Cinq ans. Il aura fallu attendre cinq années pour que j’ose enfin essayer d’écrire quelque chose concernant Oz. Les plus anciens lecteurs de Luminophore se souviennent peut-être qu’en 2009, je discutais du générique de cette série américaine n’ayant pas volé sa réputation. Créée par Tom Fontana (Borgia), elle est composée de six saisons diffusées entre 1997 et 2003 sur HBO. À l’exception de la quatrième ayant été doublée, toutes disposent de huit épisodes d’approximativement cinquante-six minutes. Pour l’anecdote, Oz est le premier drame de cette chaîne câblée. En France, la production n’a pas été choyée sur le réseau hertzien, c’est le moins que l’on puisse dire, puisqu’elle n’est jamais passée en intégralité. Aucun spoiler.

Oz, comme Oswald State Correctional Facility, le surnom d’une prison de haute sécurité. L’idéaliste Tim McManus y a initié et gère un quartier assez particulier, Emerald City, dans lequel vivent notamment les criminels les plus redoutables du pays. Dans le but d’améliorer les relations entre les détenus et leur permettre de se diriger vers la voie de la réinsertion, il a décidé de leur offrir une certaine liberté de mouvement, cela via la réalisation de tâches telles que la distribution du courrier, la cuisine ou encore le ménage. Persuadé du bien-fondé de sa démarche, il veille à tout mettre en œuvre pour en tirer des bénéfices concrets. Pourtant, les guerres de gangs font rage, la drogue circule ouvertement, les meurtres s’y multiplient et la violence ne faiblit jamais.

Malgré quelques similitudes avec le pays imaginaire d’Oz de Lyman Frank Baum, celui de la série ne pourrait pas être plus éloigné. Brutale, âpre et abordant moult thématiques matures et difficiles, Oz ne fait pas partie de ces fictions aisées à appréhender. C’est probablement en partie pour cette raison que j’ai étalé son visionnage sur une aussi longue période ; je ne l’ai terminée qu’en début d’année, après l’avoir débutée vers 2006 ou 2007. Regarder ses épisodes ne laisse pas de marbre et marque presque au fer rouge. Toutefois, ce sont peut-être ses premières saisons qui mettent le plus à mal tant, en dépit de ce que l’on avait pu lire et entendre à leur sujet, le choc se veut rude. La suite tend malheureusement à diluer de sa force du fait d’intrigues répétitives et d’un canevas scénaristique alors familier. Bien qu’à l’heure actuelle la surenchère soit régulièrement employée et que toutes les chaînes – ou presque – s’aventurent sur un chemin vulgaire, violent, sombre ou peu consensuel, il convient de se souvenir qu’à l’époque, Oz eut l’effet d’une véritable bombe. Ce n’est pas très compliqué de se l’imaginer, d’ailleurs, tant elle conserve toujours de sa verve et de son message pessimiste. Elle a tout simplement ouvert la porte à des séries davantage réfléchies et adultes.

Oz débute par l’arrivée au pénitentiaire de Tobias Beecher. Cet individu représente l’Américain banal par excellence. Marié, deux enfants et avec son physique passe-partout, il n’est pas le type de prisonnier que l’on pense rencontrer. De surcroît, il est avocat. Sauf qu’en conduisant en état d’ivresse, il a renversé et tué une fillette. Suite à ce simple bien que terrible écart sur son chemin, il se voit enfermé entre quatre murs, pour l’exemple. Lorsqu’il met les pieds à Em City, il ne sait aucunement ce qui l’attend, et nous non plus. Le principe d’employer un individu en guise d’identification et pour faire découvrir au téléspectateur un univers inconnu n’est pas nouveau, mais il fonctionne ici parfaitement, d’autant plus qu’il montre que finalement, quiconque peut se retrouver derrière les barreaux. Si Oz n’a pas de personnage central en tant que tel, ce ne serait guère se fourvoyer que d’écrire que Tobias représente son cœur. Parfaitement interprété par Lee Tergesen (Weird Science, Generation Kill), il s’avère attachant et profondément humain. Les scénaristes s’amusent un peu trop avec lui, le faisant souffrir tous les martyrs possibles et inimaginables. Sa relation avec l’ambivalent tueur en série Chris Keller (Christopher Meloni – Law & Order: Special Victims Unit) figure également parmi les grandes réussites. Les deux se tournent autour, entretiennent un lien extrêmement toxique, mais d’une certaine manière tragiquement romantique. Comme ces lignes le laissent transparaître, l’homosexualité n’est pas occultée ; elle détient même une place de choix et revêt diverses formes, à l’image des sujets abordés. Cela étant, avant Chris, la première dynamique notable d’Oz, chronologiquement parlant, est celle entre Tobias et son camarade de cellule, le raciste Vernon Schillinger (J. K. Simmons). Ce dernier se trouve parmi les têtes pensantes d’Em City, à l’instar d’autres figures marquantes. Tout comme l’air libre de la société américaine, le microcosme représenté dans cet univers carcéral est éclectique et souligné par différents clans gouvernés par un meneur.

