Progressivement, je termine toutes les séries que j’ai débutées il y a de ça très longtemps. Cette année fut notamment marquée par mes adieux à Desperate Housewives. Presque tout le monde doit en avoir entendu parler tant elle s’est inscrite dans la culture populaire au moyen d’une communication savamment étudiée. Créée par Marc Cherry (Devious Maids), elle est composée de huit saisons d’une petite vingtaine d’épisodes chacune ; la quatrième n’en comporte que dix-sept en raison de la grève des scénaristes. Elle fut diffusée aux États-Unis sur ABC entre 2004 et 2012. En France, elle est passée sur M6 et est régulièrement visible sur la chaîne ou celles appartenant au groupe. Fort du succès international, de nombreuses adaptations assez libres ont vu le jour dans de tout aussi multiples pays. Aucun spoiler.

Susan Mayer, Lynette Scavo, Bree Van de Kamp et Gabrielle Solis mènent une vie tranquille à Wisteria Lane, une banlieue huppée de Fairview. Leur existence de ménagère vole subitement en éclats le jour où elles découvrent qu’une de leur meilleure amie et voisine, Mary Alice Young, s’est suicidée. Pourquoi a-t-elle commis cet acte terrible alors qu’elle semblait heureuse ? Ces quatre femmes sont bien décidées à percer ce mystère, mais entre-temps, elles doivent continuer leur chemin loin d’être aussi paisible qu’il n’y paraît.

Que d’encre aura coulé concernant Desperate Houwewives ! Au départ vantée et admirée, la série s’est progressivement étiolée pour finir par provoquer des rires narquois ainsi que des soupirs d’agacement. Elle fait partie de ces très rares fictions que j’ai regardées en version française, lors de leur diffusion dans nos vertes contrées. Bien que je n’allume plus mon poste depuis belle lurette, j’ai préféré continuer avec les voix que je connaissais. Si les premières saisons m’ont, à l’époque, beaucoup plu, je me suis sérieusement détachée de ces femmes au foyer désespérées à mi-chemin ; je m’y suis remise courant 2013, histoire d’aller jusqu’au bout des choses. Contre toute attente, l’ultime chapitre relève sensiblement le niveau et, en dépit d’un final assez décevant pour ses choix scénaristiques, laisse sur une note somme toute correcte. Cette série souffre de toute manière du symptôme trop commun à nombre de fictions américaines : sa longueur. Les débuts sont rafraîchissants et, tristement, plus les années passent et moins l’ensemble se renouvelle. Outre un aspect second degré de plus en plus terre-à-terre, le canevas schématique use, ennuyant le public qui constate que derrière ces barrières blanches et pelouses luxuriantes, les personnages n’évoluent pas, ou pas d’une manière suffisamment convaincante. Desperate Housewives aurait dû raccrocher avant sa huitième saison, c’est un fait que peu contrediront. Il n’empêche qu’elle aura marqué le paysage télévisuel et détient encore maints atouts susceptibles de plaire aux amateurs de séries utilisant avec efficacité une recette très classique mélangeant légèreté, humour, drame et, bien sûr, soap opera. Cette solidité se retrouve également au niveau de la réalisation parfaitement maîtrisée, des décors lisses et affreusement parfaits, du générique métaphorique ayant pour thème une composition de Danny Elfman, et de la musique de Steve Jablonsky. Ce n’est guère étonnant que le succès fût aisément au rendez-vous tant la formule est calculée de A à Z.

La très grande majorité des épisodes débutent et se terminent de façon analogue. De sa voix doucereuse, Mary Alice (Brenda Strong – Dallas (2012)) énonce une lapalissade où elle met en avant quelques traits de caractère de ses congénères, cela avant d’épiloguer sur des généralités se résumant globalement à une morale assez consensuelle. De cette femme s’étant donné la mort avant même que la production ne commence ne subsiste donc qu’une voix off. Il arrive que d’autres héros empruntent les commandes, mais ce procédé est rare et consécutif à un évènement fort particulier. La première année de Desperate Housewives est marquée par les secrets liés autour de Mary Alice et du pourquoi de son geste. Logiquement, la suite de la série aurait dû se contenter d’explorer la caractérisation de ses protagonistes et de critiquer avec satire le fonctionnement fort étrange des banlieues chics américaines ; or, elle a le malheur de persévérer dans les énigmes et de ne pas prendre suffisamment de recul. Ainsi, chaque nouvelle saison symbolise un mystère inédit. Après tout, que savons-nous de nos voisins ? Et, surtout, souhaitons-nous réellement découvrir ce qui se trame lorsque la porte de leur maison est close ? Cette approche se résumant à une peur de l’extérieur est l’un des éléments ayant probablement fait le plus de mal à la fiction. En d’autres termes, qui dit nouvelle année, dit nouvelle famille arrivant à Wisteria Lane et, comme par hasard, elle cache un terrible secret ! Certaines taisent l’existence d’un enfant, d’autres sont poursuivies par un criminel fou dangereux, etc. Systématiquement, les héroïnes se retrouvent impliquées à ces histoires devenant rapidement abracadabrantes, voire grotesques, et tentent de démêler le vrai du faux, quitte parfois à risquer leur vie. Les bonnes idées ne manquent pas à l’appel, elles sont tout simplement mal développées au long cours et évitent trop rarement les obstacles. Ce schéma scénaristique montre à moult reprises ses faiblesses et accentue une routine mécanique par moments fort pénible à regarder. Le bond de cinq années dans le futur dans la cinquième saison redonne un certain souffle à l’ensemble, mais cela ne suffit pas.

