Mystères, Moyen Âge, obscurantisme, Inquisition, peste et drames personnels sous-jacents, il n’en fallait pas beaucoup plus pour me donner envie d’oser franchir les portes d’Inquisitio, en dépit d’une polémique injustifiée lors de sa sortie. Pour l’heure, cette série française est composée d’une unique saison de huit épisodes de quarante-deux minutes diffusés sur France 2 en juillet 2012. Bien que les audiences furent en chute libre, une suite aurait été commandée par la chaîne mais, malheureusement, nous ne connaissons que trop les délais en vigueur avant d’espérer la voir un jour à la télévision… Aucun spoiler.

XIVè siècle, Carpentras et ses alentours. À Avignon, l’antipape Clément VII mène une lutte sans merci contre celui en place à Rome, Urbain VI, chacun étant persuadé d’être le pape légitime. Dans ce contexte, le grand inquisiteur Guillermo Barnal est chargé par le premier d’éclaircir une enquête de haute importance car des ecclésiastiques sont retrouvés crucifiés et brûlés. Ce qu’il assimile au départ à des actes d’hérétiques est, en définitive, plus complexe qu’il n’y paraît, surtout lorsque la peste noire s’y mêle. La foi s’oppose à la science tandis qu’au contact d’un jeune médecin juif, son passé ressurgit pour le hanter.

Bien que je sois rarement convaincue par les séries françaises, je garde mon obstination et je tiens toujours à en tester quelques unes chaque année. Sur le papier, Inquisitio dispose de toutes les cartes pour me plaire tant son univers contient de nombreux ingrédients m’étant particulièrement agréables. Je l’admets, ayant beau apprécier la période du Moyen Âge, je n’y connais pas grand-chose et je serais en peine de discuter de la véracité historique de la fiction. D’ailleurs, c’est justement son détachement vis-à-vis des faits qui a horripilé nombre de médiévistes et, sans grande surprise, des catholiques. Il faut savoir que Nicolas Cuche (David Nolande), le créateur, scénariste et réalisateur, n’a jamais eu pour ambition de proposer une série fidèle à l’Histoire, d’autant plus qu’il avoue avoir une vision biaisée par les jeux vidéo et autres médias apparentés. Qui plus est, l’ajout de thématiques liées à la sorcellerie et à la voyance laisse penser que l’imaginaire détient une certaine place au sein de cette série se détachant par conséquent de la réalité. En d’autres termes, Inquisitio n’est pas à regarder comme un récit historiquement fiable, mais plutôt comme une sorte de réécriture très fantasmée du Moyen Âge flirtant avec le fantastique. Elle emploie ainsi des éléments souvent archétypaux de cette époque et n’hésite pas à transformer des figures à sa convenance, comme c’est le cas avec Catherine de Sienne (Anne Brochet), associée ici à une fanatique – d’où la source de la diatribe ayant suivi. Le cadre se résume alors à un élément parmi d’autres et n’est pas le véritable moteur de la série, au contraire des protagonistes de la trempe de Barnal. Une fois ce parti pris en tête, c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni plus ni moins que d’une fiction proche de l’uchronie, le visionnage devient normalement moins éprouvant.

Contre toute attente, si les séries françaises sont régulièrement interchangeables et peu mémorables à ce niveau, Inquisitio possède une forme graphique extrêmement soignée. C’est d’ailleurs peut-être son principal point fort, surtout que cela lui confère une signature propre. Visuellement, les épisodes sont de toute beauté grâce à une photographie léchée, un intéressant jeu de lumières où les teintes ocres côtoient des plus froides comme le gris et le bleu, ainsi qu’en raison d’une mise en scène soucieuse des moindres détails. Les décors – dont ceux du château de Pierrefonds qui rappelleront des souvenirs aux amateurs de Merlin -BBC- –, costumes et les paysages du sud de la France sont magnifiques. En prime, la musique composée par Christophe La Pinta (David Nolande) est également un succès tant elle s’insère avec homogénéité et effectue avec assurance son travail de transmission des émotions et sentiments. Parfois sobre, à d’autres moments plus marquante comme avec cette composition moderne où l’action côtoie l’adrénaline, elle injecte un plaisant soupçon mystérieusement périlleux. Cette parfaite intrication de la bande-son est tellement rare à la télévision française que de déceler une telle réussite favorise l’emphase. Au final, Inquisitio s’arme d’une atmosphère assez lourde et parvient aisément à plonger son public dans ce climat délétère. La tension et le suspense auraient toutefois gagné à être davantage accentués afin de disposer d’un souffle plus vaste et fascinant. Ces atouts ne l’empêchent pas d’éviter tous les écueils habituels mais, au moins, la série change la donne sur plusieurs aspects et prouve incontestablement qu’il existe bel et bien des talents derrière la caméra française ; il faut pouvoir leur fournir les moyens de s’exprimer, voilà tout.

