Heimsendir | World’s End (mini-série)

Par , le 30 septembre 2013

Après nous être attardés sur les Vikings la semaine dernière à travers la série du même nom, continuons donc notre exploration de la Scandinavie grâce à Heimsendir. Derrière ce titre signifiant vraisemblablement la fin du monde se cache une mini-série islandaise de neuf épisodes d’une trentaine de minutes diffusés sur Stöð 2 en novembre et décembre 2011. Aucun spoiler.

1992, un petit hôpital psychiatrique perdu quelque part dans la campagne islandaise. Suite à certaines circonstances, Einar, un professeur d’histoire a priori bien sous tous rapports, se retrouve interné d’office dans cette institution où tous les patients semblent plus malades les uns que les autres. Entre ceux qui entendent des voix, ceux qui se prennent pour quelqu’un qu’ils ne sont visiblement pas et les apathiques, il ne parvient pas à se sentir à sa place dans ce qui s’apparente à une prison. Son refus de se traiter est d’autant plus amplifié par le fait qu’il n’est en aucun cas conscient de ses propres troubles. Révolté par le comportement des soignants et par cette situation qu’il juge inappropriée, voire dégradante, il met le feu aux poudres et distille un climat révolutionnaire au sein de l’établissement. En éveillant la lucidité de ses comparses, il bouleverse totalement la mécanique bien huilée de l’hôpital et s’en suivent des répercussions dont il est loin de se douter.

     

C’est encore une fois grâce à un billet passionné de Livia, férue de fictions télévisées scandinaves, que j’ai découvert l’existence de Heimsendir. Jusqu’à l’année dernière, je n’en avais effectivement jamais entendu parler. Outre la critique dithyrambique, ma curiosité a surtout été piquée par le cadre ambiant : celui de la psychiatrie. Il se trouve que quand je ne suis pas en train de regarder la télévision et écrire pour Luminophore, je passe la plupart de mes journées parmi des personnes souffrant de troubles psychologiques et psychiatriques divers. Il s’agit par conséquent d’un domaine que j’estime connaître et maîtriser davantage que la moyenne. Qui plus est, j’en suis tout naturellement friande puisque j’ai choisi cette voie somme toute très particulière. Des séries se déroulant dans un hôpital de ce genre ne sont pas légion, il est donc normal de ne pas en écarter. Ce petit paragraphe pour placer le contexte et expliquer que face à ce type de production, je suis forcément quelque peu biaisée ; je ne peux pas m’empêcher de laisser parler une fibre professionnelle qui parasite parfois l’appréciation que l’on aurait pu ressentir en tant que néophyte.

Mettre en scène le monde psychiatrique est loin de s’avérer évident et de nombreuses histoires se sont d’ailleurs justement déjà fourvoyées. Les écueils sont multiples et il est dès lors peu surprenant que certaines optent pour une vision fantasmée de maladies mentales, tandis que d’autres sombrent dans la surenchère et la caricature omniprésentes. En résumé, peu de séries télévisées peuvent se vanter de réussir à dépeindre de manière plutôt crédible et réaliste ce qui se déroule entre les quatre murs de ces institutions imprégnées de ce que l’on qualifie volontiers de folie, terme hautement sensationnaliste et vendeur. Sans être dénuée de défauts, Heimsendir transmet une peinture somme toute solide de la température régnant dans ces hôpitaux psychiatriques, souvent montrés du doigt et comparés à l’antichambre de la honte, là où sont enfermés les fameux aliénés et dégénérés. Un des atouts de cette mini-série islandaise est de privilégier l’authenticité et de ne généralement pas chercher à rendre glamour des situations et des personnalités qui ne le sont pas. La galerie de protagonistes est plutôt importante et fait état de nombreuses pathologies différentes, tout en essayant de ne pas résumer ces figures à leurs propres troubles. Cette approche leur offre par la même occasion une véritable humanité et ne les limite pas à des cas amusants, oppressants, ou les deux à la fois. À ce propos, ce sont surtout les premiers épisodes qui marquent grâce à une tonalité parfaitement retranscrite. Elle devrait sans aucun doute rappeler des souvenirs à ceux ayant fréquenté ces établissements. En effet, les visages entraperçus sont plus vrais que nature et il en ressort un climat émotionnel ne laissant pas indifférent. La série se déroulant astucieusement aux débuts des années 1990, les médicaments psychotropes y ont une place de choix et représentent justement l’un des points clés du principal fil rouge du scénario. Les journées passent, se ressemblent et sont rythmées par la prise de ces cachets multicolores où, chacun son tour, reçoit son cocktail supposément miraculeux. Cette camisole chimique est vivement critiquée par le nouvel arrivant, Einar (Halldór Gylfason), qui ne comprend pas pourquoi tout le monde serait contraint d’ingérer ce lourd traitement abrutissant ayant pour conséquence la plus visible la déambulation fantomatique de ses victimes dans les couloirs. C’est pourquoi il profite d’un moment de faiblesse du personnel pour séquestrer les soignants, s’arroger les pleins pouvoirs et transformer l’hôpital en ce qu’il espère être une utopie pour les malades. Outre sa dimension humaine dans un univers régulièrement déshumanisé, Heimsendir s’apparente à une allégorie politique dans la lignée du maître en la matière, le roman Animal Farm (La ferme des animaux) de George Orwell que, normalement, quiconque connaît même sans l’avoir nécessairement lu.