Latinos, Siciliens, Irlandais, homosexuels, Aryens, Afro-Américains, musulmans, etc. les divisions sont pléthores, souvent hermétiques, et tout prisonnier réalise rapidement l’importance de s’intégrer à l’une d’entre elles s’il souhaite survivre. Au fil des saisons, les dirigeants changent, le sang se rafraîchit et renouvelle les intrigues, certains durent plus longtemps que d’autres et aucun ne semble pouvoir être en mesure de quitter Oz en homme libre. Une des grandes forces de la série est son absence totale de prévisibilité. Les personnages sont très nombreux et la production ne s’embarrasse pas une seule seconde des contrats des acteurs. Quiconque est capable de mourir dans la seconde, et cette tension permanente se transmet rapidement au public qui comprend que tout peut arriver. Alors que certains seraient partis pour rester, un simple et inattendu coup de couteau est susceptible de les envoyer six pieds sous terre. Les dommages collatéraux sont omniprésents et les malheurs peuvent frapper n’importe qui, n’importe quand. Toutefois, un aspect mécanique finit en revanche par s’installer ; un prisonnier entre, il est évident qu’un autre sortira dans la foulée. Quoi qu’il en soit, couplée à la réalisation austère, aux couleurs très froides, au huis clos ambiant tant l’objectif ne s’aventure jamais au-delà du pénitencier – à l’exception des flashbacks dépeignant le motif d’incarcération –, et à la musique minimaliste, l’atmosphère délétère devient suffocante et inconfortable. La scénographie se veut parfois théâtrale, comme si chacun jouait le rôle d’une tragédie shakespearienne. La caméra ne cache rien, amplifiant à son maximum le dérangement que procurent des séquences. Les détenus sont montrés dans leur cellule, sous la douche, en isolement où ils sont nus comme des vers, mais aussi lorsqu’ils se mettent littéralement à nu en laissant parler leurs sentiments, craintes et doutes. L’épisode 4×09, Medium Rare, où la télévision décide d’entrer directement dans Em City, rend l’ensemble encore plus réel. Les protagonistes sont développés à leur rythme, certains apparaissant dans un épisode pour la première fois avant d’être éclairés plus tard. Les visages se repèrent pour finir par devenir familiers et forment par la même occasion une galerie colorée, bien qu’en définitive indissociable. Effectivement, tous sont singulièrement identiques ; c’est pourquoi la série n’effectue pas de traitement de faveur et place ses héros sur un pied d’égalité. Avec son cadre pénitentiaire, le parti pris aurait pu être manichéen, il est surtout profondément humain et ambigu. L’écriture se fiche de savoir si untel est coupable ou non. Personne n’est foncièrement mauvais. Personne n’est foncièrement bon. Seules les teintes de gris prédominent. Ce constat est autant valable du côté des prisonniers qu’au sein de l’équipe qui y travaille. Avant toute chose, Oz est une fiction étudiant les caractérisations de ses personnages et cherchant à les développer jusqu’à plus soif. En cela, elle pourrait se montrer ennuyante chez un public souhaitant avant tout une action trépidante. Bien que le suspense soit parfois présent, il se révèle plutôt ténu et n’est pas le moteur. Non, ce sont les figures et leurs fêlures qui le sont.

     

