Kaneko Misuzu Monogatari | 金子みすゞ物語

Par , le 3 décembre 2014

Certains traducteurs effectuant un travail d’orfèvre, il est presque normal de surveiller leurs choix en matière de séries. C’est justement pour cette raison que Kaneko Misuzu Monogatari s’est retrouvé sur mon écran. Sans la caution de la EarthBuri Team, je n’aurais peut-être jamais eu vent de ce tanpatsu. Composé d’un unique épisode de deux heures, il fut diffusé sur TBS le 9 juillet 2012. Aucun spoiler.

Printemps 1920, Kaneko Teru, dix-sept ans, vient de terminer le lycée. Passionnée de poésie, elle espère un jour pouvoir publier quelques-uns de ses travaux dans un magazine. En attendant, elle se plaît à rêver. Elle est loin de se douter que son souhait se verra réalisé, mais qu’elle finira par progressivement s’étioler…

À la lecture de son titre signifiant l’histoire de Kaneko Misuzu, les plus cultivés d’entre vous auront peut-être immédiatement compris quelle était la thématique de ce tanpatsu. Effectivement, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une biographie puisque Kaneko Misuzu a réellement existé et, d’ailleurs, a marqué un grand nombre de personnes. Ce n’est pas la première fois que sa vie est transposée de la sorte ; le film Misuzu sorti en 2001 – avec Tanaka Misato, Kase Ryô et Terajima Susumu – et l’unitaire Akarui hô e Akarui hô e de 2008 – avec, cette fois, Matsu Takako, Miyake Ken et Watabe Atsurô – s’en sont également occupée par le passé. Lorsque l’épisode débute, elle n’est encore qu’une adolescente innocente. Tout en écrivant des poèmes dont elle n’ose pourtant parler à qui que ce soit, elle réside chez sa grand-mère qu’elle chérit grandement. Son cousin, Masasuke (le Johnny’s Imai Tsubasa), lui rend régulièrement visite et semble éprouver des sentiments amoureux pour elle. Il convient de préciser qu’au Japon, le mariage entre cousins est toléré. Or, en réalité, ce dernier n’est pas le fils de son oncle comme il en est persuadé. Il n’est autre que le propre frère de Teru. Tout le monde le lui cache et continue comme si de rien n’était, supposément pour le préserver. La vérité est sensiblement différente. Si Masasuke n’a aucune idée de ce qui se trame, c’est surtout parce que son père adoptif, Ueyama Matsuzô (Saigô Teruhiko), souhaite que sa librairie perdure envers et contre tout. Pour cela, il lui faut un héritier. Il a décidé, ce sera Masasuke, qu’il le désire ou non. Il contraint ses proches au silence, précisant qu’il lèvera le voile sur ce mensonge lorsque le temps sera opportun. Sauf que ce fameux moment ne semble jamais arriver… La situation est d’autant plus malsaine que la mère de ces deux enfants, Michi (Takashima Reiko – Kekkon Dekinai Otoko, Atashinchi no Danshi), a justement épousé en secondes noces cet homme à la mort de sa sœur, la femme que Masasuke prend pour compagne. Ce mélimélo confus donnerait presque l’impression de sortir tout droit d’un mélodrame sirupeux, ce qui ne serait donc pas du tout le cas.

