Avez-vous faim ? Surveillez-vous votre ligne ? Alors attendez d’avoir la peau du ventre bien tendue avant de lancer Kodoku no Gourmet, sinon vous risquez de voir l’aiguille de la balance pencher dangereusement vers la droite ! Aussi connue sous l’intitulé kodoku no gurume (gourmet se prononce gurume en japonais), soit le gourmet solitaire en français, cette série est l’adaptation du manga en un volume du même nom, scénarisé par Kusumi Masayuki et dessiné par Taniguchi Jirô – artiste que l’on ne présente normalement plus aux amateurs. Publié au pays du Soleil-Levant en 1997, il n’est sorti en France qu’en 2005, dans la collection Sakka de chez Casterman. Pour l’anecdote, Kusumi Masayuki est également derrière le manga Hana no Zubora Meshi (Mes petits plats faciles by Hana en VF, chez komikku) et récemment porté à la télévision. Kodoku no Gourmet, le j-drama, est quant à lui constitué de trois saisons et compte tenu de son succès, il est tout à fait possible que la transposition à l’écran ne s’arrête pas là. Quoi qu’il en soit, pour aujourd’hui attardons-nous sur la première d’entre elles, composée de douze épisodes de vingt-cinq minutes diffusés sur TV Tokyo entre janvier et mars 2012. Aucun spoiler.

Inogashira Gorô est un homme d’affaires appréciant grandement la bonne chère. Il se plaît à fréquenter très régulièrement divers restaurants afin de profiter au maximum de bons petits plats.

     

La découverte du synopsis a de quoi laisser circonspect tant la série ne semble justement pas pouvoir raconter grand-chose. Certes, le personnage principal aime manger, mais à part ça, où se trouve l’histoire ? Kodoku no Gourmet ne possède en réalité pas d’un vrai scénario, sans que cela ne lui soit préjudiciable. Il en va d’ailleurs de même pour le manga, que j’ai lu et, si je peux me permettre, dévoré ; je le conseille vivement, exactement pour les mêmes raisons qui me poussent à suggérer le visionnage de sa version télévisée. L’adaptation est de qualité et extrêmement fidèle dans l’esprit. Ici, le héros, Gorô, travaille dans l’import-export et, plus précisément, dans la vaisselle occidentale et autres objets apparentés. Exerçant à son compte, il se doit d’être assez polyvalent et il lui arrive par conséquent très régulièrement de rencontrer ses clients à Tôkyô ainsi que dans ses alentours. Quand il est de sortie, il est bien obligé de se sustenter, surtout qu’il a un gros appétit qui ne demande qu’à être rassasié. La mégalopole détenant une multitude de restaurants, il ne lui reste plus qu’à choisir la nourriture lui faisant envie sur le moment. Sa grande difficulté est justement de sélectionner un établissement parce que presque tout lui paraît attirant. Les épisodes reposent systématiquement sur un schéma identique. Dans un premier temps, Gorô rencontre généralement quelqu’un en rapport avec son milieu professionnel. Cela va par exemple d’un client potentiel à un ancien mentor. Une fois ses affaires conclues – ou non ! –, ce quadragénaire solitaire a tout naturellement l’estomac dans les talons puisque c’est bien connu, le travail creuse l’appétit. S’il sait parfois où il souhaite se diriger, il lui arrive tout aussi fréquemment de se laisser porter par les différentes enseignes et là où ses pas veulent bien le mener. Installé, il passe commande et se délecte de ce qui se situe devant lui, le tout étant accompagné de ses commentaires et pensées mis en scène avec délice et amusement. Grâce à ses aventures, le téléspectateur se promène alors dans ces paysages nippons citadins et fait face à une authenticité extrêmement appréciable.

Sans conteste, Kodoku no Gourmet est une production atypique de la télévision japonaise. À travers ses vignettes, elle ne rappelle pas une autre série et s’approche davantage d’un documentaire, ou plutôt d’un docufiction, voire d’une émission de variétés. Cette impression est d’autant plus prégnante que les épisodes se poursuivent après le clap de fin durant quelques minutes. Là, le scénariste du manga, Kusumi Masayuki, s’offre un court aparté de quelques minutes où il présente le restaurant ayant servi précédemment de cadre. Les propriétaires, cuisiniers et leurs plats sont illustrés tandis qu’il goûte à son tour à des spécialités. Cette section, aussi sympathique soit-elle, est malgré tout assez quelconque et lèse quelque peu l’ensemble. Son principal souci est justement peut-être de troubler les frontières et de ne pas laisser au j-drama l’opportunité d’obtenir une franche identité. Qui plus est, si le scénariste est plaisant, ses commentaires sont redondants avec ce que Gorô a auparavant proposé. Quoi qu’il en soit, ces lieux de restauration existent réellement et chaque épisode se conclut par leur adresse même. Là aussi, ce point est forcément agréable, surtout si l’on a la possibilité de partir le découvrir en vrai, mais il induit un défaut : tout est toujours bon. Il est évident que la caméra ne va pas mettre en avant un établissement où le menu est mauvais, ou tout juste correct. Si l’enthousiasme du héros est palpable, il perd sensiblement de son fumet avec toute cette emphase. Néanmoins, cette lacune ne gêne en rien l’appréciation générale.

