The Borgias (saison 3)

Par , le 1 septembre 2014

Bien que prévue pour se développer sur quatre saisons, The Borgias a été contrainte de s’arrêter au terme de la troisième, composée de dix épisodes diffusés sur Showtime entre avril et juin 2013. La chaîne a effectivement annulé la série pour des raisons budgétaires et, pour des faits analogues, n’a pas non plus souhaité élaborer un double téléfilm se basant sur le script déjà écrit de Neil Jordan. De quoi être frustré ? Probablement. Quid de la France ? Rappelons que c’est Canal+ qui détient les droits de cette œuvre et, puisqu’elle produit sa propre version, Borgia, il est évident qu’elle ne risque pas de mettre sa concurrente à l’antenne d’ici un certain temps. Pour la petite information, sachez sinon qu’est actuellement édité chez Ki-oon un seinen manga de Sôryô Fuyumi, Cesare, s’attardant comme son titre l’indique sur le fameux fils prodigue ; il existe également le shôjo manga Cantarella de Higuri Yû, mais sa publication a été stoppée dans nos contrées. Aucun spoiler.

Tandis que le Pape échappe de peu à la tentative de meurtre initiée par le cardinal Della Rovere et s’efforce de retrouver ses esprits, les Sforza s’allient à d’anciennes familles rivales dans le but de faire plonger leur ennemi commun. Seuls contre tous, les Borgia demeurent soudés et cherchent à garder la mainmise sur leur destin pourtant vacillant.

Après une première saison assez décevante à cause d’une superficialité irritante, la deuxième se montrait davantage convaincante, notamment grâce à l’illustration d’une fratrie toxique et ambiguë. À l’instar des précédentes, la nouvelle se dote d’une réalisation très soignée où la photographie, les décors, les costumes, la musique de Trevor Morris et l’ambiance sont travaillés. Naviguer dans The Borgias est un plaisir visuel et auditif constant. Juan est mort des mains de Cesare. Rodrigo le sait désormais et, alors qu’il vient seulement d’éviter le pire avec cet empoisonnement à la cantarella, il n’a de cesse de se rappeler des souvenirs de son aîné et de l’amour qu’il lui porte. Naturellement, il ne peut pardonner au cadet son acte terrible, mais il lui accorde un de ses souhaits : l’évincer de la vie ecclésiastique. Cesare n’est plus cardinal, il devient militaire. Toutefois, si cette situation devrait réjouir ce dernier, ce n’est pas tout à fait le cas, car son père ne lui donne pas le commandement de l’armée papale, et la confiance n’est plus réciproque. La reconnaissance paternelle est l’un des principaux fils conducteurs de cette troisième salve d’épisodes. Depuis toujours, Cesare et Juan se sont disputé l’intérêt de leur père. Maintenant que l’un d’entre eux a disparu, celui qui reste ne peut que perdre, surtout lorsque l’on se remémore le contexte. Tout au long de cette saison, Cesare cherche donc à prouver à Rodrigo ses compétences en tant que stratège, sa dévotion, sa fidélité et, bien sûr, l’amour qu’il lui porte. Il ne fait aucun doute que le fils vénère le père et est prêt à tout pour lui, même si cela lui coûte. Il l’a d’ailleurs manifesté maintes années en demeurant pieds et poings liés au sein de la religion. Encore une fois, la série s’avère réjouissante dès qu’elle touche aux dynamiques en cours dans cette famille dysfonctionnelle et définitivement atypique. Le pape, de son côté, s’assagit quelque peu, probablement secoué par la tentative d’assassinat. Jeremy Irons propose de nouveau une interprétation susceptible d’être critiquée, bien que son cabotinage soit davantage mesuré. L’homme est plus en retrait cette année et la religion n’est guère vue qu’en filigrane, avec des histoires somme toute correctes, dont celles en lien avec un vol, le culte des reliques, les Juifs et l’irruption d’un jeune cardinal aux idées particulières. Dans tous les cas, Rodrigo, plutôt que de s’occuper des plaisirs charnels, préfère fomenter dans son coin et veiller à ce que personne ne vienne troubler la quiétude de son Vatican. Et, justement, à ce sujet, il ne peut guère se reposer.

