Rappelez-vous, j’expliquais il y a quelque temps m’être trompée sur la série que je souhaitais regarder. Pour ma défense, le titre dispose d’une structure grammaticale analogue et le héros est interprété par le même acteur ; il y a de quoi s’emmêler, non ? Non ? Bon, il n’empêche que j’ai rattrapé mon erreur d’aiguillage et que j’ai enfin testé Mahiru no Tsuki. Diffusée entre juillet et septembre 1996 sur TBS, cette production est composée de douze épisodes et de cinq spéciaux – ceux-ci demeurent introuvables et semblent s’apparenter à une sorte de remontage. Comme souvent, le premier épisode dure plus longtemps que les autres ; il dispose de presque trente minutes de plus que les quarante-cinq habituelles. À noter que le scénario a été écrit par Yukawa Kazuhiko, connu pour son travail sur Magerarenai Onna, Koi ga Shitai x3, Rebound, Kaseifu no Mita, etc. Aucun spoiler.

La pétillante Yamashita Mae devait débuter une jolie romance avec Togashi Naoki, un homme maladroit. Tout du moins, c’est ce qu’elle s’imaginait en se dirigeant vers lui pour leur tout premier rendez-vous. Or, sur le chemin, elle se fait violer. Comment pourrait-elle envisager de construire une relation avec quelqu’un alors qu’elle a perdu toute confiance et qu’elle préfère souffrir en silence, taisant cette horrible violence ?

     

Mahiru no tsuki, soit la lune de midi, est une expression délicate symbolisant la blessure invisible de ces femmes violées. Physiquement, elles ont l’air de se porter comme un charme. Intérieurement, elles sont brisées. Dans les années 1990, la télévision japonaise appréciait aborder des thématiques très difficiles afin de privilégier l’humain et, parfois même, apporter une critique sociétale. Découvrir ces fictions presque vingt ans plus tard se révèle d’une certaine manière assez démoralisant tant on peut avoir l’impression qu’une marche arrière a eu lieu. Bref, le but de cette entrée n’est pas de maugréer de nouveau sur l’aseptisation des histoires actuelles illustrées dans le petit écran, d’autant plus que malgré ses nombreuses qualités, Mahiru no Tsuki n’est pas dénuée de défauts. Tandis que la première partie du renzoku s’avère extrêmement solide et dépeint avec efficacité les conséquences d’une telle agression sexuelle, l’intérêt se dilue par la suite en raison de grossières facilités et de parasites n’ayant clairement pas leur place. Le rythme est plutôt lent, tranquille et s’axe sur l’évolution des personnages, ce qui pourrait rebuter ceux cherchant moult péripéties. Que les réfractaires aux vieilleries se rassurent, la série ne sonne pas trop datée et passe encore très bien arrivé en 2014. Toutefois, ne nions pas que la musique composée par Wakakusa Kei (Koi ga Shitai x3) est particulièrement peu inspirée.

Contre toute attente, les débuts de cette production sont drôles, guillerets même, et s’apparentent à une comédie romantique mignonnette. Togashi Naoki approche de la trentaine et apprécie son célibat. Il cumule les rencontres arrangées plus ou moins par obligation, et tient à conserver sa tranquillité. Pourtant, tout le monde lui cherche une petite amie, mais, lui, n’en a que faire. Il est persuadé de ne pas trouver chaussure à son pied et possède de toute façon des critères spécifiques. Pour lui, une femme se doit d’être douce, posée et, surtout, de ne pas respirer la vulgarité. Des vêtements trop voyants, des ongles vernis, un maquillage tape-à-l’œil figurent parmi ce qu’il exècre le plus. Naoki passe la plupart de ses journées dans son pressing qu’il gère seul depuis le décès de son père. Il y vit avec sa petite sœur, Chika (Satô Aiko – Itazura na Kiss, Churasan), insouciante et préférant flirter avec les garçons plutôt que de se chercher un emploi. Lorsqu’il n’est pas derrière ses fers à repasser en compagnie de son attachant salarié, il joue au baseball avec son meilleur ami et ancien professeur, Hirose Gorô (Naitô Takashi – Itazura na Kiss), boute-en-train de service, toujours prêt à faire rire malgré une situation familiale très complexe. C’est le sympathique Oda Yûji (Last Christmas, Mayonaka no Ame) qui offre ses traits à Naoki, cet homme banalement simple bien que possédant un certain charme. Le jour de sa rencontre avec Yamashita Mae, il ne sait pas pourquoi, mais son cœur fait un dératé. Jolie, respirant l’enthousiasme, elle bataille durement dans l’espoir de décrocher un poste comme speakerine. En dépit du refus de ses parents, elle a quitté la province pour tenter sa chance à Tôkyô et, pour l’instant, elle n’a pas encore réussi à atteindre la première marche de son rêve. Tokiwa Takako (Aishiteiru to Itte Kure, Long Love Letter) l’incarnant montre encore une fois à quel point elle excelle dans les rôles de ce genre. Les deux finissent par sauter dans le grand bain ; pour cela, la première étape est celle du rendez-vous amoureux. Naoki achète un bouquet de fleurs et il l’attend sur un terrain de baseball, à la tombée de la nuit. Mae, elle, s’est pomponnée, monte sur son vélo et part, insouciante, vers celui qu’elle voit alors comme un prince charmant. Soudain, c’est le drame. Elle est poursuivie par plusieurs hommes, traînée dans un champ reculé, brutalisée, violée. Naoki patiente, croit qu’elle vient de lui faire faux bond et est bien loin de se douter de ce qui se déroule au même moment.

