Difficile de prendre au sérieux les Japonais lorsqu’ils commettent des renzoku sur le terrorisme comme Bloody Monday. Heureusement, cela ne signifie normalement pas que toutes leurs histoires de ce genre s’avèrent aussi ridicules. Est-ce que Gaiji Keisatsu permet justement de changer la donne ? Adapté du roman du même nom d’Asô Iku, ce j-drama est composé de six épisodes d’une petite cinquantaine de minutes diffusés sur NHK entre novembre et décembre 2009. Notons qu’il existe également un film datant de 2012 et devant vraisemblablement faire suite à ce dernier ; malheureusement, aucun sous-titre n’est disponible pour l’instant. Sotogoto est apparemment l’intitulé utilisé à l’international. Aucun spoiler.

Sumimoto Kenji dirige une équipe chargée de traquer les terroristes et les espions sévissant au Japon. Agissant sous couverture, il est obligé de systématiquement demeurer dans l’ombre et de ne pas créer de vagues. Cet homme obsédé par sa mission est prêt à tout pour la mener à bien, qu’importent les dommages collatéraux. Le jour où la jeune Matsuzawa Hina intègre les rangs de cette section, un grain de sable enraye la machine et entraîne une succession d’évènements incontrôlables.

     

Gaiji keisatsu est l’expression se rapportant aux forces de l’ordre nippones dédiées aux affaires étrangères. Ce terme est pourtant très large et susceptible de se référer à de multiples domaines aussi divers que variés. Après les attentats du 11 septembre 2001, le département de la police métropolitaine de Tôkyô a initié une division secrète dans le but de traquer les terroristes et de s’occuper d’espionnage. Usant de moyens parfois peu conventionnels, ses membres n’hésitent alors pas à s’infiltrer et poursuivre des tâches clandestines ; ce sont les fameuses black operations. Afin de ne pas être découverts du grand public et anéantir leur hypothétique atout, ils sont capables de laisser tomber des informateurs et de briser des vies entières. Quand bien même des avis éclairés comme ceux d’Éclair, Katzina et Livia ont vanté les mérites et l’originalité de cette fiction, son visionnage surprend dès son premier épisode. Effectivement, Gaiji Keisatsu est une série extrêmement atypique dans le paysage télévisuel nippon. Bien qu’elle fasse partie de ces énièmes productions policières, elle ne ressemble en aucun cas à ce que l’on trouve habituellement sur les petits écrans. S’il fallait vraiment émettre une analogie, ce serait certainement l’œuvre britannique Spooks qui viendrait spontanément à l’esprit. Les deux partagent en effet une atmosphère froide, presque désabusée, où l’action se place en retrait pour mieux privilégier la recherche du renseignement. Car, oui, Gaiji Keisatsu est avant tout un renzoku d’espionnage où le suspense s’entremêle aux cas de conscience, à une tension sous-jacente et à une pluridimensionnalité troublante.

Le directeur des affaires étrangères, Ariga Shôtarô (Ishibashi Ryô), est averti par la CIA de la présence fort potentielle d’un terroriste surnommé Fish sur le sol nippon. Cet individu dont on ne sait absolument rien de concret serait sur le point de mettre à mal à la sécurité nationale ; il s’avère donc impératif de repousser cette menace le plus rapidement possible. Assez étonnamment, les Américains travaillent de façon très rapprochée avec les Japonais et leur divulguent des renseignements, car, eux, ne possèdent pas même une agence en mesure de leur fournir le minimum vital. Une des principales raisons de cette collaboration est probablement liée au fait qu’au pays du Soleil-Levant, le terrorisme n’est guère pris au sérieux par le gouvernement, et les Japonais ne disposent pas de moyens aussi pointus que leurs confrères outre-Pacifique. En d’autres termes, il n’est pas étonnant que la section des affaires étrangères soit régulièrement pointée du doigt pour ses importantes dépenses alors que, techniquement, le Japon ne risquerait presque rien. Le climat est par conséquent complexe tant les dirigeants n’ont pas envie d’investir un quelconque budget dans cette protection supposément inutile. Quand Ariga essaye d’expliquer à une ministre aux dents longues incarnée par la sympathique Yo Kimiko (ChurasanWarui YatsuraYankee Bokô ni Kaeru, Aishiteiru to Itte Kure) l’existence de ce fameux Fish, celle-ci décide d’opter pour la sourde oreille bien que le Japon s’apprête à héberger une conférence sur l’antiterrorisme, cadre propice à un attentat de grande ampleur. Cherchant à gravir les échelons, l’heure est à ses yeux à la restriction financière afin d’apparaître la plus efficace possible. Ariga n’ayant de toute manière que de vagues pistes dévoilées par la CIA, il ne peut que présumer et stationner en position de faiblesse. C’est pourquoi il charge l’unité peu orthodoxe dirigée par Sumimoto Kenji de se lancer dans cette course contre la montre où tous les coups sont permis. Si l’accent est justement davantage axé sur Sumimoto et Matsuzawa, deux pions finalement anodins au niveau de la chaîne gouvernementale, le j-drama n’oublie pas pour autant les secrets du pouvoir. Il illustre alors les têtes pensantes où, là aussi, rien n’est jamais simple. Les méchants et les gentils n’y ont pas leur place, la justice s’apparentant quasiment à une valeur subjectivement abstraite. Tout y prend des proportions toujours plus emmêlées, l’ensemble étant en outre grandement parasité par des guerres d’idées et autres luttes intestines. Comme d’habitude, chacun souhaite tirer la gloire sur lui et s’en suivent des manigances.