Menées par une indomptable et charismatique Caterina Sforza, les hostilités envers les Borgia sont multiples et, surtout, elles ne se limitent pas à deux clans. Non, c’est bien toute l’Italie, voire l’Europe, qui doit payer le prix de cette lutte incessante pour le pouvoir. Dans son fief, à Forlì, la femme à poigne continue d’échafauder ses plans ingénieux et sait également quand elle doit faire des concessions pour mieux atteindre son objectif. Pour cela, elle accepte notamment de se rapprocher des Orsini, des Baglioni – dont l’un est joué par Björn Hlynur Haraldsson (Hamarinn) – ou encore des Vitelli – avec le Français Abraham Belaga. Les dissensions sont perpétuelles et chacun ne peut s’empêcher d’imaginer se retrouver avec un couteau planté dans le dos dès que l’occasion se présentera. Le cardinal Della Rovere reste davantage en retrait, ce qui n’est pas forcément un mal. La saison s’offre dès lors une atmosphère délétère tant tous les coups semblent permis. La caméra voyage à travers le royaume, se rend en France et illustre la géopolitique complexe de l’époque, injectant par la même occasion une tonalité épique galvanisante. Cesare, pour sa part, œuvre dans l’ombre, manipule à sa guise, torture, tue et essaye de contrer les attaques insidieuses des Sforza. Les échanges sont plutôt bien retranscrits à l’écran et sont rythmés, car les pions sont régulièrement bouleversés, ce qui réduit fortement l’aspect parfois répétitif des intrigues préalablement rencontrées dans The Borgias. Personne n’est épargné et c’est le cœur brisé que le mercenaire de Cesare, le condottiere Micheletto, le découvre. Si les premiers épisodes laissent craindre que ce personnage taiseux et dans l’ombre ne soit pas exploité, ce n’est heureusement pas le cas. Son homosexualité, déjà amorcée précédemment, est davantage mise en avant et l’écriture sur focalise sur la relation qu’il entretient avec un jeune homme ambivalent. Naturellement, le lien presque fusionnel avec son maître n’est pas non plus occulté et, à travers quelques réactions et regards, il se veut toujours aussi magnétique et intéressant. Il faut avouer que la prestation de Sean Harris, électrisante à souhait, confère beaucoup de sa prestance au personnage discret, mais efficace. En définitive, l’intelligent Cesare se trouve sur tous les fronts, montant littéralement en puissance. Entre son père, les guerres intestines de pouvoir et, sa sœur, il bataille régulièrement pour voir ses désirs réalisés. Toutefois, même lui ne peut toujours obtenir gain de cause…

En débutant The Borgias, la question que se posait probablement une grande partie des téléspectateurs était de découvrir de quelle façon serait amenée la liaison entre Cesare et Lucrezia. Connus pour avoir été amants, nous ne saurons très certainement jamais ce qu’il en fut en réalité. Jusqu’à cette saison, la série jouait avec les limites, sans réellement les franchir. Réunis dans une même pièce, les deux enfants Borgia dégageaient une alchimie assez incroyable et, bien que l’idée qu’il se trame autre chose qu’un amour fraternel répugne, les scénarios réussissaient aisément à toucher. Cette nouvelle salve d’épisodes passe à la vitesse supérieure et n’hésite pas à dépasser certaines lignes. Contre toute attente, la fiction historique ne sombre aucunement dans la surenchère et préfère opter pour la subtilité intimiste, voire la pudeur. Finalement, ce parti pris suit l’approche opérée précédemment au sein de ce duo tendancieux. Attirés l’un par l’autre comme l’abeille l’est avec le miel, épris d’une liberté qu’ils ne possèdent pas, ils savent qu’ils n’ont pas le droit de fauter ; or, ils réalisent leur isolement, et qu’en réalité, seul un Borgia, peut vraiment aimer un Borgia. Cesare protège sa sœur, brave les interdits et se brûle les ailes au passage. La saison continue par conséquent d’explorer leur relation empreinte de non-dits et s’illustre via des scènes absolument terribles par la palette d’émotions dont elles se colorent. Le public, mal à l’aise, est partagé entre l’horreur et, presque, l’acceptation implicite de cette union étrangement pure et innocente. François Arnaud et Holliday Grainger sont, encore une fois, fantastiques tant ils habitent leur rôle. Lucrezia, après avoir subi une valse de soupirants assez poussive, s’apprête de nouveau à se marier. L’heureux élu n’est autre qu’Alfonso d’Aragon, ce qui permet dès lors à la série d’approfondir la question de Naples, région où les dirigeants sont fascinants et inquiétants. Quoi qu’il en soit, la rupture est définitivement consommée chez Lucrezia. La petite fille candide s’est transformée en femme intelligente maniant le poison comme personne. Impressionnante, magnifique et lumineuse, la caractérisation de cette héroïne insaisissable évite les clichés et stéréotypes redoutés. Il est dommage que The Borgias ait été annulée, surtout au vu de la dernière séquence et de tout ce qu’elle est supposée inférer. Cependant, la conclusion répond dans l’ensemble aux interrogations et symbolise l’identité de la série et de ses protagonistes évolutifs aux diverses facettes.

Pour résumer, c’est avec efficacité que The Borgias tire sa révérence. Si la fiction n’a pas toujours été constante et n’est clairement pas dénuée de défauts, sa qualité sera allée crescendo. À travers ce portrait fantasmé d’une famille réputée pour ses pires vices, elle sait se montrer divertissante, stimulante et enrichissante. Cette troisième saison se constitue ainsi de chapitres suffisamment solides pour convaincre, cela grâce à l’illustration d’un conflit aux multiples ramifications et complots, de la quête incessante de l’amour d’un fils pour son père, et d’une relation hypnotique entre un frère et sa sœur. Entre émotions, trahisons, violence, tragédies et partie d’échecs humains, les épisodes disposent de nombreux éléments pour plaire. Bien sûr, le romantisme latent est préféré à la véracité factuelle, mais l’écriture se veut bien plus maîtrisée et moins artificielle qu’auparavant. Avec le faste de sa forme, la beauté de ses décors et de ses costumes, son ambiance létale et le rythme soutenu qu’induit cette course au pouvoir, l’ensemble séduit et fait regretter sa fin prématurée. Il semble qu’il est dorénavant grand temps d’aller regarder l’autre version de cette période trouble et toxique, Borgia.


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