Que l’acariâtre et totalitaire Matsuzô impose sa loi à tout le monde aurait pu être tolérable si ce lourd secret familial n’était pas venu littéralement pulvériser les principaux concernés. Teru sait que Masasuke est son frère, mais elle n’a pas le droit de le lui révéler. Elle se comporte avec lui comme s’il était un proche cousin et tente de réfréner au maximum ses ardeurs. En effet, le jeune homme aime sincèrement Teru et imagine déjà l’existence qu’il pourrait mener auprès d’elle, lorsqu’ils seront plus âgés. Son père, se doutant immédiatement de la situation, cherche par tous les moyens à les séparer et, pour cela, il n’hésite pas à les utiliser tels des pions. Cet individu n’est pas foncièrement mauvais ; il ne comprend pas sur le moment ce qui est important à ses yeux, et est aveuglé par son désir de voir son entreprise prospérer des années après sa mort. Quoi qu’il en soit, à cause de ce climat fort complexe, Teru finit par se retrouver pieds et poings liés, obligée de suivre un chemin douloureux. Débuter Kaneko Misuzu Monogatari en n’ayant aucune idée de la trame scénaristique fait grandement peur compte tenu de cette famille empêtrée dans les mensonges proches de la surenchère. Heureusement, le traitement du tanpatsu est tout autre. Le but n’est absolument pas de dépeindre une romance incestueuse. Même si la dynamique entre Teru et Masasuke est prépondérante, elle se veut pudique, innocente et à l’image de ce frère et de sa sœur emportés dans un maelström incontrôlable. Non, il est principalement question de l’héroïne, de son amour pour la poésie et de ce désir de liberté qu’elle ne pourra jamais obtenir. À noter que le tanpatsu insère à plusieurs reprises le texte des œuvres de Misuzu, ce qui lui confère une légitimité appréciable.

Interprétée par la jolie Ueto Aya (Jûnen Saki mo Kimi ni Koishite, Kôkô Kyôshi (2003), Nagareboshi), Teru est pétillante, enjouée et passe tout son temps libre à écrire des poèmes, puisant son inspiration dans les paysages maritimes de la préfecture de Yamaguchi. Plutôt que d’utiliser son prénom, Teru, elle opte pour un pseudonyme, Misuzu. Derrière ce visage souriant se cache néanmoins une certaine sensibilité qui sera mise à rude épreuve tout au long du tanpatsu. Quoi qu’il advienne, elle fait du mieux qu’il peut et n’hésite pas à tout risquer pour garder les siens en sécurité. C’est un joli portrait évolutif d’une femme attachante que Kaneko Misuzu Monogatari propose. L’épisode souligne avec tristesse et mélancolie la condition du supposé sexe faible à cette époque, ainsi que toutes les lois ridicules en vigueur, comme le fait qu’en cas de divorce, l’homme obtenait forcément le droit de garde des enfants s’il le souhaitait. Nonobstant le malheureux parcours de cette artiste, le ton n’est jamais au pathos. Au contraire, la fiction garde une atmosphère assez sereine, presque optimiste, proche de la coloration douce-amère régulièrement employée dans les œuvres nippones. Il est un tant soit peu dommage que l’écriture par moments maladroite ne permette pas d’être pleinement emporté par ce récit, d’autant plus que l’interprétation générale souffre d’une approximation. Cependant, en dépit de l’enchaînement assez rapide des évènements, le rythme tranquille laisse justement à l’ensemble le soin de s’avérer globalement convaincant. Enfin, sur la forme, la musique demeure discrète et la réalisation somme toute classique ; la reconstitution du début du siècle se limite au minimum, surtout que la plupart des scènes se déroulent à l’intérieur.

En définitive, Kaneko Misuzu Monogatari illustre la vie fort cruelle d’une poétesse japonaise qui ne demandait qu’à profiter de sa passion et conserver sa vivacité d’esprit. Un lourd secret familial et des choix dictés par la morale bouleversent son existence et l’empêchent de déployer ses ailes comme elle le mérite. Bien que le tanpatsu n’ait pas toute la portée émotionnelle qu’il aurait pu posséder – notamment parce que l’interprétation s’avère parfois assez empruntée –, il effectue correctement son travail qui est de divertir tout en enrichissant son public. Avec son ambiance mélancolique, son héroïne cheminant progressivement et ne baissant pas les bras malgré les nombreux obstacles, il offre deux heures intimistes et touchantes prônant l’importance de concrétiser ses rêves.


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