Peu de choses sont connues de Gorô. Quelques éléments transpirent grâce à ses rendez-vous professionnels bien que sa vie personnelle soit en définitive mystérieuse. Cette absence de réelle densité prouve qu’en réalité, l’héroïne de Kodoku no Gourmet n’est autre que la nourriture. Gorô la sublime et lui délivre la possibilité de rayonner. Si la cuisine ne se limite pas aux traditions locales, allant vers des préparations italiennes, chinoises, coréennes, etc. c’est tout de même le folklore nippon qui est à l’honneur. Bougeant énormément dans la mégalopole, Gorô tend aussi parfois à profiter de ce que chaque quartier ou ville a à proposer. Restaurant, bistrot, marotte, échoppe, salon de thé, rien ne l’arrête ! Les saveurs se révèlent alors extrêmement diversifiées entre des mets okinawaiens, du riz au curry, du yakiniku ou encore des brochettes de viande (yakitori). Par ailleurs, cet accent sur ces préparations en devient culturellement intéressant étant donné que l’on y découvre une importante facette de la vie japonaise. Grâce à de gros plans sur les aliments et une présentation très alléchante, il est compliqué de rester de marbre devant ces vues si appétissantes que l’eau se fraye immédiatement un chemin vers la bouche. Le toujours aussi génial Matsushige Yutaka (Bloody Monday, Fumô Chitai, Don Quixote) incarnant cet individu à première vue imposant, voire menaçant, réussit à lui injecter un côté cocasse et décalé. Effectivement, si lorsqu’on le croise dans la rue, Gorô n’est qu’un passant de plus, il est totalement transformé dès qu’il mange de bons petits plats. Son visage s’illumine, sa langue se délie et il est un tout autre homme. Fin gourmet, humble et cherchant seulement à apprécier la nourriture à sa juste valeur, il partage ses pensées et commentaires via une voix off libérée et passionnée. La gastronomie est, pour lui, une affaire à prendre au sérieux et quand il a faim, il n’est en mesure de rien faire d’autre. Il faut vraiment l’entendre s’extasier sur ce qu’il dévore. N’oublions pas non plus ses petits films, preuves indubitables de son imagination débordante. Son entrain est communicatif et le simple fait de le voir manger goulûment et être contenté, puis repu, rend extrêmement heureux. Kodoku no Gourmet se résume par conséquent à un condensé de bonheur. Les épisodes constituant la saison se révèlent dépaysants et montrent le Japon sous un jour culinaire rafraîchissant et plutôt original. La forme aide d’ailleurs grandement à prolonger l’expérience, car, outre la réalisation soignant tous les détails, la série cultive son atmosphère tranquille. Celle-ci est susceptible de se modifier au fil des pérégrinations de Gorô et se veut tour à tour mélancolique, intimiste, joyeuse et pétillante. Elle garde toutefois toujours une dimension presque poétique, parfois contemplative, et teintée d’une once pittoresque. La musique composée en partie par le scénariste du manga – qui insuffle décidément sa patte jusqu’au bout –, parfait le tout avec des tonalités légères et amusantes.

Au final, la première saison de Kodoku no Gourmet s’apparente à une sympathique balade sociale et culinaire abordant joliment le quotidien et émoustillant grandement les papilles. Injectant une atmosphère versatile tout en demeurant intimiste, chaleureuse et sereine, elle donne le sourire le reste de la journée grâce à l’entrain, le dynamisme, la simplicité et la passion de son personnage principal. Il est indubitable que le minimalisme du scénario l’empêche d’être indispensable si ce n’est que son visionnage est un tel émerveillement qu’il repose et fascine. Gorô, lui, fait preuve d’un adage somme toute extrêmement pertinent et qui plaît grandement à l’indécise que je suis : quand on ne sait pas quoi choisir, on prend tout. Mais bien sûr !