À première vue, Einar est ainsi un individu tout ce qu’il y a de plus banal. À son arrivée à l’hôpital, la caméra s’amuse volontairement de la situation en ne révélant pas immédiatement ce qui l’y amène. Rapidement, le téléspectateur réalise qu’il y a certainement sa place tant il croit voir des choses – ou plutôt, un animal – qui ne se trouvent pas là. Il va de soi que lorsque l’on n’est pas conscient de ses propres troubles, autrement dit quand on souffre d’anosognosie, il est très compliqué d’accepter les soins et d’essayer d’avancer vers le chemin de la guérison. Or, un grand nombre des patients psychiatriques ne disposent justement pas de cette conscience de leur état pathologique. Sans surprise, Einar est donc réfractaire à toute prise en charge, d’autant plus qu’elle paraît se limiter à une pharmacopée souvent invasive, et à quelques groupes de paroles fondamentalement idiots et ne servant vraisemblablement qu’à accentuer davantage les difficultés psychiques sous-jacentes. La mini-série aborde son cadre de manière satirique, voire absurde, et permet ainsi à l’ensemble de gagner en critique et en férocité. Les traitements psychotropes ont fait des ravages par le passé et si d’aucuns affirment que c’est encore le cas, l’évolution est tout de même relativement positive, et plusieurs courants théoriques tendent justement à restreindre leur consommation. Quoi qu’il en soit, Einar, lui, refuse d’ingérer une quelconque pilule, harcèle les soignants et se heurte à un mur. Face à ce système bien cadré et conformiste où les règles ne doivent en aucun cas être outrepassées, la moindre de ses revendications se transforme en affront et lui vaut seulement des contentions physiques et psychologiques. Pour appuyer son propos, le scénario n’hésite pas à s’amuser de quelques clichés en vigueur dans le monde de la psychiatrie comme l’infirmière revêche ne voyant même plus l’humain derrière le patient, le directeur totalement déconnecté de la réalité ayant oublié le sens de l’éthique, ou encore le thérapeute calme, doux, et empathique qui, comme par hasard, essaye de son côté d’améliorer le confort des malades non pas via un remède chimique, mais à travers d’autres moyens plus écologiques. L’écriture aurait peut-être gagné à être davantage nuancée dans leur caractérisation et à les rendre attachants tant ils n’inspirent pas foncièrement grand-chose ; ils ont au moins le mérite de disposer, à l’instar de ceux dont ils s’occupent, d’une humanisation en bonne et due forme. Le constat est surtout positif concernant la fille du thérapeute et de l’infirmière qui se trouve à passer le week-end à l’hôpital – certes, il s’agit là d’un élément assez étrange de l’histoire et peu crédible –, elle qui, étonnamment, se prend d’affection pour les âmes en peine qu’elle y découvre. Elle symbolise probablement l’esprit du téléspectateur face à toutes ces personnalités, cabossées de la vie pour des raisons aussi diverses que variées, susceptibles de toucher du fait de leur triste authenticité malgré une sensible tonalité manichéenne.

