La preuve est irréfutable : je suis masochiste. Oui, j’ai osé tester le remake étasunien de la série anglaise Skins. Je ne peux même pas me cacher sous l’excuse que je n’avais pas été prévenue puisque je lui ai donné sa chance plus de deux ans après son passage outre-Atlantique. Blâmez ma curiosité et, oui, mon probable masochisme. La mode étant clairement aux remakes, reboots et autres formats apparentés, ce ne fut finalement guère étonnant que les Américains cherchent à adapter les aventures rocambolesques de ces jeunes parfois privés de repères. Ce dont ils ne se doutaient en revanche pas, c’est que l’accueil serait aussi glacial. Trêve de palabres, place à Skins (US), composée d’une unique saison de dix épisodes de quarante minutes diffusés sur MTV entre janvier et mars 2011. Outre les audiences en chute libre, la série doit probablement son annulation à la polémique ayant suivi en raison de la représentation de l’alcool, du sexe, des drogues, etc. Aucun spoiler.

Tony, Tea, Chris et plusieurs autres de leurs amis habitent la banlieue de Baltimore, partagent peines et joies tout en essayant de profiter au maximum de leur jeunesse a priori insouciante.

Une des caractéristiques de la version anglaise de Skins est sa quasi-absence de limites. Sombrant par moments dans la surenchère et inévitablement exagérée, elle a au moins le mérite de montrer sans fard les affres de l’adolescence, et de dépeindre ses héros troublés crûment et avec une sensible poésie presque contemplative. La censure n’étant assurément pas la même aux États-Unis qu’en Angleterre, il était plus que prévisible que le remake serait davantage politiquement correct. Pour autant, cela ne signifiait pas forcément que la série perdrait en saveurs ou en intérêt. Un peu plus de mesure pouvait, par exemple, offrir un point de vue plus fort et moins tape-à-l’œil. Ironiquement, malgré les quelques changements opérés pour faire taire les bien-pensants, Skins (US) a tout de même scandalisé des associations parentales. Les dessins de nus sur la couette de Tony ont disparu, les mots vulgaires sont camouflés via un bip, l’homosexualité masculine est transformée en féminine – ce qui est apparemment plus acceptable (…) – etc. Le ton demeure assez libéré et les protagonistes n’hésitent pas à sortir tout ce qui leur passe par la tête, surtout lorsqu’il est question de sexe.

Le principal problème des transpositions étasuniennes de séries anglaises est que leurs débuts sont souvent plus que poussifs. Pourquoi ? Parce que le premier épisode tend généralement à copier scrupuleusement – jusqu’aux répliques ! – la fiction qu’il adapte. Quel en est l’intérêt ? Il est inexistant, en effet. C’est ainsi que l’ouverture de Skins (US) est une resucée de Skins (UK), l’identité et le charme acéré en moins. Qui plus est, pour peu que l’on connaisse l’intrigue, il est très compliqué de s’y attacher réellement puisque l’on se doute déjà de ce qui va se dérouler devant nos yeux. Certes, progressivement la série essaye de se dissocier de l’originale et il s’avère tout à fait possible que s’il y avait eu une seconde saison, elle ait réussi à faire oublier son homologue britannique. Nous ne le saurons jamais et, de toute manière, ce n’est pas grave dans le sens où les points forts de cet ensemble sont plus que discutables. Non, Skins (US) n’est pas l’abomination que beaucoup crient à qui mieux mieux. S’il ne s’agissait pas d’un remake, les critiques auraient certainement été moins virulentes. La série est assez ambitieuse et essaye de plaire à son public. Si les débuts sont dès lors ennuyants pour leur impression étrange de déjà-vu, plus les épisodes se détachent de la version anglaise et plus la fiction progresse, qualitativement parlant. Malheureusement, cela ne signifie pas qu’elle mérite le détour et réussit à se créer une franche identité. Le fond de la série prête à la comparaison, mais la forme aussi. Skins (UK) possède une réalisation soignée et insuffle une ambiance poético-mélancolique marquante. En l’occurrence, Skins (US) ressemble à n’importe quelle production du genre filmée banalement et n’apportant rien. Le montage est certes dynamique, mais cela ne suffit pas pour plaire un minimum. En revanche, le choix des chansons est plutôt judicieux bien qu’assez préformaté, MTV oblige.

