Les titres des fictions nippones étant régulièrement à rallonge et ne maîtrisant pas la langue, il m’arrive parfois de ne réaliser qu’à la toute dernière minute qu’en vérité, je connais déjà plus ou moins de vue ce que je m’apprête à regarder. C’est en tout cas ce qui s’est passé avec Kono Sekai no Katasumi. Cette production débute par quelques dessins issus d’un manga et, immédiatement, j’ai reconnu le style de la mangaka Kôno Fumiyo. Le tanpatsu dont nous allons parler aujourd’hui n’est autre que l’adaptation du josei manga de l’artiste, constitué de trois volumes sortis entre 2008 et 2009 au Japon ; l’œuvre est disponible en France chez Kana, compilée en deux parties, sous le titre Dans un recoin de ce monde. Notons que cet univers sera assez prochainement transposé en film d’animation. Pour en revenir à ce qui nous concerne, le tanpatsu en question ne comporte qu’un seul épisode de deux heures diffusé sur NTV le 5 août 2011. Aucun spoiler.

Urano Suzu apprend un beau matin qu’un jeune homme a demandé à l’épouser. Acceptant sa proposition alors qu’elle croit pourtant ne pas le connaître, elle quitte sa famille et Hiroshima pour partir vivre à Kure, une petite ville située sur la côte de la préfecture. Tout en s’habituant à sa nouvelle existence, elle est rapidement confrontée aux aléas de la Seconde Guerre mondiale. Même si cela lui est parfois difficile, plutôt que de se laisser abattre, elle tente de garder le sourire et son entrain envers et contre tout. Jusqu’à ce que la mort frappe et montre son cruel visage…

     

Kôno Fumiyo est notamment connue pour sa capacité à associer dans ses récits tranches de vie, humour, tendresse et moments plus dramatiques. Sans grande surprise, Kono Sekai no Katasumi ni ne déroge pas à la règle et s’attarde également sur un cadre lui étant cher : Hiroshima et ses alentours dans les années 1940. N’ayant pas – encore – pris le temps de lire ledit manga, je ne pourrai pas parler de la qualité de l’adaptation en tant que telle. Il n’empêche que j’ai beaucoup apprécié un one-shot de 2005 de cette même auteure, Yunagi no Machi Sakura no Kuni (Le pays des cerisiers, chez Kana toujours), illustrant le quotidien d’une famille dix ans après le terrible bombardement atomique. Bref, il est ici question de ce qui s’est déroulé avant l’utilisation de ces armes nucléaires, alors que le conflit fait rage et que les restrictions diverses parasitent grandement la vie de tous les jours. Avec beaucoup de fraîcheur, de pudeur et toute une palette d’émotions, Kono Sekai no Katasumi ni fait la part belle à une jeune femme se révélant très rapidement attachante. L’ambiance est poétique, voire mélancolique et nostalgique, la musique de Haketa Takefumi (Ikebukuro West Gate Park) habille comme il faut les scènes, et la réalisation est plutôt soignée. La lumière est d’ailleurs absolument magnifique et sublime les nombreux paysages des alentours. La production emploie plusieurs images de synthèse qui, honnêtement, se remarquent, mais demeurent correctes.

Maladroite, presque naïve, très naturelle et le cœur sur la main, Suzu doit s’insérer au sein de sa belle-famille et apprendre à connaître ses nouveaux proches pour le bien de tous. Si, à l’heure actuelle, il est étrange qu’un homme choisisse sa femme sans lui demander auparavant si elle est intéressée par une union, cette tradition fait partie du bagage culturel inhérent à ce tanpatsu ; ce dernier permet dès lors de davantage découvrir le Japon de cette période. Suzu a donc épousé Hôjô Shûsaku, en apparence assez austère, peu loquace et n’exprimant guère ses sentiments. Pourquoi a-t-il voulu qu’elle le rejoigne ? Qu’attend-il d’elle ? Suzu ne le sait pas, mais elle est décidée à occuper son poste de conjointe du mieux qu’elle peut. Tenace, elle ne rechigne pas à la besogne malgré ses qualités de femme au foyer limitées. Par chance, ses beaux-parents sont très gentils avec elle et se montrent patients, ce qui n’est pas tout à fait le cas de Michiko (Ryô – Bitter Sugar, Last Christmas), la fille aînée des Hôjô. Critique et acerbe, elle a quitté avec son enfant, Harumi (Mau – Rebound), le domicile conjugal tant elle ne supportait justement plus sa propre belle-famille. Depuis, elle demeure à Kure, avec ses parents, Shûsaku et, donc, Suzu. Cette femme au premier abord aigrie est touchante et plaît par sa force de caractère. Quoi qu’il en soit, l’héroïne persévère, continue son bonhomme de chemin et cherche à composer avec les aléas du conflit. La nourriture se fait rare, certains produits doublent ou triplent de prix, les rationnements sont fréquents… La guerre est palpable, mais elle n’est montrée à l’écran que de manière détournée. Il en va de même concernant la capitulation et les bombardements, dépeignant la résignation, la colère, l’abattement ou l’abnégation de certains civils. Pour échapper à la réalité, la tête en l’air Suzu aime dessiner. C’est de la sorte qu’elle rencontre une prostituée, la jolie et sympathique Shiraki Rin (Yûka – My Girl), et se lie d’amitié avec elle, découvrant simultanément le triste parcours de ces femmes résidant dans le quartier rouge. La guerre finit malheureusement par s’intensifier, le ciel est fréquemment obscurci par des bombes et, un jour, arrive une terrible tragédie, suivie par d’autres changeant le visage du pays à jamais.

