Hyôten (2006) | 氷点

Par , le 31 octobre 2014

Compte tenu du succès critique et populaire du roman Hyôten de Miura Ayako – publié au Japon en 1964 et indisponible pour l’heure en France –, il n’est guère étonnant que celui-ci ait été adapté à de multiples reprises. Outre celle dont nous allons parler aujourd’hui, il existe effectivement un film sorti en 1966 ainsi qu’un renzoku de dix épisodes diffusé en 2001 ; tous deux semblent présentement introuvables sur Internet. De plus, la Corée du Sud s’est aussi penchée sur la question à travers divers longs-métrages et séries télévisées. Pour en revenir aux fictions nipponnes, la dernière transposition en date se révèle être un tanpatsu en deux parties d’approximativement deux heures, passées sur TV Asahi les 25 et 26 novembre 2006. Aucun spoiler.

Tsujiguchi Keizô pensait mener une vie tranquille partagée entre son épouse dévouée et leurs deux enfants. Or, celle-ci vole en éclats le jour où il s’interroge sur la fidélité de sa femme et que leur petite fille est kidnappée, puis assassinée. Pour se venger de la personne qu’il juge responsable de cette tragédie – car elle préférait batifoler avec son supposé amant au lieu de surveiller sa progéniture –, Keizô décide d’adopter un bébé sans avertir qui que ce soit qu’il n’est autre que le fruit biologique du meurtrier… Non, il le confessera uniquement quand sa conjointe se sera grandement attachée à celle qu’elle considérera alors comme son propre sang.

En lançant cette version de Hyôten, je n’avais aucune idée de son synopsis. Tout ce que je savais, c’était que le cadre se déroulait à Hokkaidô et que l’affiche était rudement jolie. En d’autres termes, les paysages enneigés furent probablement mon principal moteur. Si je m’étais un tant soit peu renseignée auparavant, j’aurais peut-être imaginé que le visionnage risquait de s’avérer assez fastidieux. Effectivement, les prémices du scénario ne laissent guère de doute à ce sujet, il s’agit bel et bien d’un mélodrame dans la pure lignée des grands récits aux envolées lyriques et où les personnages souffrent, souffrent et souffrent encore. Les relations sont tortueuses, l’inceste n’est pas très loin, les rebondissements sont éculés et le résultat en devient profondément poussif pour tant d’exagération. Il faudrait que les auteurs apprennent que cumuler les horreurs et méchancetés ne rend pas une histoire magistrale. La subtilité n’est pas une approche vaine, elle permet au contraire de soulager le public qui, progressivement, s’use devant tant de malheur préfabriqué. Heureusement que la cinématographie est intéressante, satisfaisant au moins les yeux.

Durant les années 1940, Tsujiguchi Keizô travaille dur dans son cabinet médical afin que sa famille puisse mener une existence paisible. Amoureux de son épouse, Natsue, il pensait probablement continuer ce rythme des années. Un beau jour ensoleillé, leur adorable petite Ruriko est étranglée près d’un lac. S’étant échappée de la surveillance maternelle, elle fut rapidement enlevée par un homme n’ayant plus l’intégralité de sa santé mentale. Pendant ce temps, Natsue s’amusait avec l’ophtalmologiste Murai Yasuo. Ce drame bouleverse profondément les Tsujiguchi. Plutôt que de mettre les choses à plat avec sa femme et de s’épancher, Keizô décide d’emprunter la voie de la vengeance tant il hait désormais celle partageant son domicile. L’assassin s’étant donné la mort et sa propre épouse étant décédée plusieurs mois auparavant, il a laissé une petite orpheline. Contre toute attente, Keizô choisit de l’adopter pour mieux manipuler par la suite Natsue. D’ici quelques années, il prendra un malin plaisir à lui faire découvrir le pot aux roses et il pourra jouir de cette situation, lui qui a tout perdu à cause de cette attitude adultérine. C’est ainsi que Yôko intègre les rangs de cette famille dysfonctionnelle empêtrée dans des secrets et non-dits. Les premières années se déroulent plutôt correctement, même si Keizô se montre très froid envers sa fille adoptive. En revanche, Natsue, elle, a retrouvé le goût de vivre après s’être laissée dépérir à la mort de Ruriko. Sans grande surprise, il arrive un moment où chacun apprend la triste vérité cachée derrière cette atmosphère étouffante.

