Alors que l’hiver s’approche justement de nous avec des températures de plus en plus fraîches, il est de bon ton de revenir sur la troisième année de Game of Thrones. Composée de dix épisodes d’une cinquantaine de minutes, elle fut diffusée sur HBO entre mars et juin 2013. Tout comme pour les deux saisons précédentes, George R. R. Martin a écrit un script, en l’occurrence le 3×07, The Bear and the Maiden Fair. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens de nouveau à préciser avoir lu les romans jusqu’à la quatrième intégrale (j’attends la sortie de la cinquième de pied ferme !) et ne pas pouvoir arrêter de comparer l’adaptation avec l’original ; en revanche, j’évite toute allusion à la suite des évènements. Aucun spoiler.

Après une première année transposant à la lettre près le cycle littéraire du Trône de Fer, la deuxième s’en est sensiblement détachée. D’ailleurs, l’ensemble fut malheureusement parasité par une absence d’homogénéité, des choix scénaristiques discutables et un rythme trop rapide empêchant d’asseoir un vrai impact émotionnel. Cependant, en dépit de ses lacunes, cette deuxième année parvenait à convaincre en raison d’un divertissement spectaculaire parfaitement calibré. Pour sa défense, celle-ci recourant au deuxième livre, plus calme et moins passionnant que le précédent, mais, surtout, que le postérieur. Quid de ce qui nous intéresse aujourd’hui ? La saison trois s’attarde sur la troisième intégrale, A Storm of Swords, bien que compte tenu de sa densité, elle n’illustre techniquement que la moitié de ce qui y est dépeint, l’autre partie sera dès lors mise en scène dès l’année prochaine. Théoriquement, c’est en tout cas ce que cherchent les producteurs. En pratique, ce n’est pas exactement ça, ce qui se comprend étant donné la méthode de narration de l’auteur. Ces dix nouveaux épisodes utilisent certes le matériel dudit livre, mais ils emploient aussi des évènements dévoilés plus tard dans la version littéraire. Et ça, c’est susceptible d’irriter ceux qui, comme moi, n’ont pas encore lu le dernier volume en date, A Dance with Dragons. Par exemple, toute l’intrigue traînant beaucoup trop en longueur avec Theon et le mystérieux individu joué par Iwan Rheon (Misfits) n’apparaît aucunement dans A Storm of Swords ou le roman d’après. Il s’avère également normal de se poser des questions sur d’autres développements comme celui en lien avec Mélisandre et Gendry qui peuvent très bien sortir de l’imagination fertile des scénaristes, comme de la suite. Pour peu que l’on veuille tout découvrir en premier lieu dans les ouvrages, il y a de quoi être ennuyé en comprenant qu’il devient désormais clairement nécessaire d’être totalement à jour, au risque de voir quelques éléments divulgués. Impossible sur le moment de distinguer ce qui a déjà été écrit de ce qui est inventé. Ne le nions pas, il ne s’agit pas de révélations-chocs ou susceptibles de parasiter tout plaisir, mais, dans les faits, il paraît légitime de finir presque frustré. Pour être honnête, j’en viens à me demander si je regarde la saison quatre lors de sa diffusion ou si j’attends d’avoir lu la cinquième intégrale. Quoi qu’il en soit, celle-ci ajoute des passages inédits, ce qui est au demeurant une excellente chose puisque la fiction a un incroyable besoin de se créer une identité propre et de ne pas se borner à être une illustration vivante de l’univers. La tâche est ardue, il est vrai, mais nullement insurmontable.