Contre toute attente, bien que le contexte de la Seconde Guerre mondiale et du bombardement de Hiroshima soit propice à une dramatisation exagérée, Kono Sekai no Katasumi ni évite habilement les écueils redoutés et propose une histoire sobre au charme presque pittoresque où l’amour et la joie de vivre priment. C’est justement par sa simplicité qu’elle gagne en profondeur et parvient immédiatement à toucher le public. Tour à tour légère, mignonne, attendrissante et pétillante, elle sait l’instant suivant briser le cœur en mille morceaux, cela pour mieux rebondir par la suite. Cette compétence, l’épisode le doit essentiellement à son personnage principal. Suzu est lumineuse et l’interprétation de Kitagawa Keiko (Buzzer Beat, Mop Girl) transcende la caractérisation déjà solide. Sans béatifier ce beau brin de femme, le tanpatsu illustre ses forces et ses faiblesses d’un même ton. Les relations qu’elle entretient avec les personnes lui gravitant autour sont tout aussi naturellement retranscrites à l’écran ; elles réussissent à s’avérer correctement développées en dépit du temps imparti. Mariée à Shûsaku, incarné par un convaincant Koide Keisuke (Nodame Cantabile, JIN), elle souhaite l’aimer et le supporter du mieux qu’elle peut, mais elle doute d’elle et ne parvient pas toujours à déceler derrière le masque taciturne de son époux ce qu’il pense. Mine de rien, la fiction délivre une belle histoire d’amour prouvant que les sentiments peuvent surmonter de nombreux obstacles et cheminer tranquillement. Cependant, la toute fin est sûrement légèrement exagérée, mais elle plaît par son romantisme latent. Très loin de s’attarder uniquement sur les retombées de la guerre, Kono Sekai no Katasumi ni n’oublie donc pas les êtres humains et les met systématiquement au centre de tous les propos, eux qui, en apparence, sont banals. Son approche est plus sociale que purement historique, finalement, et elle contourne la plupart des facilités scénaristiques habituelles. Par exemple, le triangle, voire le carré amoureux visible en filigrane ne vient jamais perturber la narration. Dans sa jeunesse, Suzu était intime avec un voisin, Mizuhara Tetsu, et elle garde encore pour lui de forts sentiments. S’étant enrôlé dans la Marine impériale japonaise, cet homme boute-en-train est agréable à suivre bien que l’interprétation de Hayami Mokochimi soit, comme assez souvent, fluctuante. Pour l’anecdote, la mignonne Ashida Mana (Marumo no Okite, Mother) fait une petite apparition surprise dans les dernières minutes.

Pour conclure, Kono Sekai no Katasumi ni dépeint le quotidien d’une mariée et d’autres personnes tout aussi ordinaires, alors qu’elles ne peuvent maîtriser leur présent et futur, notamment en raison de la Seconde Guerre mondiale. Malgré toutes les difficultés, la jeune femme au départ insouciante demeure lucide, courageuse et définitivement digne. Grâce à la chaleur de son ton où le doux côtoie l’amer, ce tanpatsu à l’atmosphère délicate se révèle émouvant et met étrangement du baume au cœur. Disposant par ailleurs d’une photographie et de décors soignés, il allie plus que convenablement le fond et la forme. En d’autres termes, sous couvert d’une banale simplicité mélancolique, cette jolie fiction contourne aisément le sentimentalisme facile et la morale bon marché pour privilégier l’optimisme et la volonté de vivre. Sans être parfait, cet unique et pudique épisode n’en demeure pas moins désarmant grâce à la tendresse, l’humour et l’humanité qu’il insuffle.