Filatures, infiltrations, poses de micros, manipulations, mensonges éhontés, caméras de surveillance, rien n’arrête l’unité sous couverture dans cette production employant les codes propres au genre de l’espionnage. Traquer Fish et percer à jour les marionnettistes utilisant ce mercenaire sont le principal fil rouge du scénario politico-terroriste. Cependant, le contexte se complique sévèrement en raison du caractère insaisissable dudit personnage et de la stérilité des informations recueillies. Si le récit donne au départ l’impression d’être assez simple et linéaire, c’est pour mieux tromper, car il détend prestement sa toile d’araignée aux ramifications multiples et labyrinthiques. Une fois un élément mis à jour, ce sont d’autres qui s’y emboîtent pour densifier davantage l’intrigue aux relents d’une vraie matriochka. Dès ce moment, Gaiji Keisatsu abat progressivement ses cartes et lorsqu’elle paraît être venue à bout de ses ressources, c’est systématiquement pour surprendre de nouveau. Le dernier épisode aurait gagné à moins s’amuser des retournements de situation, mais, globalement, le j-drama demeure homogène. En jouant avec les faux-semblants, la série déstabilise par son imprévisibilité, ses relations en constant mouvement, ses flashbacks et flashforwards habiles, son climat de trahisons perpétuelles et sa propension à délivrer une angoisse sourde allant crescendo. Chaque protagoniste détient un rôle spécifique dans ce puzzle tourmenté, qu’il s’agisse de supérieurs comme celui porté par un toujours aussi magnétique Endô Kenichi (Shiroi Haru, Fumô Chitai), ou des Occidentaux présents en nombre contournant subtilement la caricature habituelle. Comme tout bon thriller qui se respecte, celui-ci déploie un suspense haletant où la paranoïa se taille une part de lion. À qui peut-on se fier quand personne ne suit les règles ? La réalisation soignée participe totalement à la lourde atmosphère. Avec une photographie très sombre et presque étouffante, les couleurs sont verdâtres, grisâtres, évitant toute trace d’une quelconque chaleur. Son cadrage parfois nerveux immerge par ailleurs d’autant plus son public en proie à un indicible malaise. Afin de parachever l’expérience, la bande originale orchestrée par l’excellent Umebayashi Shigeru, surtout réputé pour ses compositions cinématographiques (Shi Mian Mai FuLe Secret des Poignards Volants, 2046), se veut tour à tour prenante, stressante et intimiste. Qui plus est, l’ajout de symphonies classiques du répertoire de Beethoven offre une dimension tragique à cette production se transformant en fresque ambitieuse et aboutie au parfum shakespearien.