Pour en revenir au sujet de l’adaptation, c’est peu étonnant qu’après la prise de quelques libertés l’année précédente, cette troisième saison continue d’accentuer les différences. De toute manière, il paraît à l’heure actuelle incontestable que la série rattrapera prochainement les romans tant George R.R. Martin écrit à la vitesse d’un escargot asthmatique. La question que les fans du cycle littéraire pourraient se poser est la suivante : est-ce que je souhaite découvrir en premier lieu une conclusion issue de l’esprit des dirigeants de la production télévisée ou celle de l’auteur ? Pour ma part, la réponse est évidente. Une fois l’épuisement du matériel original atteint, je laisserai sûrement la fiction en chair et en os momentanément de côté. Au cours de ce visionnage, j’ai réalisé que je n’arriverai probablement jamais à m’y immerger totalement. Certes, il s’agit là d’une jolie animation des livres proposant un spectacle grandiose, cela grâce à une solide interprétation, une tonalité épique parfois retranscrite avec virtuosité et à des paysages stupéfiants. Or, elle demeure malgré tout superficielle lorsque l’on ne peut s’empêcher de la comparer aux romans qui sont plus subtils, riches et émotionnellement terribles. Les noces pourpres sont certainement l’exemple le plus parlant, car dans cette saison, je n’ai pas été aussi choquée et anéantie qu’à la lecture ; d’aucuns pourraient l’expliciter par l’absence de surprise si ce n’est que je suis persuadée que ceci ne justifie pas tout. Il faut que Game of Thrones réussisse à injecter de la nouveauté afin d’apporter du suspense et de l’adrénaline aux lecteurs, bien qu’ironiquement, tout ajout est toujours susceptible de déplaire. La transposition à la télévision est-elle compliquée et ingrate ? Absolument, mais c’est là le travail des scénaristes et autres producteurs que de trouver le parfait juste milieu de manière à combler à la fois les néophytes comme les plus expérimentés. Au bout de trois ans, il n’est plus possible de se contenter de la magie créée par l’apparition de ces personnages et de leur monde à l’écran. Ces deux paragraphes confus pour tenter d’expliquer que ce côté lune de miel a disparu et que j’attends dorénavant davantage de Game of Thrones. Je ne peux occulter les romans et de ne voir ici qu’une simple série. En clair, je suis certainement moins enthousiaste que ce que j’aurais pu l’être si je n’avais pas lu le cycle. Est-ce que je m’en plains ? Non puisque je suis avant tout une immense passionnée du Trône de Fer et non pas de son adaptation. Sur ce, arrêtons de discuter des livres et focalisons-nous sur la saison en tant que telle.

Game of Thrones nous quittait en 2012 par l’arrivée fracassante de Tywin Lannister à Port-Réal. Écrasant l’armée de Stannis Baratheon, il apportait la famille Tyrell ainsi que moult changements. Si le retour de la fiction est très laborieux au cours de ses deux premiers épisodes s’apparentant à une lente mise en place, la recette fonctionne davantage dès le troisième. Le grand atout de l’ensemble est sans conteste cette retranscription animée de la guerre intestine au sein de la capitale des Sept Couronnes. Devenu Main du roi, Tywin entend bien asseoir son autorité et prendre les choses à bras-le-corps. Toujours imposant et charismatique, il offre de superbes scènes intenses et tout autant sublimées par les autres personnages papillonnant autour de lui ; le passage avec les chaises dans le 3×03, Walk of Punishment, l’atteste. Toutefois, si Tywin dispose de ressources indéniables, il n’est pas le souverain et se doit de composer avec son petit-fils, l’insupportable Joffrey persévérant avec perversion ses actes innommables, mais aussi et surtout avec les Tyrell. Jusque-là rangés à la cause de Renly Baratheon, ils se sont tournés vers les Lannister dès que le vent leur fut plus favorable. Les deux familles se lancent dans une lutte froide où tous les coups sont permis et où le trône de fer est la récompense. Sur leur chemin commun réside une jolie adolescente : Sansa Stark. Son union à Joffrey ayant été annulée, celle-ci demeure peu de temps sans promis et elle n’est pas la seule au cours de cette saison à devoir contracter un mariage douloureux et non choisi. L’aînée des filles Stark a mûri et malgré l’horreur de certains de ses supplices, elle garde toujours la tête haute. Le personnage a clairement gagné en intérêt au fil des épisodes et il s’avérait difficile d’imaginer qu’elle évoluerait de la sorte. Dans tous les cas, l’année dresse un portrait convaincant des relations à la cour. Margaery Tyrell continue d’amuser et d’intriguer, surtout lorsqu’elle côtoie Cersei, celle-ci voyant sa position s’affaiblir et comprenant que sa jeunesse est derrière elle. Lady Olenna Tyrell, incarnée par une excellente Diana Rigg (la fameuse Emma Peel de The Avengers), est l’une des flagrantes valeurs sûres de cette troisième année et démontre sans commune mesure qu’elle mérite son surnom de reine des épines. À côté d’eux gravitent un toujours attachant Varys dévoilant quelques bribes de son passé, une exploration inédite et comique de Podrick, mais aussi, bien sûr, la preuve de la supériorité de Tyrion sur tout le monde dans le sens où dès qu’il apparaît, toute séquence en devient fascinante. Entre coups bas, alliances hypocrites, malversations, manigances et pièges parfois diablement honteux, ces évènements dressent une ambiance létale à Port-Réal et, forcément, plutôt stimulante. Le constat est du même acabit pour deux figures tentant justement de se rendre dans cette cité.