Contre toute attente, Heimsendir utilise son cadre hospitalier pour y injecter une dimension allégorique à travers un récit politico-artistique. Le contestataire Einar réussit à convaincre les patients de l’importance de se rebeller contre le système en place et de prendre de nouveau les rênes de leur existence. Profitant que le personnel est peu nombreux, les malades renversent la situation et enferment leurs soignants qui n’ont plus que le choix d’attendre et, peut-être même, de subir un effet sacrément pervers de leurs traitements de choc. Dans le but d’oublier toutes les règles en vigueur et de prôner la liberté envers et contre tout, Einar propose d’écrire une constitution. Au départ, les esprits s’échauffent, l’exaltation se fraye un chemin, les réunions entre anciens patients se multiplient, chacun a son mot à dire sauf que, progressivement, certains réalisent les limites d’une telle manœuvre. Après tout, il y a les malades moins malades qui dirigent et, les autres, qui suivent. La liberté n’est-elle au final pas relative ? L’utopie se transforme rapidement en totalitarisme, la faute à un pensionnaire, l’ambivalent Margeir. Souffrant du supposé trouble dissociatif de l’identité, il change donc de personnalité lorsque l’on s’y attend le moins et fait preuve d’une grande dangerosité du fait d’une mégalomanie évidente. C’est avec ce protagoniste que la mini-série voit malheureusement sa force décliner dès sa seconde partie. En effet, Margeir a beau être solidement interprété par Jörundur Ragnarsson, il tombe au fur et à mesure dans une vraie caricature et peine à se montrer convaincant. De surcroît, l’ultime épisode devient moyennement ridicule, voire grotesque, notamment en raison du personnage incarné par Björn Hlynur Haraldsson (Hamarinn). S’il est indiscutable que la production s’amuse de l’absurde afin d’amplifier la satire, elle en fait parfois un peu trop et perd en chemin de sa puissance. L’image de cette sorte d’essai politique s’épuise et aurait probablement gagné à être davantage condensée. En tout cas, si les actions d’Einar et de ses compères sont au départ sincères et que le mouvement se cherche une vraie dimension idéologique, les envies de pouvoir viennent très rapidement envenimer une situation qui court droit à la catastrophe. Il faut avouer que dans cette galerie de personnages, les points de vue diffèrent forcément et tous ne sont pas prêts à donner de leur personne au même titre que d’autres. Les premiers épisodes de Heimsendir illustrent d’ailleurs à merveille cette ambiance de chaos permanent où la tension va crescendo et semble ne pas pouvoir atteindre son point culminant. L’anarchie est telle que le scénario paraît de prime abord ne pas être maîtrisé, ce qui n’est pas le cas. L’utopie, l’idéalisme et les rêves de liberté sont oubliés pour laisser place à une instrumentalisation de la peur, à un culte du meneur, à des mensonges et à la manipulation. Paradoxalement, chacun finit par empiéter sur l’autonomie du voisin dans son propre intérêt, et plusieurs n’hésitent pas à chercher à éliminer leurs concurrents potentiels. En bref, à la fin, les patients et les soignants se confondent dans leurs pensées, mais aussi dans leurs manières de procéder. Seul compte le dirigeant. L’allégorie ne s’arrête pas à la dimension politique en tant que telle puisqu’elle s’offre la capacité de multiplier les références à la Révolution française, étendard hautement symbolique d’une lutte pour les libertés. Entre des images évidentes comme le bicorne napoléonien ou des termes forts – thermidor, principalement –, et d’autres plus discrètes telles que des reconstitutions métaphoriques de certaines scènes historiques, Heimsendir démontre son soin du détail. Elle le confirme d’autant plus à travers sa réalisation, son choix de couleurs évolutives et plus qu’évocatrices, ou encore via sa bande-son employant de nombreuses compositions de musique classique et délivrant par la même occasion une tonalité par moments fascinante.

Au final, Heimsendir propose à la fois une plongée satirique froidement féroce dans le monde désabusé de la psychiatrie, tout en se permettant d’offrir avec clairvoyance un récit politique allégorique désillusionné où un régime totalitaire prend progressivement place. Grâce à une inventivité et une richesse indubitables, elle se montre dès lors fine et bien plus dense que ce que l’on aurait pu imaginer en la débutant. S’il est ainsi évident qu’elle fait preuve d’intelligence à travers sa peinture cynique des révolutions perpétuellement amenées à échouer, elle se dilue sensiblement vers sa fin et perd en subtilité en dépit d’une causticité appréciable. Le constat s’avère plus mitigé pour la sphère médicale puisqu’elle n’évite pas les écueils souvent liés au trop fameux trouble dissociatif de la personnalité, et souffre par la même occasion d’approximations, voire d’un aspect parfois presque poussif. Cependant, que l’on se rassure, cela n’enlève pas l’ambition et les forces de la mini-série, que celles-ci concernent la dimension psychiatrique où l’ambiance des débuts reflète avec malaise l’atmosphère au sein de ces institutions, mais aussi un récit métaphorique de l’installation au pouvoir d’un système despotique. Sans se révéler fondamentalement indispensable, cette fiction islandaise délivre un divertissement de qualité, ludique et éveillant les consciences – ce qui est déjà plus que satisfaisant, non ?


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