritante en dépit de sa probable authenticité. Quoi qu’il en soit, le résultat final est loin d’être mauvais, notamment en raison d’une interprétation solide des principales figures, bien que l’on ne puisse s’empêcher de garder un petit soupçon d’amertume. Effectivement, l’équilibre précaire entre les histoires de cœur et les évènements factuels dépeints avec légèreté, la fadeur de la majorité de la galerie de personnages, l’absence d’attachement pour l’héroïne, et le rythme vacillant gâchent l’enthousiasme. Malgré leurs prises de libertés et autres défauts évidents, les films avec Cate Blanchett ont au moins le mérite de divertir, voire de fasciner ; dans ce cas, autant préférer les regarder si cela n’a pas déjà été fait.