En délivrant en catimini Jaime Lannister, Catelyn Stark demanda à Brienne de Torth de l’y conduire jusqu’à Tywin afin qu’il libère Sansa et Arya, l’épouse d’Eddard ne sachant aucunement que sa benjamine est portée disparue. Tout au long des épisodes, le scénario met en scène le chemin périlleux de ce duo plus qu’atypique. Le chevalier fringant n’a plus rien de propre et d’attirant après avoir passé d’interminables mois de captivité. Obligé de suivre la grande Brienne, il cherche régulièrement à s’échapper, mais il comprend rapidement qu’il ne fait pas nécessairement le poids et que de toute manière, leur route n’est pas assurée en dépit de son statut de fils de Main du roi. S’il faut retenir une relation dans cette saison trois, c’est celle-ci. Outre l’association originale et incongrue des deux, elle permet surtout de découvrir les personnages et plus particulièrement le Régicide. Illustré jusque-là comme un homme assez froid, calculateur et n’hésitant pas à pousser dans le vide un jeune garçon, il est ici dépeint en tant qu’individu bien plus nuancé et presque brisé. Qui plus est, ce qu’il subit et ce qu’il perd ne font que dramatiser et intensifier son parcours au final quasi initiatique auprès d’une Brienne qui, elle, voit quelques-unes de ses barrières se lever et disposer d’une vision moins manichéenne. L’alchimie entre les deux acteurs est plus que palpable et offre de superbes scènes, dont celle du bain coupant littéralement la respiration de son public. Les deux ne sont pas les seuls à vouloir rejoindre Port-Réal puisque parallèlement, de l’autre côté du monde, une tente de fouler un jour le sol de ce royaume fantasmé : Daenerys. La concernant, le résultat est globalement meilleur que la saison passée, mais toutes ses séquences souffrent du fait qu’elle soit isolée, là-bas, et qu’il devient frustrant de comprendre que Westeros est encore loin. Le point culminant de la jeune femme est bien sûr la fin du 3×04, And Now His Watch Is Ended, avec cette libération à Astapor où la musique de Ramin Djawadi habille ce qui se déroule et délivre une tonalité épique extraordinaire et amenant presque à sauter de son fauteuil, galvanisé par la populace. Néanmoins, à part admirer Daenerys se promener dans ces paysages arides, s’amuser avec ses dragons et l’effet qu’elle produit sur tout homme se trouvant sur son passage, il n’y a pas grand-chose de plus à retenir. Sans parler de son aspect assez plat en raison d’un schéma mécanique, le dernier épisode est d’ailleurs sensiblement ridicule et aurait gagné un traitement moins cliché pour montrer la montée en puissance de la khaleesi. À vrai dire, excepté quelques rares chanceuses, la saison n’est pas cette fois-ci encore capable de s’attarder sur certaines figures et de leur adjoindre une caractérisation digne de ce nom, les limitant par moments seulement à ce qui leur arrive et non pas à ce qu’elles sont. C’est le cas de Daenerys et aussi de beaucoup, beaucoup d’autres.

