Shinya Shokudô | 深夜食堂 (saison 1)

Par , le 9 octobre 2013

Kodoku no Gourmet ne vous pas suffisamment rassasié ? Alors, Shinya Shokudô devrait continuer de remplir admirablement bien votre estomac. Comme souvent dans le cas de fictions japonaises, un manga en est à l’origine. Plus particulièrement, il s’agit de l’œuvre du même nom d’Abe Yarô, toujours en cours et composée de onze volumes à l’heure à laquelle ce billet est publié ; malheureusement, aucune édition française n’est (encore ?) disponible. L’adaptation télévisée est quant à elle constituée de deux saisons, et il est fort possible qu’une suite voie le jour dans les mois ou années à venir. Quoi qu’il en soit, pour l’instant occupons-nous de la première, disposant de dix épisodes de vingt-cinq minutes diffusés sur TBS entre octobre et décembre 2009. Aucun spoiler.

Tous les jours, un restaurateur ouvre les portes de son établissement confidentiel dès minuit pour les refermer à sept heures du matin. S’il est écrit sur son menu qu’il ne sert qu’une sorte de ragoût de porc (du tonjiru), il accepte en réalité toutes les demandes de ses clients, à condition qu’elles soient réalisables. Manger délie les langues, détend et aide les habitués à se confier, se décharger, voire peut-être même, à régler quelques uns de leurs problèmes.

     

Katzina et Livia semblaient tellement enjouées face à Shinya Shokudô qu’il me paraissait évident que cette série se devait de figurer sur ma liste de réjouissances futures. Sans grande surprise, le temps a passé et ce n’est que dernièrement que je lui ai enfin donné sa chance. Il est assez amusant de comparer cette production à Kodoku no Gourmet que je viens aussi justement de tester il y a peu ; effectivement, bien que les deux aient beau s’attarder sur les plaisirs culinaires, elles possèdent une approche différente les rendant singulièrement uniques. Tandis que la première se focalise surtout sur son héros et place au centre de ses propos la nourriture, la seconde se déroule certes dans un restaurant mais a pour prisme l’être humain dans toutes ses faiblesses et ses forces. En d’autres termes, ces deux j-dramas sont complémentaires et n’empiètent absolument pas sur les plates-bandes de l’autre. Leur plus grand point commun est probablement le fait qu’ils soient atypiques et quasi incontournables.  

Les dix épisodes de cette première saison sont similaires sur la forme puisqu’ils mettent généralement en avant un client et une cuisine qu’il a choisie pour diverses raisons : par goût, nostalgie, imitation, etc. Loin de se limiter aux stricts décors du restaurant, la caméra se rend également dans le quotidien de ce personnage et illustre ce qui l’inquiète. Ce shinya shokudô – soit, littéralement en français, le restaurant de minuit – s’apparente en réalité à une sorte de catharsis pour ses clients, fidèles ou non. Déguster un bon petit plat, discuter avec le patron et les autres consommateurs, et surtout, profiter de l’atmosphère, les aident à avancer sainement, ou tout du moins, à commencer à cheminer. Loin de disposer d’une intrigue extrêmement dense, le j-drama favorise de courts instantanés s’approchant de la tranche de vie. Techniquement, il ne se passe donc rien d’exceptionnellement trépidant et les rebondissements ne sont pas là pour surprendre le spectateur. D’ailleurs, le rythme est lent, sans être pour autant monotone ou sans saveur. Bien au contraire, sa tranquillité apporte une grande sérénité à l’ensemble disposant d’une ambiance intimiste et résolument fascinante. Les sentiments et les émotions y sont décrits avec une grande finesse et le public s’implique dans ce qu’il voit. À vrai dire, même des passages anecdotiques apportent une réaction touchante. La magnifique chanson du générique de début, Omohide de Suzuki Tsunekichi, amorce justement cette immersion dans les tréfonds personnels et secrets d’une population amenée à fréquenter un restaurant de nuit. Avec la voix traînante du chanteur, la mélancolie et la nostalgie induites par cette instrumentalisation acoustique, elle donne immédiatement le ton. Le contraste avec la chanson de fin, l’entraînante et joyeuse Believe in Paradise de MAGIC PARTY, est assez saisissant et symbolise parfaitement la positive évolution intérieure des protagonistes. Les bruitages, la musique et plus particulièrement les chansons détiennent une place extrêmement importante au sein de ces photographies gustatives, et prennent parfois littéralement le pas sur le reste. Tous les éléments sont en place pour concocter une véritable atmosphère, qu’il s’agisse des décors du petit établissement fort chaleureux, de la photographie soignée, des plans nocturnes de Tôkyô mais aussi, bien évidemment, du cœur-même de Shinya Shokudô.