L’antipathique Tony (James Newman) est en couple avec Michelle (Rachel Thevenard), mais leur relation s’effrite depuis un moment. Volage et régulièrement cruel, il a beaucoup de succès auprès de la gent féminine et en profite par tous les moyens possibles. Son meilleur ami, Stanley (Daniel Flaherty) – Sid dans Skins (UK) – est le faible par excellence. Cherchant envers et contre tout à perdre sa virginité, il se fait ridiculiser à répétition, Tony ayant en plus tendance à davantage l’enfoncer qu’à l’aider. Stanley est fou amoureux de Michelle bien qu’il sache que pour moult raisons, il n’a aucune chance. Lorsqu’il rencontre la psychologiquement fragile Cadie (Britne Oldford) – Cassie dans la version anglaise –, il commence à douter de ses sentiments. À côté d’eux naviguent la confiante homosexuelle Tea (Sofia Black D’Elia – Gossip Girl) – équivalent féminin de Maxxie –, l’énergique Chris draguant tout ce qui bouge, son meilleur ami Abbud – Anwar – (Ron Mustafaa) n’ayant d’yeux que pour Tea, et Daisy – Jal – (Camille Cresencia-Mills), la plus sage et posée du groupe. N’oublions pas la petite sœur mutique de Tony, Eura (Eleanor Zichy), version fort fade de la mystérieuse Effy. Ce microcosme joue à une partie de chaises musicales amoureuses, se blesse, s’aime, se dispute de nouveau, s’interroge sur son identité et, évidemment, participe à de nombreuses fêtes. Si les personnages britanniques n’étaient pas dénués de défauts, ils détenaient des qualités propres et un charme authentique agréable. Dans Skins (US), tout sonne générique, caricatural et, par moments, profondément ridicule. Qui plus est, ces figures ne donnent pas une seule seconde l’impression de former un vrai groupe d’amis, mais s’apparentent plus à des pièces rapportées que l’on cherche à associer, quitte à proposer un puzzle bancal. Les caractérisations sont peu étudiées et, tristement, les dynamiques relationnelles sont encore moins bien traitées ; elles sombrent dans tous les clichés d’une fiction adolescente voulant prouver au monde qu’elle est cool, alors qu’en réalité, elle est seulement plate. Le fait que l’interprétation soit fluctuante n’aide pas, d’ailleurs.

Quid des thématiques ? Les compères de Baltimore sont psychologiquement fragiles si ce n’est qu’ils ne dégagent strictement rien et que leurs fêlures s’avèrent plus lissées qu’écorchées. Tout est dans le contrôle. Où sont les émotions, la passion ? Parler de mal de vivre ne suffit pas pour convaincre. L’écriture se doit d’être un minimum juste afin de toucher la corde sensible en illustrant un spleen adolescent plus qu’universel. Tout y est conventionnel, voire édulcoré, et donne l’impression d’appliquer scolairement un cahier des charges. Même les fameuses scènes de fêtes grandiloquentes sonnent timides et peu naturelles. Peut-être que Skins (US) se prend trop au sérieux, ne parvenant par conséquent pas à insuffler un soupçon de folie susceptible de fédérer les foules. Déplacer l’action aux États-Unis devrait délivrer une atmosphère particulière, d’autant plus que Baltimore n’est pas le lieu de prédilection des séries adolescentes. Pourtant, pas une seule seconde le scénario ne tire parti de son cadre. Nous savons que les héros y résident si ce n’est qu’ils pourraient très bien être ailleurs que ça ne changerait strictement rien.

Au final, dès son arrivée à l’antenne Skins (US) partait déjà avec de nombreux handicaps tant elle se devait de rapidement trouver ses marques pour satisfaire un public probablement exigeant. L’intérêt de ces remakes pose toujours question, mais, des exemples de succès existent donc rien ne nous dit que cette fiction-ci n’aurait pas réussi à se créer un véritable univers au bout d’un certain temps. Sauf qu’en l’occurrence, la copie timorée et l’absence de prise de risques nuisent ici totalement à l’ensemble. Quoi qu’il en soit, si l’on sort de la comparaison inévitable avec la production qu’elle adapte, Skins (US) demeure de toute manière une série s’empêtrant dans des clichés amenés avec lourdeur. En dépit de sujets parfois pertinents, ils sont traités avec superficialité et le tout ne réussit pas une seule seconde à provoquer l’empathie, car ses protagonistes sont, creux dans le meilleur des cas ou, pire, franchement détestables. Lorsqu’en plus les dialogues sont moyennement inspirés, que la réalisation se révèle passe-partout et que les écueils supplantent nettement les qualités, il est plus que compliqué de trouver un quelconque intérêt à cette plongée insipide très éloignée des turpitudes de la génération qu’elle essaye de croquer.