Le monde de la télévision nippone s’apparentant finalement à un microcosme, ce n’est guère étonnant que les acteurs finissent par régulièrement s’y croiser. Il n’est ainsi pas rare que certains se retrouvent à jouer un couple à plusieurs reprises. C’est par exemple le cas de Tanihara Shôsuke et de Nakama Yukie. Après la seconde saison de Gokusen et avant Tempest, les deux se sont visiblement grandement amusés dans Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!. Derrière ce titre à rallonge – signifiant approximativement j’ai été mariée à l’enfer – se cache une série de neuf épisodes diffusés entre janvier et mars 2007 sur TV Asahi. Le premier d’entre eux dure une heure alors que les autres disposent des quarante-cinq minutes habituelles. Aucun spoiler.

Quand Kimiko se marie avec Isojirô, elle est loin de se douter qu’elle vient d’intégrer une famille traditionnelle engoncée dans de multiples principes souvent désuets, voire farfelus. Il faut dire que son jeune époux fantasque et nonchalant s’est bien gardé de l’en avertir ; de toute manière, il préfère toujours fuir les conflits plutôt que d’assumer quoi que ce soit. Obligée de conserver le sourire et de répondre à toutes les attentes de sa belle-mère, il est clair que la pauvre n’a pas fini d’en voir de toutes les couleurs ! Qui plus est, parviendra-t-elle à prouver la solidité de son couple ?

     

Il serait possible de résumer les nombreuses lignes qui vont suivre en écrivant que Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta! reflète admirablement les codes de la comédie télévisuelle japonaise classique. Sans être foncièrement mauvaise, elle est surtout banale, sans franches saveurs et répétant à outrance un même canevas. Les épisodes s’enchaînent et se ressemblent étrangement. L’héroïne, la fraîchement mariée Kimiko est une femme fantaisiste, mais tenant envers et contre tout à garder son indépendance. Travaillant d’arrache-pied comme pigiste, elle se retrouve systématiquement mêlée à des articles sans queue ni tête dont personne ne veut, pour la bonne et simple raison qu’elle est prête à tout pour gagner de l’argent. Elle n’est en aucun cas vénale, elle entretient seulement une relation assez fusionnelle avec ses finances. Il faut dire qu’elle souhaite continuer de vivre dans son appartement à Odaiba, une île artificielle cossue au large de Tôkyô, et ne peut donc se contenter de se tourner les pouces. Ne possédant aucune aptitude pour les tâches domestiques, Kimiko sait pertinemment être en décalage avec ce que la société japonaise attend d’elle ; or, honnêtement, elle s’en fiche assez, car son benêt de mari, Yamamoto Isojirô se satisfait de peu pour être heureux. Profondément naïf et simplet sur les bords, il est fou amoureux de sa belle bien qu’il la place toujours dans des situations inextricables. Le charmant Tanihara Shôsuke propose ici une interprétation solide ayant de quoi ravir ses admirateurs. Quand Kimiko doit rencontrer officiellement sa belle-famille, elle constate avec effarement que celle-ci est très loin d’être ordinaire. Déjà, Isojirô est riche. Non, il est même immensément riche. De surcroît, les Yamamoto chérissent les traditions et autres coutumes qu’ils appliquent consciencieusement à la lettre, cela sous l’égide de Shimako, la mère d’Isojirô. Les ennuis ne font alors que commencer pour Kimiko, car sa belle-mère est persuadée que sa bru est la femme idéale maîtrisant la cuisine, l’art floral, la calligraphie et toutes les activités faisant a priori partie intégrante du bagage de l’épouse japonaise rêvée. Pourquoi pense-t-elle cela ? Parce que son fils lui a raconté des sornettes, accumulant les mensonges par omission et laissant sa chère et tendre se débrouiller dans cet imbroglio.