Incarné par un Kobayashi Kaoru (Shiawase ni Narô yo) à qui le rôle va comme un gant, le chef du restaurant est un véritable mystère. Aucune information le concernant n’est distillée tout au long de la série ; sa seule distinction est la cicatrice qu’il arbore sur le visage. Si ce parti pris peut parfois irriter et parasiter une fiction, ce n’est jamais le cas ici. Avec son regard bienveillant, son empathie et son écoute active, le master, comme tout le monde le nomme, est un homme empreint de gentillesse et de délicatesse. Il accepte toutes les suggestions de ses clients, leur prépare ce qu’ils désirent du mieux qu’il peut et les laisse savourer, en se plaçant toujours en retrait. De temps en temps, il glisse un conseil mais il n’est pas intrusif. Sa caractérisation a beau être limitée, elle n’en demeure pas moins définitivement solide. Quid de ses fidèles clients ? L’excellent point de la saison est de réussir à dépasser son format routinier. Quand bien même chaque épisode s’attarde ainsi sur une personnalité, il n’en ressort pas de schéma mécanique. La bonne idée est de faire régulièrement revenir ces protagonistes en arrière-plan, sans qu’ils ne soient forcément l’objet de l’épisode. En définitive, ces visages deviennent rapidement coutumiers bien que l’on ne retienne pas leur nom. La stripteaseuse, les yakuzas – dont un incarné par le génial Matsushige Yutaka (le héros de Kodoku no Gourmet, d’ailleurs) –, les ochazuke sisters, une chanteuse d’enka ou encore le gay efféminé sont des figures attachantes et finement croquées à partir de détails presque secondaires, mais faisant aisément mouche. Il ressort de cette galerie une profonde authenticité et un aspect presque familial. Le restaurant n’étant ouvert que la nuit, sa clientèle est sans grande surprise celle de ce monde si particulier. Les gangsters, les travailleurs du sexe ou, plus trivialement, les vendeurs de journaux s’y retrouvent, discutent et interagissent alors qu’ils n’ont, à première vue, aucun point commun. La série fait preuve d’une certaine liberté de ton, probablement en raison de son horaire tardive de diffusion, et malgré des histoires et un univers sensiblement sordides, elle arrive généralement à les retranscrire d’une jolie manière, sublimant les bons côtés de l’être humain. Que l’on se rassure, elle n’est ni consensuelle, ni sentimentale. Elle tend plutôt à se montrer mesurée et nuancée avec une tristesse toujours latente non dénuée d’une pointe humoristique et piquante. En dépit de quelques épisodes en-dessous des autres, l’homogénéité est indiscutable. Enfin, pour l’anecdote, il est possible d’y reconnaître plusieurs acteurs comme Odagiri Joe et ses phrases nébuleuses, Tanaka Kei (Soredemo, Ikite Yuku, Taiyô no Uta, Water Boys), Taguchi Tomorowo (QP) ou encore YOU (Oh! My Girl!!).

Si l’identité de la série se construit principalement autour de ses personnages et de ce qu’ils vivent au sein du restaurant, la nourriture se taille bien sûr aussi une place de choix. Son importance est capitale étant donné qu’elle s’entremêle à la mémoire et amène à se remémorer des évènements de sa vie. Qui n’a jamais eu comme un retour en arrière en sentant les effluves d’un plat, ou en goûtant une saveur presque oubliée ? Qui garde au fond de son cœur un sentiment nostalgique pour des mets parfois très simples préparés avec amour par quelqu’un de proche ? Quiconque a probablement associé, et le fera encore, cette cuisine à des faits individuels bien particuliers, liant les deux inextricablement. Cette subsistance somme toute négligeable implique une charge émotionnelle prégnante et personnelle quant à son passé. Ce j-drama joue beaucoup sur ce phénomène et l’emploie à merveille pour retranscrire ses histoires. Autrement, les épisodes prennent en plus le temps de disposer d’un petit interlude, après le clap de fin, où l’un de ces habitués explique en quelques points une astuce pour mitonner au mieux le menu du jour. Le master est derrière les fourneaux, ne pipe mot, et regarde parfois la caméra avec l’œil pétillant. Systématiquement, le petit discours se termine par une bonne nuit à l’attention du public. Shinya Shokudô propose quasi exclusivement des aliments se distinguant par un parfum typiquement japonais tels que du ramen, de l’ochazuke, des saucisses découpées en forme de poulpe, du riz au beurre, de la salade de pommes de terre, etc. Présentés sans fioriture et tout aussi simplement que tout le reste, ces plats gardent une humilité appréciable. Le cadrage est suffisamment varié pour ne pas s’apparenter à un documentaire bien que la caméra prenne aussi le temps de faire saliver avec de gros plans sur toute cette gourmandise. Comme toute série culinaire qui se respecte, celle-ci est une vraie torture lorsque l’on a le ventre vide – plein aussi, finalement.

En définitive, la première saison de Shinya Shokudô est plus qu’un voyage culinaire. Avant toute chose, elle s’avère effectivement être une aventure humaine empreinte de sentiments, d’émotions et d’une grande douceur poétique, associant la nourriture à des souvenirs et à une nostalgie ambiante. Par son humanisme, son ambiance calmement délicate et intimiste, elle invite au repos et à beaucoup de chaleur. Plus particulièrement, à travers ses vignettes douces-amères, elle dévoile discrètement et subtilement l’arôme de la culture japonaise tout en gardant une universalité fédératrice. C’est précisément là où le visionnage se révèle fascinant et presque magique. Le minimalisme et la sobriété de l’ensemble permettent de sublimer ces tranches de vie banales et plus que sincères, et de leur offrir une unicité. La tendresse y côtoie l’amertume pendant que la tristesse cathartique se tient toujours en toile de fond de cette fiction délicieusement originale.  


2 Comments

  1. Caroline
    Dramafana• 9 octobre 2013 at 16:22

    C’est sur le blog de Katzina que j’ai découvert ce drama et depuis, il est noté sur ma liste.
    Je suis très intriguée par cette série, au scénario en apparence banal, mais l’intérêt réside ailleurs et c’est cet « ailleurs », cette galerie de personnages et tous ces mets (qui – soit dit au passage – me mettent déjà l’eau à la bouche) que j’ai bien envie de découvrir. L’ambiance nocturne doit certainement apporter un plus.
    Ton avis vient corroborer le fait que ce drama a de fortes chances de me plaire et c’est tant mieux!

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    • Caroline
      Caroline• 9 octobre 2013 at 18:48

      À force d’en lire du bien, j’avais vraiment peur de ne pas y adhérer mais, si, ce fut une belle découverte. Tu te doutes donc que je te la conseille plus que vivement et je suis presque persuadée que toi aussi tu succomberas à son charme indéniable. Bonne dégustation ;).

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