Avec beaucoup de sérieux, Hyôten développe son histoire sur de nombreuses années et s’échine à illustrer la profonde gentillesse de Yôko, la pauvre petite fille adoptée n’ayant rien demandé à personne et se trouvant toujours manipulée, voire psychologiquement maltraitée. Celle-ci, au lieu de blâmer ses parents toxiques, aime tout le monde, continue d’étudier consciencieusement, de travailler tout aussi durement et de faire de son mieux pour que ses proches soient heureux. Forcément, en grandissant elle devient magnifique et n’attise que davantage la haine de certains. Ishihara Satomi (Rich Man, Poor Woman, H2, Reinôryokusha Odagiri Kyôko no Uso) offre ses traits à cette héroïne parfaitement insipide pour tant de qualités. Impossible d’adhérer à ce portrait non réaliste, surtout que l’actrice conserve une attitude doucereuse et affable profondément insupportable. Le pardon est la thématique prédominante du tanpatsu, et il est amené avec lourdeur. Bien que Yôko tente de garder la tête haute et le sourire, il lui arrive tout naturellement d’être parfois blessée face aux comportements de Kêizô et de Natsue ; elle ne comprend pas pourquoi ils sont par moments cruels, froids ou changent radicalement du jour au lendemain. Heureusement, elle peut compter sur le soutien de son grand frère, Tôru, même s’il ne voit pas en elle une sœur, mais bel et bien une hypothétique amoureuse… Ce dernier est joué par le Johnny’s Tegoshi Yûya (My Boss, My Hero) proposant au long cours une mine contrite. De leurs côtés, les parents, respectivement incarnés par Nakamura Tôru (Soratobu Tire, Karei Naru Ichizoku) et Iijima Naoko (Mahiru no Tsuki), entretiennent une relation assez perverse où l’amour, la haine et la folie se partagent la tête d’affiche. Ce microcosme se déchire par voies interposées, provoquant maints dommages collatéraux.

Que l’écriture fasse vivre un enfer à Yôko pourrait, à la rigueur, être tolérable si le reste de l’intrigue se montrait plus mesuré. Ce n’est pas le cas. Par exemple, l’ophtalmologiste porté par Kitamura Kazuki (Warui Yatsura) est un être instable, cruellement détestable en raison des abominations qu’il cause à la secrétaire travaillant sous les ordres de Keizô, Matsuzaki Yukako (Honjô Manami – Futatsu no Spica, Soratobu Tire). Cette dernière est, comme par hasard, profondément amoureuse de son supérieur, mais elle n’ose le lui dire, ne serait-ce que parce qu’il est marié. Afin d’appuyer davantage les clichés et poncifs, ajoutons à cette grande galerie une connaissance de la famille (Jinnai Takanori – 1 Litre no Namida) prenant discrètement des décisions radicales susceptibles de pulvériser un foyer, un prétendant se retrouvant physiquement brisé (Kubozuka Shunsuke – Regatta), une amie de Yôko empêtrée d’un lourd fardeau (Kanjiya Shihori – Buzzer Beat, Love Shuffle, H2, Fûrin Kazan), et un jeune homme (Nakao Akiyoshi – H2) au premier abord inquiétant. S’installant durant quatre heures, Hyôten emploie très mal son temps d’antenne. Les deux parties sont bancales et souffrent d’un rythme lent, ce qui est d’autant plus ambivalent lorsque l’on réalise tout ce qui s’y déroule. Les scènes s’enchaînent, l’émotion ne parvient jamais à se frayer un chemin vers le spectateur qui, de toute manière, est étouffé par ce pathos omniprésent et par l’ensemble de ces traits grossiers. D’ailleurs, à force d’employer tous les poncifs du genre, la série n’est que davantage pathétique et le public se sent manipulé. Le visionnage s’avère amusant uniquement parce que l’on se demande jusqu’où iront les scénaristes dans cette farce ! Qui plus est, la musique d’André Gagnon ne fait que ternir cette production étant donné qu’elle, aussi, prône l’emphase envers et contre tout.

Au final, avec cette vengeance malsaine, Hyôten oublie qu’une bonne histoire se construit pas à pas, en densifiant notamment ses personnages et en injectant une empathie naturelle. Multiplier les situations hautement injustes et invraisemblables, les affres du destin et les attitudes machiavéliques incohérentes ne doit pas former son liant. Sans grande surprise, ce tanpatsu bien trop lent et souffrant d’un montage approximatif en devient par conséquent poussif. Avec son mélodrame flamboyant, son interprétation fluctuante, son pessimisme exagéré et cette envie impérieuse que de faire pleurer dans les chaumières, la fiction échoue lamentablement. Demeure le superbe cadre qu’est Hokkaidô, bien qu’il n’atténue en rien ce scénario prétentieux involontairement comique.


2 Comments

  1. Caroline
    Al• 1 novembre 2014 at 10:41

    J’avoue que jamais je n’aurais regardé une série avec un pitch pareil, mais comme tu le dis en conclusion : Hokkaido ! Je suis souvent assez attirée par les œuvres qui proposent un cadre « original ».

    Répondre

    • Caroline
      Caroline• 1 novembre 2014 at 13:54

      Si j’avais pris le temps de me renseigner un peu avant, je ne pense pas non plus que j’aurais donné sa chance à cette série ^^;;. Malheureusement, j’ai trop régulièrement tendance à foncer tête baissée.

      Répondre

Laisser un commentaire