La première saison d’Inquisitio a le grand malheur de débuter vingt-cinq ans dans le passé et de mettre en avant des enfants, aux talents de comédien inexistants. De surcroît, ce prologue s’embarrasse de détails superflus prolongeant de trop une période d’exposition lourde et difficile à digérer. Les plus critiques seront dès lors tentés d’éteindre tout aussi rapidement leur poste. À vrai dire, les premiers pas de la série sont branlants, voire poussifs, et peinent à divertir. Il faut attendre la fin du second épisode pour commencer à entrapercevoir le potentiel de l’ensemble. À partir de là, le reste suit convenablement et s’avère relativement homogène, la fin détenant un rythme moins languissant. Cependant, se targuant d’être un thriller, les clés de décryptage sont révélées dès le départ, ce qui gâche la surprise et inhibe une vraie ampleur énigmatique. Une inspiration épique aurait nettement amélioré l’ensemble. Dans ces aventures moyenâgeuses, Samuel de Naples est un jeune médecin juif idéaliste exerçant aux côtés de son père duquel il a appris les rudiments du métier, voire plus encore. Malgré l’interdiction liée à la religion, les deux n’hésitent pas à braver les interdits en effectuant, par exemple, des expériences sur les rats dans le but d’éclaircir l’origine de la peste. Si l’opinion générale veut que cette maladie soit une manifestation de la colère divine, d’autres ne pensent pas que ce soit le cas et désirent mieux comprendre cette pathologie, découvrant peut-être par la même occasion un moyen de l’enrayer et de la soigner. Lorsque le grand inquisiteur dépêché à Carpentras par Clément VII atteint la ville, il constate les pratiques peu orthodoxes de ces hommes de santé et les assimile à des suspects dans des crimes jugés sataniques. Or, cette affaire est loin d’être aussi simple que prévu étant donné que le passé des uns se mêle à celui des autres, mais aussi que la lutte intestine entre Clément VII et Urbain VI prend des proportions insoupçonnées, désespérées et terribles, prouvant que l’Église est prête à tout pour asseoir son autorité.

C’est donc un scénario aux multiples facettes orientant l’intrigue dans diverses directions qui s’annonce avec Inquisitio. Si Samuel, incarné par un toujours aussi charmant Aurélien Wiik (L’Épervier), injecte aisément de l’empathie et se révèle tout aussi vite attachant en médecin passionné, ce n’est pas du tout le cas de sa fille, Aurore. Pour cela, il faut blâmer Lula Cotton Frapier, l’actrice qui garde le même regard, qu’elle soit heureuse, effrayée ou triste. Il doit exister des enfants et adolescents sachant jouer comme il faut en France, non ?! Quoi qu’il en soit, elle demeure généralement en retrait, ce qui permet de ne pas trop tiquer. Autant Samuel est un être lumineux, faisant preuve d’abnégation et n’hésitant pas à se sacrifier pour ce qu’il juge être juste, autant le grand inquisiteur est sombre, menaçant, insaisissable et convaincu de l’hégémonie de la religion sur n’importe quel domaine. Cet être tourmenté, Barnal, est interprété par Vladislav Galard qui, bien que parfois légèrement figé, aboutit malgré tout à faire cheminer son personnage et lui offrir des fêlures et une densité intéressantes. Inquisitio est avant tout le conflit entre ces deux hommes que tout oppose mais qui partagent en réalité un lourd passé. Leur dynamique est joliment retranscrite à l’écran en dépit d’une évolution un peu abrupte pour être totalement crédible en fin de parcours. Heureusement, d’ailleurs, la saison évite habilement le sentimentalisme et se termine sur une note amère et satisfaisante. Cette relation apporte pour l’occasion un affrontement entre la science et la religion, la difficulté d’allier les deux et les liens inextricables entre les différentes communautés. Où s’arrête la frontière entre croyances et connaissances ? La religion n’aveugle-t-elle pas les hommes ? Ces derniers ne se cachent-ils en réalité pas derrière les doctrines pour atteindre des buts moins avouables ? Tant d’interrogations abritent un grand potentiel pas toujours finement exploité mais qui montre tout de même quelques bons moments. La série contourne les embûches attendues, ne sombre pas dans le brûlot anticlérical primaire, et si son discours sur l’obscurantisme et le fanatisme n’a rien d’original, il propose divers parallèles attendus avec notre société contemporaine.

