Bien que Rome soit probablement la série télévisée sur l’Antiquité la plus réputée, d’autres se sont aventurées sur ce terrain avant elle. I, Claudius en est la preuve vivante ; qui plus est, elle fait partie de ces fictions les mieux évaluées sur IMDB, et a reçu à l’époque maintes critiques élogieuses. Également connue sous son titre français Moi, Claude, empereur, cette mini-série britannique de treize épisodes de cinquante minutes fut diffusée sur BBC2 entre septembre et décembre 1976. Elle est passée dans nos contrées dans les années 1980 ; à noter qu’elle existe en DVD à un prix tout à fait correct. Il s’agit d’une adaptation des romans I, Claudius et Claudius the God and his Wife Messalina de Robert Graves – eux aussi disponibles chez nous. Aucun spoiler.

L’intitulé de cette production ne pourrait pas être plus limpide ; il est question de Claudius (Claude, en français) et de comment il est devenu empereur de Rome. Lorsqu’elle débute, l’homme est très âgé et tente de rédiger ses mémoires du mieux qu’il peut, veillant à divulguer le moindre des secrets de sa famille toxique. Claudius espère que son autobiographie traversera les siècles et sera découverte, comme la sibylle l’aurait prédit, deux mille ans plus tard. Il se souvient de son passé et s’adresse directement au public, proposant des flashbacks chronologiques. Le premier épisode commence au septième anniversaire de la bataille d’Actium, montrant un Auguste certes influent, mais honteusement manipulé par Livia, son épouse – et la grand-mère de Claudius. Prête à tout pour arriver à ses fins et mettre son fils, Tiberius, sur le trône, elle n’hésite pas à assassiner et comploter. Les années défilent, les coïncidences douteuses se multiplient, Livia continue ses manigances, l’instable Caligula obtient le pouvoir, et est suivi, de manière extrêmement surprenante, par Claudius. Personne n’aurait jamais imaginé une seule seconde le voir diriger une Rome toute puissante. I, Claudius illustre le parcours d’un individu considéré anormal et incapable, devenant progressivement l’atout principal d’un empire étouffé par les luttes intestines. Les Historiens s’accordent à dire que ce sont justement ses nombreux handicaps qui lui ont permis de se faufiler entre les mailles de ces meurtres, tant il était jugé inoffensif.

 

Bègue, boiteux, froussard, le regard fuyant, le visage défiguré par les tics, et, de prime abord stupide, Claudius semble cumuler toutes les tares. À l’exception de quelques rares proches, la majorité le méprise et ne fait guère cas de lui. Pourtant, il est en réalité très loin d’être idiot. Intelligent, observateur, astucieux, érudit et passionné, il cherche avant tout la justice et veille au bien-être de sa famille, malgré le poison qui la ronge de l’intérieur. Tout du moins, voici la version qu’I, Claudius propose. Navigant telle une ombre, Claudius passe inaperçu et comprend rapidement que s’il souhaite demeurer vivant, il doit cultiver ses défauts. Plus il jouera de sa faible condition, moins on le remarquera. À Rome, personne n’est tout à fait innocent, chacun paraît rêver d’atteindre les hautes sphères du pouvoir, et la mini-série s’apparente à une partie d’échecs humains où tous les coups sont permis. Les complots sont omniprésents et distillent une atmosphère létale fascinante, voire hypnotique. À grand renfort de monologues écrits d’une main de maître et d’une solide interprétation, le scénario abat ses cartes une à une, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le pauvre Claudius, bien seul au monde dans une cage dorée. Devenir empereur ne l’intéresse pas, il est même républicain, et il se contente de suivre son destin, en essayant de préserver l’héritage des siens. Pour cela, la tâche s’annonce compliquée tant la dynastie julio-claudienne s’avère presque maudite. C’est un assez jeune Derek Jacobi qui offre ses traits à la figure centrale de cette fiction inspirée de faits réels. La sobriété de son jeu permet à Claudius de demeurer digne, cela en dépit de ses nombreux déficits capables d’alourdir grandement le personnage, et de sombrer par la même occasion dans la surenchère. Le voir s’échiner à remporter l’amour de sa mère brise le cœur. Néanmoins, s’il s’élève parmi les plus sains, il n’est pour autant pas un modèle de vertu et souffre de plusieurs défauts le rendant parfois sensiblement antipathique. Dans tous les cas, le soin apporté à l’humanisation n’est pas la seule caractéristique de cette production britannique, puisque le contexte de l’époque n’est pas oublié et se veut traité avec précision et méthode.