La plupart des épisodes d’Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta! débutent par Kimiko râlant sur le fait qu’elle doit quitter la capitale pour se rendre chez sa belle-famille. Criant à qui mieux mieux à quel point elle déteste son nouvel entourage, elle traîne systématiquement les pieds. Une fois dans la maisonnée, elle continue ses jérémiades et, il faut avouer que les embûches semées involontairement, voire inconsciemment par Isojirô ne l’aident en rien. Suite à des circonstances généralement téléphonées et non crédibles, Shimako croit que Kimiko est douée en quelque chose et lui demande par conséquent assistance dans cette activité. Naturellement, Kimiko n’arrive rien, les péripéties s’enchaînent, les incompréhensions s’installent, Isojirô essaye de bien faire si ce n’est qu’il ajoute de l’huile sur le feu, le climat se charge en électricité, la situation explose et, sans grande surprise, les tensions réussissent à s’atténuer, cela grâce aux sentiments véhiculés maladroitement par les personnages secondaires et à la persévérance de Kimiko ; tout est bien qui finit bien. L’héroïne rentre à Tôkyô, se persuade qu’elle ne mettra plus jamais les pieds chez Shimako, mais, le public se doute que dès l’épisode suivant, le schéma reprendra inlassablement ses marques. Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta! s’amuse grandement de la dynamique entre Shimako et Kimiko. La première est l’archétype de la douce maîtresse de maison. Matsuzaka Keiko (Madonna Verde) l’incarnant réussit parfaitement à lui offrir cette grâce assez empruntée tout en distillant une once plutôt humoristique. La positive Shimako veille sur son fils et rêve d’entretenir avec la jeune épouse une vraie relation profonde et naturelle. Elle ne lui met pas une seule seconde de bâtons dans les roues sauf qu’elle n’entend que ce qu’elle souhaite et créé par la même occasion des quiproquos à ne plus savoir qu’en faire. Kimiko ne veut pas la décevoir et essaye de la satisfaire. Néanmoins, comme elle le répète à moult reprises, elle s’est mariée avec Isojirô, pas avec la famille Yamamoto. Naturellement, plus elle est confrontée aux parents, frères, sœurs, oncles, tantes et tous les membres hauts en couleur, plus son opinion sur eux s’affine.

Le scénario de cette série convenue est extrêmement prévisible, le sentimentalisme est roi et l’humour est malheureusement fort redondant pour franchement passionner. Ajoutons-y un rythme assez morose, une musique peu inspirée de Yoshikawa Kei ou encore une réalisation plate, et regarder cet ensemble peut se révéler plus que fastidieux. Pour contrebalancer un minimum son mécanisme bien trop rigide, il est indispensable d’espacer le visionnage entre chaque épisode. Plonger dans les traditions japonaises pourrait offrir au tout une plus-value intéressante, ne le nions pas. Cependant, il ne s’agit ici que d’un artifice ayant pour but de maximiser la cocasserie de certaines scènes. Ce n’est clairement pas avec Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta! que l’on sera en mesure de parfaire sa culture sur le pays du Soleil-Levant. L’opposition entre modernité et modèle ancestral n’est pas non plus suffisamment développée. De même, les épisodes survolent les personnages qui ne disposent que d’une psychologie souvent unilatérale et extrêmement clichée. Outre le trio que forment Kimiko, Shimako et Isojirô, il est question du père de famille (Honda Hirotarô) peu loquace bien que veillant au loin que nul ne manque de rien, du frère aîné (Hashimoto Satoshi) soumis aux caprices de sa femme, de la sœur (Hamada Mari) aux crocs acérés bénéficiant finalement d’un cœur tout mou, de son mari paillasson (Nukumizu Yôichi – BOSS), de la plus jeune des filles (Natsuna – Jun to Ai) ayant un regard lucide sur la situation, ou encore du cousin (Kondô Yoshimasa) embarquant systématiquement Isojirô dans des délires de plus en plus fantasques. La série est tellement calibrée qu’elle a toutes les chances d’ennuyer, voire de laisser parfois perplexe tant les gags sont peu inspirés. Forcément, le cabotinage outrancier est de la partie. Contre toute attente, les derniers épisodes paraissent moins creux et soporifiques. Non, la qualité ne s’est très certainement pas subitement améliorée. Au bout du compte, les protagonistes réussissent à devenir attachants et l’on commence à croire en cette union atypique loin du calme et de la zénitude souvent vantés chez les Japonais. Mine de rien, Kimiko et Isojirô sont indiscutablement faits l’un pour l’autre. Les Yamamoto laissent également tomber leurs barrières, chacun évolue et l’alchimie entre tous atténue légèrement la routine ennuyeuse de cette fiction.

En définitive, Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta! part de son histoire de couple immature pour illustrer les bienfaits et l’importance d’un entourage soudé. Prônant les valeurs familiales, cette série ne lésine pas sur la guimauve, la niaiserie et la morale bon marché. Qui plus est, en étant la majeure partie de son temps très schématique et paresseuse, elle ne surprend guère et a de quoi finir par devenir franchement irritante. Pourtant, elle parvient à inverser la tendance malgré ces malentendus mal mis en scène et parasitant de trop le scénario improbable. Effectivement, les personnages gagnent insidieusement en sympathie et font presque oublier les stéréotypes et la caricature permanente en vigueur. Certes, l’humour est maintes fois poussif, les dialogues sont moyennement inspirés et l’écriture manque cruellement de densité, si ce n’est qu’à la longue, le spectateur capitule et se laisse porter, certainement parce qu’il est surtout assommé par les péripéties rocambolesques et souvent idiotes de Kimiko et de son époux. Le matraquage a atteint son but : le cerveau est lobotomisé. Quoi qu’il en soit, cette comédie de répétition proche d’un véritable vaudeville n’est pas une seule seconde recommandée, sauf si l’on a un grand faible pour l’un des acteurs principaux ou pour ce genre moribond usé jusqu’à la corde.