 

Outre le déchirement entre Samuel et Barnal, Inquisitio se focalise sur l’Église, la peste et toutes les thématiques s’y apparentant de près ou de loin. Il est indiscutable que les stéréotypes et autres poncifs ayant trait au Moyen Âge sont surutilisés et parfois amenés maladroitement. À première vue, avec une enquête entre novice et initié, ce récit moyennement dense n’a rien de novateur et rappelle plusieurs fictions du genre mieux maîtrisées. D’autres rebondissements plus classiques, notamment ceux en lien avec la famille de Barnal, n’évitent pas la caricature, à l’instar des personnages de l’acabit de Raymond de Turenne (Olivier Rabourdin), bien trop cliché pour ne pas en devenir quasiment ridicule ; il ne manque plus que le rire sardonique pour parfaire le portrait dudit capitaine d’armes. En y réfléchissant, à l’exception du duo phare, de David de Naples (Hubert Saint-Macary) ou encore du jeune Silas (Quentin Merabet), la plupart des protagonistes sont franchement unilatéraux et se limitent à une unique caractéristique souvent peu reluisante. Entre le cardinal libidineux, le pape décadent, le jeune religieux amène et le nain cupide, le scénario ne sort pas des chemins battus et tend à accumuler tous les lieux communs possibles et inimaginables. Résultat, il n’y a pas grand-chose à retirer d’eux si ce n’est une impression mitigée. Le constat est aussi négatif pour des ficelles grossières, des facilités scénaristiques dispensables, ou encore le développement de quelques intrigues. La relation prévisible entre la fade sorcière (Annelise Hesme) et Samuel en est une bonne illustration, surtout que celle-ci induit des scènes soporifiques, peu aidées par l’absence d’alchimie entre les deux. Dommage également que les dialogues sonnent parfois forcés dans la bouche des acteurs. Le tableau est par conséquent assez négatif si l’on regarde de près, si ce n’est que miraculeusement, le tout parvient à garder la tête haute.

En définitive, si cette première saison d’Inquisitio n’est pas dénuée de lacunes inhérentes aux fictions françaises, elle réussit à s’en sortir de manière correcte. Bénéficiant d’une vraie identité visuelle et musicale, elle s’intéresse aux bouleversements intimistes d’une famille et à ceux à plus grande échelle des environs de Carpentras, au cours du Grand Schisme d’Occident. Grâce à un riche contexte et une ambiance retranscrite avec solidité, elle se laisse agréablement suivre et se montre dans l’ensemble tout à fait divertissante, à défaut d’être surprenante et épique. Outre son sens du spectacle, la série se permet par ailleurs de pousser une réflexion assez pertinente sur la dangerosité de l’aveuglement religieux, quand bien même, nous sommes d’accord, elle n’apporte pas forcément grand-chose de plus que d’autres. Il n’empêche qu’en raison de leur effort et du conflit rondement mené entre Samuel et Barnal, ces huit épisodes ne donnent pas envie d’être trop critique. À condition d’accepter ses imperfections et ses contre-vérités historiques, Inquisitio s’avère être dans le haut du panier des productions de France Télévisions, ce qui est en soit presque prodigieux.