I, Claudius est une plongée dans les coulisses du pouvoir, où s’ourdissent les complots, se font et se défont les alliances, croissent les dommages collatéraux, et où il faut perpétuellement surveiller ses ennemis, voire ses amis qui seraient tout aussi susceptibles de trahir. Le serpent du générique symbolise le sadisme de ces générations croquées. Bien que la mini-série romance forcément ses propos et que les mois qui s’écoulent ne sont pas toujours aisés à appréhender, elle garde une dimension factuelle très riche et agréable à suivre, d’autant plus que l’intrigue avance fluidement, sans temps mort, et en tenant en haleine. Toutefois, l’action est quasi inexistante ; l’écriture se charge plutôt d’étudier les caractères de ses protagonistes ainsi que les dynamiques souvent dysfonctionnelles les unissant. Des éléments laissent imaginer le pourquoi de la future et inexorable chute de la dynastie. Elle entraîne également le téléspectateur vers des thématiques passionnantes telles que la corruption, la transformation de la vérité et des souvenirs qu’il en reste des siècles plus tard, la vanité des hommes, la quête absolue du pouvoir, l’importance d’un gouvernement démocratique, et, bien sûr, le meurtre qui s’avère le fil conducteur de cette mini-série où Livia est le catalyseur de moult tragédies. Cette femme, incarnée par une stupéfiante Siân Phillips, est d’une cruauté à toute épreuve, bien que non dénuée de sentiments et de craintes. La voir naviguer avec ruse amuse et envoûte, car elle semble inarrêtable et conserve au long cours une attitude froidement impassible. Son comportement, ses choix et ses prises de position influencent l’existence des membres de sa famille et, sans grande surprise, de l’ensemble du bassin méditerranéen. Mariée à Auguste (Brian Blessed), elle l’utilise comme un pantin et détient un pouvoir immense, presque analogue à celui de son époux. Ce dernier est loin de l’image que l’on peut se faire de lui dans les livres. En surpoids, naïf, il est dominé par la terrible Livia. I, Claudius propose un grand nombre de figures pouvant donner à juste titre le tournis. Cependant, la mini-série parvient à tous les croquer avec aisance et leur offrir la possibilité de rayonner ; elle choisit de s’attarder sur la psychologie plutôt que sur l’action. Tiberius, son confident et très ambitieux soldat Sejanus porté par un Patrick Stewart (X-Men) quasi anonyme, Agrippa, Livilla, Messalina, etc., bref, personne n’est laissé pour compte ; tous détiennent un rôle important à jouer. John Rhys-Davies (Sliders) est également de la partie et endosse le costume de Naevius Sutorius Macro. Rome n’est pas seule, l’Égypte, la montée en puissance des Juifs, la Grèce ou encore la Gaule sont régulièrement sur le devant de la scène. Ne nions pas qu’il est probablement préférable de connaître un minimum son Histoire avant de lancer les épisodes, ou tout du moins d’être au fait de quelques clés de décryptage.

Si la géopolitique opportuniste possède une place de choix au sein des intrigues, la série n’oublie pas d’illustrer la décadence, la débauche, la lubricité et la psychose ambiante dont le chef de file est le fameux Caligula, réputé pour ses actes insensés et barbares. L’empereur instable est interprété par un John Hurt (Merlin BBC) en très grande forme. L’écriture de cet individu imprévisible aurait mérité un tout petit peu plus de nuances, mais le portrait demeure rondement mené et réussit à régulièrement glacer le sang. Parricide, fratricide, inceste, torture, tout glisse sur lui et il ne fait preuve d’aucun remord ou pitié. Tout en usant d’une tonalité plutôt osée pour son âge, I, Claudius dépeint des orgies, des scènes violentes difficilement supportables, et va même jusqu’à mettre en avant des relations homosexuelles, ce qui surprend positivement. Que l’on se rassure de suite, le but n’est pas le voyeurisme gratuit ; la production préfère la suggestion à l’ostentation, parti pris devenu tellement rare à l’heure actuelle qu’il fait grandement plaisir et intrigue. Cette pondération maximise peut-être l’horreur de certaines situations gouvernées par une folie contagieuse assez incroyable, bien que tristement crédible. Sinon, l’humour typiquement anglais pimente grandement l’ensemble et permet de désamorcer l’atrocité, pour probablement davantage marquer le public qui en demande toujours plus. Nonobstant le maelström provoqué par cette famille, la mini-série conserve sa sobriété du début à la fin. En effet, une des grandes forces d’I, Claudius réside dans le bénéfice tiré de son budget famélique. De majeures contraintes financières l’empêchent de délivrer des paysages magnifiques et des bâtiments tout aussi incroyables donnant littéralement l’impression de se retrouver à Rome il y a plus de deux millénaires. Qu’importe, elle prend le parti d’opérer dans un sens radicalement opposé en tournant intégralement en décors intérieurs, les personnages semblant naviguer sur une scène de théâtre. Couplée à la dimension tragique de son scénario, elle s’apparente alors à une véritable représentation shakespearienne. D’ailleurs, les acteurs sont dirigés en conséquence et tiennent des poses hiératiques accentuant ce curieux sentiment de ne plus se trouver devant un petit écran. Ce style suranné pourrait rebuter moult spectateurs, surtout quand on sait que les dialogues sont privilégiés. De plus, la musique se retrouve en filigrane et le montage n’est guère dynamique. Cette austérité permet justement de se focaliser sur le fond et de pleinement se consacrer aux héros, valeurs sûres d’un récit.

Pour conclure, I, Claudius est avant toute chose une fresque théâtrale ambitieuse et atypique s’attardant sur les coulisses venimeuses de l’Empire romain. En raison de sa forme désuète et minimaliste – voire guindée –, de ses longs discours proclamés avec talent, et de son importante galerie de personnages campés par des acteurs notoires, cette mini-série ne plaira clairement pas à tout le monde. Ce qui est fort dommage, car, à travers l’exploration rigoureuse de la vie d’une famille dysfonctionnelle et de celle d’un homme infirme que rien ne destinait à prendre les rênes d’un immense terrain de jeu, elle injecte un incroyable souffle féroce. S’il s’avère indiscutable qu’elle souffre d’un léger académisme et qu’elle appuie sensiblement trop l’aspect machiavélique de ses principales figures, elle se révèle fascinante, savoureuse, ironique et intelligemment écrite. Pour peu que l’on soit un amateur d’Histoire antique soigneusement romancée ou de luttes de pouvoir perfides, ces mémoires apocryphes se veulent indispensables.