Game of Thrones a pour qualité de posséder une grande galerie de protagonistes. Sauf que simultanément, il s’agit également de l’un de ses défauts, car la série les fait apparaître toutes les semaines de diffusion. Tout autant que précédemment, cette saison peine à être suffisamment homogène pour satisfaire. Plutôt que de se focaliser sur quelqu’un, quitte à en mettre d’autres temporairement de côté, elle préfère tous les passer en revue, laissant une sensation de non-approfondissement rapidement désagréable. Alors que la troisième intégrale détient justement de nombreux rebondissements et offre par conséquent matière à rythmer grandement un scénario, ces dix épisodes se révèlent tantôt lents et plats. Ce n’est pas du tout que l’on s’ennuie, mais il subsiste régulièrement une impression de ne pas avoir avancé une fois la télévision éteinte. La suite se doit d’opter pour un format moins mécanique avec ses débuts exposant la situation, une tension grimpant progressivement jusqu’à la neuvième semaine, une scène-choc, et une conclusion annuelle lançant les intrigues. Le canevas est visible et rigide, annulant la surprise, surtout si l’on est au fait de la teneur des évènements. Au cours de l’année, les déceptions sont assez grandes concernant le traitement de ces personnages cheminant en aveugle. Par exemple, que retenir d’Arya si ce n’est qu’après s’être enfuie d’Harrenhal, elle gambade dans le Conflans ? Rien. Heureusement, l’arc avec Béric Dondarrion est rondement mené et atténue le survol du Limier ; espérons que la prochaine saison développe cette superbe dynamique particulière. Arya cherche donc à retrouver coûte que coûte sa famille, à savoir Robb et Catelyn. Si la seconde est totalement transparente, le premier dispose d’un temps d’antenne trop important, probablement afin de maximiser artificiellement l’impact de son devenir dans les épisodes. En d’autres termes, il convient de supporter des séquences moyennement engageantes avec son épouse. Le point culminant se situe évidemment dans le 3×09, The Rains of Castamere, et s’il n’est pas aussi puissant que le chapitre du roman, il marque et ne laisse pas indifférent, surtout quand l’écran noir surgit et qu’aucune musique n’est entendue. Au moins, le clan Tully, avec Edmure joué par Tobias Menzies (Rome), apparaît enfin. Sinon, ne commençons pas à mentionner Stannis qui, malgré quelques scènes supposées l’imposer à l’audience, ne parvient pas à exprimer une once de charisme. Bien sûr, le personnage n’est pas voulu être subjuguant, mais un minimum ne serait pas de refus. Cela étant, le chevalier Oignon – accessoirement, un de mes favoris – est davantage choyé. Évoqué précédemment, le cas de Theon Greyjoy – et encore un de mes chouchous – est atterrant parce que la caméra se perd dans des séquences sordides qui ne peuvent être aucunement justifiées. Par chance, elles permettent de délivrer à Asha une porte de sortie dans l’ultime épisode valant le détour et la symbolisant comme figure clairement à suivre et à apprécier. Pour terminer ce passage en revue des protagonistes, Bran ayant drôlement grandi – sans remémorer la mue de sa voix – rencontre enfin Jojen (Thomas Sangster – Love Actually) et Meera (Ellie Kendrick – Upstairs Downstairs) Reed qui doivent certainement n’avoir aucun impact sur les néophytes, ce qui est une honte. Toute la dimension avec les zomans est également moyennement enthousiasmante pour l’instant. Quant à Jon et ses déboires au nord du Mur, le résultat n’est pas non plus à la hauteur des espérances. Mance Rayder a beau être incarné par Ciarán Hinds (Rome), le personnage ne transperce pas l’écran. Demeurent le charme flamboyant d’Ygritte, les superbes paysages et, plus loin, le sympathique Sam délivrant quelques scènes angoissantes et beaucoup d’autres plus ennuyantes avec Gilly. Pour l’anecdote, plusieurs auront reconnu Mackenzie Crook (Pirates of the Caribbean) en Orell, mais aussi Burn Gorman (Torchwood) dans le tout petit rôle d’un membre de la Garde de Nuit.

Au final, la troisième année de Game of Thrones n’évite encore une fois pas les écueils passés et puisque les années se succèdent, le téléspectateur se montre davantage exigeant en attendant plus de cet univers à fort potentiel. Construite sur un format mécanique et trop morcelée au niveau de ses multiples intrigues à peine amorcées qu’elles sont oubliées, elle souffre en outre d’un rythme fort calme alors que la tempête s’abat rageusement sur Westeros. S’il s’avère indiscutable que l’esthétique fascine toujours autant et que plusieurs personnages et arcs disposent d’une aura assez incroyable, des parasites empêchent d’être pleinement conquis. Sans forcément vouloir à tout prix comparer avec les romans insufflant un impact émotionnel et une grande subtilité, il n’est pas possible de nier que ces qualités font souvent défaut à la saison, et chagrinent justement par leur absence. Heureusement, d’autres scènes méritent à elles seules le déplacement et rappellent pourquoi l’univers de cette histoire complexe est époustouflant. Plus que jamais, la série confirme qu’elle doit impérativement se constituer une franche identité et se détacher grandement de celle qu’elle s’emploie à adapter.
Bonus : Where have all the wildlings gone?, un très chouette site tout en infographie retraçant les maisons, alliances et maintes particularités – attention, des spoilers sur l’intégralité de la série