Les jours passent, Naoki téléphone à plusieurs reprises à Mae pour éclaircir le pourquoi de son absence. Elle ne répond jamais. Il se rend à son domicile, mais elle ne s’y trouve pas. En réalité, l’héroïne est à l’hôpital et tente de récupérer, après avoir totalement refoulé ce qui lui est arrivé. Avec le soutien d’une attachante infirmière spécialisée en psychiatrie, Sakaguchi Mari (Iijima Naoko – Saigo Kara Nibanme no Koi), elle reprend un tant soit peu courage pour finir par quitter en catimini l’établissement. Quoi qu’il en soit, bien qu’elle cache à tout le monde ce drame, Naoki l’apprend. Au lieu de laisser tomber cette femme qu’il ne connaît au final que peu, il s’accroche et essaye par tous les moyens de lui redonner goût en la vie et il se cramponne à leur relation vacillante. Mais, naturellement, Mae est traumatisée et ne peut envisager pour l’heure une quelconque intimité avec un homme. En sera-t-elle capable un jour ? Elle ne le sait pas. Elle ne peut non plus préciser si cela se fera dans une semaine, deux mois ou dans dix ans. Le traitement du viol ou, plutôt, de l’après-viol, est fabuleux dans Mahiru no Tsuki. L’écriture évite toute surenchère ou tout pathos à outrance. Les conséquences physiques avec les blessures, les maladies sexuellement transmissibles – dont le terrible SIDA –, la grossesse, etc. ne sont pas oubliées. Cependant, ce sont les psychologiques qui prennent le pas dans cette fiction, elles qui sont justement invisibles et qui ne peuvent qu’après un long cheminement s’atténuer. Ainsi, l’amnésie des faits, l’angoisse permanente, le stress post-traumatique, la honte ou encore le manque de confiance sont dépeints avec tact et pudeur. Pour une série datant de 1996 et se déroulant au Japon, le traitement est plus qu’à saluer. De même, l’attitude de Naoki, si parfait sous son allure chevaleresque, est bien plus nuancée. Effectivement, s’il se dit au départ prêt à tout pour aider Mae, il finit progressivement par se lasser et se montrer égoïste, lui qui souhaite toucher, embrasser et faire l’amour avec celle qu’il aime. La série s’attarde également sur la prise en charge de ces victimes, avec notamment le recours à certaines thérapies. En d’autres termes, le j-drama est très convaincant à ce niveau, ce qui rend encore plus dommage son aspect mélodramatique lié à d’autres rouages, probablement ajoutés pour permettre de durer douze épisodes…

Si Naoki est intransigeant avec le physique de certaines femmes, c’est en raison de son passé familial. Mahiru no Tsuki se perd dans ce développement inintéressant et, surtout, mal amené. L’intrigue ridicule du monde nocturne de Chika est tout aussi ratée. En réalité, la plupart des éléments sortant du cadre du viol au sens large sont extrêmement bancals et souffrent tous de prévisibilité. Qui plus est, les coïncidences sont bien trop fortuites pour s’avérer crédibles. Comme par hasard, Naoki est moqué par une femme au fort caractère qui se trouve être Mari, la future infirmière secourant Mae. De même, le scénario abuse de maintes autres facilités, cumulant progressivement les embûches sur le chemin du couple. La série qui avait jusque-là évité les écueils tant redoutés se prend les pieds dans de la psychologie de comptoir et rend son intrigue poussive. Ajouter un triangle amoureux est la goutte d’eau faisant déborder le vase et transforme le personnage de Naoki en quelqu’un de franchement détestable en fin de parcours. Il faut avouer que la relation entre ce dernier et Mae manque singulièrement d’alchimie pour pleinement convaincre. En revanche, le grand acolyte de Naoki, Gorô, est la lumière des épisodes. Drôle, attendrissant pour sa fragilité qu’il cache du mieux qu’il peut, il égaye par sa bonhomie, par ses t-shirts à message et par l’engouement de son interprète. L’amitié indéfectible liant ces deux compères figure également parmi les réussites de Mahiru no Tsuki. Ils se taquinent, se jalousent, se disputent parfois, mais ils peuvent toujours compter l’un sur l’autre. Sinon, acoquiner ce professeur à Mari, l’infirmière dynamique, est une excellente idée, le duo apportant de l’humour et de la fraîcheur.

En définitive, Mahiru no Tsuki offre une subtile illustration terriblement efficace des conséquences d’un viol et touche en plein cœur le public qui ne peut qu’assister, impuissant, à l’agonie d’une femme en plein désarroi. Ce n’est qu’avec sa force de caractère et le soutien de ses proches qu’elle chemine intérieurement pour essayer de retrouver sa joie d’antan. Si le scénario se dote d’armes redoutables à ce niveau et dépeint à merveille la longue reconstruction après un tel traumatisme, il souffre malheureusement par la suite de grosses ficelles et manque de crédibilité, atténuant dès lors l’intensité de son message. De même, le couple principal ne dispose pas suffisamment de charisme pour impliquer émotionnellement ; le côté dramatique phagocyte de trop l’ensemble, l’humour latent du début étant plus sporadique. Compte tenu de son potentiel et du talent certain mis en avant, la série ne méritait pas de traîner en longueur et de se fourvoyer dans des histoires familiales de bas étage et dans tous les travers d’une romance insipide. Le visionnage laisse par conséquent un sentiment assez désagréable de gâchis, bien que ce classique du petit écran nippon demeure somme toute correct et daigne encore d’être évoqué presque vingt ans après sa diffusion.