En six saisons, beaucoup de monde défile derrière les barreaux et il serait impossible de tous les passer en revue. Afin de ne pas trop dévoiler quoi que ce soit, il devient également difficile de trop s’attarder sur eux. Dans tous les cas, savoir que maints acteurs désormais connus sont apparus à un moment donné dans la série provoque de l’amusement. D’ailleurs, Dexter, Lost et The Wire sont plausiblement les fictions récentes ayant récupéré le plus de visages déjà vus à Em City. L’interprétation est majoritairement solide. Sans entrer dans le détail, il faut évoquer quelques figures emblématiques. La psychologie est fouillée et évolutive, la lumière se faisant sur les états d’âme des protagonistes ; certains s’humanisent, d’autres, au contraire, perdent en sympathie. Selon le souhait utopique de McManus, criminels endurcis, sociopathes, petites frappes et individus somme toute banals s’y côtoient dans le but d’être réinsérés en bonne et due forme. Outre Tobias navigue donc le terrible Vernon Schillinger, dirigeant des Aryens. Raciste, sadique, n’hésitant pas une seule seconde à violer et tuer si cela lui fait envie, il est l’un des détenus les plus craints du quartier. À l’exact opposé se situe le musulman Kareem Saïd (Eamonn Walker – Kings) ; très religieux, superbe orateur, cherchant la paix intérieure, il incarne une certaine voix de la raison, même si cela ne l’empêche pas de s’en écarter. L’autre afro-américain le plus mémorable est le terrible Simon Adebisi, campé par un Adewale Akinnuoye-Agbaje (Lost) magnétique ; toxicomane, impulsif et extrêmement brutal, il paraît impossible à stopper ou à contrôler. Du côté des latinos, Miguel Alvarez (Kirk Acevedo – Fringe), descendant d’une lignée ayant mis les pieds à Oz, s’illustre par une vertigineuse chute aux enfers amplifiée par la haine que ressent pour lui le directeur de la prison, Leo Glynn (Ernie Hudson). Les clans sont par conséquent nombreux et, sans grande surprise, chacun tente de prendre l’ascendant sur son voisin, le quotidien à Em City n’étant qu’une vaste lutte de pouvoir ou, plutôt, d’une bataille simultanée pour sa propre survie. Les manipulations, complots et alliances se font comme se défont pendant qu’ils essayent de retrouver les composants de la vie extérieure, alors qu’ils sont enfermés. Quelques électrons libres gravitent autour. Certains paraissent inoffensifs comme le résident le plus âgé, Bob Rebadow (George Morfogen), tandis que d’autres ne le sont clairement pas. L’un d’entre eux est le charismatique irlandais Ryan O’Reily (Dean Winters – Law & Order: Special Victims Unit, Rescue Me, Terminator: The Sarah Connor Chronicles) – mon préféré, j’avoue. Machiavélique, confiant en lui, rusé, prêt à tout pour arriver à ses fins, il ne recule devant rien à partir du moment où il est susceptible d’en tirer profit. Toutefois, il a un point faible, son frère déficient mental, Cyril (Scott William Winters) ; pour l’anecdote, les deux acteurs sont vraiment frères. La dynamique unissant les O’Reily est magnifique et source de superbes scènes riches en émotions. De plus, Ryan entretient un lien fort particulier avec le médecin, Gloria Nathan (Lauren Vélez – Dexter), prouvant que les frontières entre amour et haine sont toujours très ténues… Outre les prisonniers cheminant tous progressivement, Oz n’oublie pas le personnel qui n’est parfois guère meilleur que ceux se trouvant enfermés.

Oz est dirigée par Leo Glynn, un homme devenant peu à peu antipathique bien qu’il soit naturellement obligé de prendre des décisions compliquées. Il est régulièrement dérangé par les idées de Tim McManus, celui donc à l’origine d’Em City. Le gouverneur James Devlin (Željko Ivanek – Damages, Heroes) représente l’archétype de la politique n’ayant que faire de ce qui se trame derrière les murs de cette prison, à partir de l’instant où personne ne fait de vagues. La série distille une critique de l’hypocrisie des hauts décisionnaires et du mépris que leur inspirent ces détenus qui, pour eux, ne sont qu’une épine du pied qu’il convient d’arracher le plus vite possible. La corruption côtoie l’ambition pour le pire comme pour le meilleur. Parmi les gardiens, la représentativité est également variée. Quelques-uns sont plutôt sympathiques, d’autres comme Claire Howell (Kristin Rohde) affreux et détestables au possible malgré, toujours, des éléments empêchant de les blâmer totalement. La religion, thème assez important dans Oz, n’est pas non plus oubliée et, là aussi, ses chefs de file évitent le manichéisme. Le père Ray Mukada (B. D. Wong – Law & Order: Special Victims Unit) et la sœur Peter Marie (Rita Moreno) voient leurs croyances régulièrement malmenées. La quête de la rédemption étant un sujet au cœur des propos, il est tout naturel que ces deux individus doivent travailler dur pour mener à bien leurs missions. Au sujet de la foi, dommage que la fin de la production se noie dans des développements mystiques imbuvables dont Jeremiah Cloutier (Luke Perry – 90210, Jeremiah) en est le principal symbole, car elle parvenait jusque-là à demeurer suffisamment subtile et pertinente pour amener à la réflexion. D’ailleurs, la seconde partie de la série s’oublie dans des intrigues parfois poussives, presque sorties de nulle part, voire totalement surréalistes. L’arc sur le vieillissement accéléré en est un exemple concret, en plus d’être profondément ridicule. Oz souffre du symptôme typique des fictions s’installant un peu trop longuement dans le paysage, elle perd de sa puissance et de son inventivité. Si la distribution est régulièrement rafraîchie, l’être humain demeure égal à lui-même et les rebondissements finissent à la longue par tous se ressembler. L’ultime saison relève le niveau, mais ce sont vraiment les deux premières qui figurent en haut du panier et qui méritent le détour. Dans les suivantes, les intrigues n’avancent pas suffisamment. Quoi qu’il en soit, la mise à mal du système perdure grâce à des thématiques abordées selon une approche quasi théâtrale et participative.