Alors que Sumimoto commence sa nouvelle mission à bras-le-corps, il recrute parallèlement une jeune femme, Matsuzawa Hina. Droite et intègre, elle ne connaissait tout naturellement pas jusque-là le département dans lequel elle vient d’être transférée. S’armant de bonne foi et d’un sens aigu de ce qui est bien ou mal, elle découvre avec une certaine stupeur le fonctionnement de son travail et, surtout, la personnalité de son supérieur direct. Interprété d’une main d’orfèvre par Watabe Atsurô (Koi ga Shitai x3, Byakuyakô, Sengoku Jieitai – 2006), Sumimoto est un policier expérimenté ayant déjà fait ses preuves au sein de l’espionnage. Fin stratège, il est tout autant manipulateur et à première vue sans réelle conscience morale. Sa froideur et son détachement le rendent encore davantage mystérieux et ambigu. Chacune de ses actions est mûrement pesée, réfléchie et non anodine. Pour lui, la fin justifie les moyens. Même si elle concentre une grande partie de son énergie à l’installation de son intrigue rondement menée, Gaiji Keisatsu ne laisse aucunement de côté ses héros qui en sont la figure de proue, et dépeint leurs motivations foncièrement humaines. Teintés d’une pluralité de nuances, ils se veulent difficiles à caractériser. La série refuse en effet toute trace de manichéisme et place régulièrement ses personnages face à des dilemmes moraux, en les obligeant à choisir entre ce que dicte leur for intérieur, ce qu’ils estiment être juste et ce qui serait supposément meilleur pour leur gouvernement. N’apportant pas une réponse puisqu’il n’en existe pas de préétablie – et parce que là n’est de toute manière pas son but –, elle soulève seulement quelques pistes analytiques pour lesquelles son public a toute la possibilité de cheminer et de réfléchir. Le calculateur Sumimoto en est l’exemple le plus concret. Si ses débuts dans la fiction le rendent extrêmement antipathique, son portrait se densifie en même temps qu’il tend à progressivement s’affiner et à brouiller les frontières. Humanisé grâce à son contexte familial présent et passé, Sumimoto se révèle au final fascinant et particulièrement ambivalent.

Loin de se limiter aux tactiques habituelles telles que la filature, l’unité de Sumimoto emploie également des informateurs. Simples civils n’ayant parfois aucune connexion ou ne tirant aucun bénéfice de ce qui s’apparente presque à une double vie, ces derniers fournissent des éléments capables de faire avancer les enquêtes en cours. Ils mettent leur destin en danger, sans filet de sécurité, car le secret du département de police prédomine et ne sera pas ébranlé, quand bien même une existence peut être directement menacée. Les dommages collatéraux sont écartés et non priorisés, partant du principe que la sûreté nationale prévaut. Or, les êtres humains composant le pays ne sont-ils pas le liant et le joyau à protéger ? Chacun de ces collaborateurs est uni par une relation très particulière avec l’un des professionnels. Gaiji Keisatsu esquisse cette riche et délicate dynamique où un individu a priori banal n’hésite pas à braver des risques pour des raisons qu’il ne connaît par ailleurs pas forcément. Matsuzawa (Ono Machiko – Carnation, Magma, Saikô no Rikon) utilise à contre-cœur dans ce rôle ingrat une ancienne camarade, Shimomura Aiko (Ishida Yuriko – Pride), bien moins innocente qu’elle n’y paraît. Pour en revenir à la fraîche recrue Matsuzawa, sans la qualifier de fade, elle peine à se montrer réellement passionnante de bout en bout. Naïve, elle apprend précipitamment de ses erreurs et finit par essayer de se placer au même niveau que Sumimoto, quitte à perdre au passage sa propre identité et ses valeurs auxquelles elle tenait profondément jusqu’à présent.

Au final, Gaiji Keisatsu est indiscutablement une série d’un calibre supérieur à la moyenne parmi la pléthore d’histoires policières phagocytant la télévision nippone. À travers son scénario haletant privilégiant l’intelligence à l’esbroufe, elle dépeint un univers sombre et non manichéen où ses personnages énigmatiques nagent en eaux troubles. S’intéressant à une cellule antiterroriste luttant sans concession contre des menaces plus qu’inquiétantes, elle se permet par ailleurs de délivrer une mise en scène soignée où la bande-son véhicule régulièrement au téléspectateur un tourment palpitant. De surcroît, son atmosphère délétère n’en devient que plus vivace en raison d’une grande sobriété d’ensemble associée à un réalisme détaché magnétique et tout autant déroutant, voire inconfortable. Son pessimisme, ses risques versatiles et son jeu de dupes touchant toutes les sphères de la population font de cette partie d’échecs humanisée une franche réussite à ranger avec Soratobu Tire dans les thrillers maîtrisés du petit écran nippon.