Le visage d’Oz est Augustus Hill (Harold Perrineau – Lost). Coincé sur un fauteuil roulant depuis une chute d’un immeuble, il fait office de narrateur omniscient en plus d’être un prisonnier comme un autre. Au début de chaque épisode, il s’adresse directement au public et lance la suite selon une métaphore de prime abord parfois abstraite, finissant par prendre toute son importance au fur et à mesure que les minutes s’écoulent. Il revient alors à la toute fin pour approfondir une morale grinçante, agrémentée d’un ton cynique plutôt jouissif. L’univers carcéral est tristement dépeint et, vraisemblablement crédible nonobstant des morts qui s’entassent peut-être un peu trop. Si la série dispose d’une atmosphère âpre et foncièrement dramatique, elle n’oublie jamais l’humour qui se veut, sans grande surprise, noir. Malgré tout, en dépit du projet de réinsertion pédagogique proposé par un McManus souvent irritant, Oz s’avère cruellement fataliste. Elle a beau injecter un semblant d’espoir, la réalité finit systématiquement par rattraper le public. En ça, elle se montre terrible et s’approchant du sadisme. Le téléspectateur comprend vite qu’un élément positif sera suivi d’un autre rééquilibrant la balance de la cruauté, et ne faisant qu’aggraver une situation déjà horrible. C’est comme si l’établissement broyait de l’intérieur ses résidents. Comme le dit Beecher, il n’est plus l’homme qu’il était auparavant ; ou alors, il est peut-être celui qu’il a toujours été. Même des personnages n’ayant rien à se reprocher, intégrant Oz pour des raisons professionnelles, finissent par se perdre dans ce rouleau compresseur et s’anéantir au passage. Cette noirceur est retranscrite avec une telle intensité qu’elle trouble, la fiction parvenant à transmettre l’impuissance, le désespoir et la confusion des détenus ainsi que de ceux y exerçant. Comment sortir de cette spirale destructrice ? Peut-on le faire ? La conclusion est d’ailleurs à l’image de l’ensemble, comme si tout n’était qu’un éternel recommencement et que peu importent les années et le cadre, la prison sera toujours alimentée, à la fois par des humains et des désillusions. Le principal moyen de communication paraît être le langage des poings, encore et encore. Oz détient sa réputation en partie à cause de sa violence extrême. Qu’elle ait été déconseillée aux moins de seize ans lors de son passage à la télévision française n’est pas étonnant. Physiquement, elle est déjà éprouvante. Les personnages se tuent dès qu’ils en ressentent le besoin, l’envie ou qu’ils y sont contraints. Les causes sont parfois anodines, mais c’est essentiellement la drogue et le contrôle de la prison qui prédominent les luttes. Plusieurs scènes sont insupportables par leur atrocité et les sévices que certains commettent. Les propos sont crus, très vulgaires et colorés. Outre ces actes abjects, la série ne néglige évidemment pas l’aspect psychologique, probablement encore plus marquant. D’ailleurs, le premier épisode fait réaliser que tout est permis et que la plupart se doivent de se débarrasser rapidement de leur fierté et de leur ego s’ils souhaitent essayer de survivre. Si l’accent est davantage mis sur Em City, le couloir de la mort n’est pas oublié, là où tous les moyens sont bons puisque, justement, les détenus savent que quoi qu’ils fassent, ils finiront de toute manière par être exécutés à un moment donné. Le traitement brut et pertinent de la production se retrouve dans la multiplicité de ses thématiques et dans sa critique de l’univers carcéral, mais également sociétale à travers des réflexions dépassant nettement le cadre strict de la prison et fourmillant de références culturelles aussi diverses que variées.

Pour conclure, Oz figure parmi ces séries acerbes et percutantes délivrant une liberté de ton appréciable, tout en offrant par la même occasion une atmosphère empreinte d’une insécurité permanente. Violente, âpre, étouffante et morose, elle fascine par son fatalisme ambiant et par l’exploration sans concession d’une galerie de protagonistes ciselés où communautarisme et lutte de pouvoir prédominent. Bien qu’elle dépeigne des criminels de la pire espèce et illustre la perversion dans son sens le plus retors, elle dégage surtout une terrible et complexe humanité ne pouvant guère laisser indifférent, voire marquant à l’encre indélébile. En prime, outre son étude de caractères et l’impact de l’univers carcéral sur les individus, Oz gagne en intérêt grâce à sa mise en scène soignée proche du théâtre claustrophobe, sa critique sociétale métaphorique et son quasi-détachement sarcastique. Ne nions pas que la qualité de l’ensemble n’est pas aussi homogène que ce que l’on aurait pu espérer, mais cela n’empêche aucunement cette fiction de s’avérer brillante, intelligente, diabolique, engagée, et profondément dérangeante.