Quatre voisines, quatre amies, quatre personnalités différentes. Ces quatre femmes forment le noyau dur de Desperate Housewives. Elles sont toutes suffisamment variées pour fédérer le public ; chacun est en mesure de se reconnaître au moins partiellement dans l’une d’entre elles. Le principal problème est qu’elles ne progressent guère au fil des années, ou alors elles le font en dépit d’une véritable cohérence avec ce qu’elles ont pu vivre par le passé. Qui plus est, leur trait de caractère le plus fort leur colle à la peau, comme si elles n’étaient vues et ne se définissaient qu’à travers lui. La caricature du départ supposément incisive laisse sa place à un premier degré. Au lieu de pointer du doigt les difficultés inhérentes au fait de demeurer au foyer et de suivre consciemment ou non le conformisme tout tracé et requis par ses pairs, la psychologie se simplifie, se banalise, pour favoriser des séquences superficielles. En résumé, la finesse et la subtilité ne sont que sporadiques. Ne nions pas que ces femmes savent être attachantes, attendrissantes et drôles. Elles traversent des embûches parfois majeures et se montrent humaines par leurs faiblesses et névroses. Elles symbolisent le ciment de la série et c’est probablement pour elles que l’on persévère, même si les intrigues se veulent exagérées et ineptes. Tout au long de ces huit longues années, elles sont capables de toucher et de marquer par leur amitié jouant à l’occasion aux montagnes russes. C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que la conclusion finale est décevante, car elle brise totalement ce qui avait été illustré auparavant. Il est également dommage que le quatuor interagisse au bout du compte assez rarement ensemble, les duos ou trios prédominant largement. Desperate Housewives aurait pu accentuer davantage cette unicité entre ses figures. Quoi qu’il en soit, ces femmes en voient de toutes les couleurs, tombent amoureuses d’une multitude d’hommes, se disputent avec leurs voisins, et cherchent à trouver un certain équilibre, même si cela s’annonce plus compliqué que ce qu’elles désireraient.

Susan Mayer (Teri Hatcher – Lois & Clark: The New Adventures of Superman) est la plus immature des quatre, et probablement la plus insupportable. Niaise, maladroite et ridicule, elle multiplie les idioties en tous genres et tente de vivre une histoire romantique avec le plombier Mike Delfino (James Denton – The Pretender). Cette dynamique est peut-être celle qui aura fait le plus parler d’elle, bien qu’elle soit pourtant la plus sirupeuse et la moins enthousiasmante de toutes celles croquées dans la série. Sa fille, Julie, est tout aussi fade que sa mère. Heureusement que l’ex-mari, Karl (Richard Burgi – The Sentinel), est là pour pimenter la maison des Mayer. Lynette Scavo (Felicity Huffman) est de son côté une brillante femme d’affaires, mais elle a le malheur de tomber enceinte tous les ans et de ne pouvoir mener sa carrière comme elle en rêverait, totalement dépassée par ses cinq marmots ; son mari, Tom (Doug Savant – Melrose Place), est l’archétype de l’homme un petit peu benêt se laissant porter par son dragon de chef de famille. Chez les Solis, Gabrielle (Eva Longoria) est une ancienne mannequin n’ayant aucune envie d’avoir des enfants et passant la plupart de son temps à dévaliser les magasins de vêtements, s’ennuyant que son époux, Carlos (Ricardo Antonio Chavira), s’échine au travail durant toute la journée. Enfin, la pincée et hautaine rousse flamboyante Bree Van de Kamp (Marcia Cross – Everwood) gère sa famille manu militari et ne supporte pas qu’un brin d’herbe dépasse d’un millimètre ; sans grande surprise, son conjoint étouffe et ses enfants sont à mille lieues de la satisfaire. J’avoue avoir un énorme faible pour cette dernière en dépit de ses valeurs à l’opposé total des miennes – son amour pour les armes à feu en est un exemple concret. Bien qu’elles n’aient a priori rien en commun, ces quatre femmes demeurent toutes au foyer et sont… désespérées à leurs manières. N’oublions pas que quelques pâtés plus loin vit la croqueuse d’hommes Edie Britt (Nicollette Sheridan – Knots Landing), personnage subissant un destin funeste en raison des frictions entre Marc Cherry et l’actrice elle-même. Les ménagères sont au fil des saisons rejointes par d’autres comme la mystérieuse Katherine Mayfair (Dana Delany – Body of Proof) et la très chouette grande amie d’études de Lynette, Renee Perry (Vanessa Williams – Ugly Betty), formidable par son sens de la répartie décoiffant. Wisteria Lane met également à l’honneur de nombreuses figures truculentes telles que la fameuse acariâtre Karen McCluskey (Kathryn Joosten) qui offre peut-être le départ le plus tragique dans le series finale, triste écho de ce qui est réellement arrivé à l’interprète. Ajoutons-y une multitude d’invités et de visages connus, et l’on se retrouve avec une très grande galerie de personnages, certains étant réussis, d’autres moins, mais conservant tous une once de folie douce appréciable. Ce microcosme cohabite dès lors dans un joli quartier cossu où les apparences sont plus que trompeuses.

Acide, irrévérencieux et s’amusant des banlieues chics et si consensuelles, le premier épisode de Desperate Housewives et la quasi-intégralité de la saison une se veulent extrêmement rafraîchissants, s’apparentant sur certains points à l’excellent film American Beauty. Utilisant les codes du soap opera pour mieux les détourner tout en illustrant des tranches de vie banales, les débuts de la fiction laissent ainsi imaginer une satire grinçante et grandement novatrice du mode de vie américain. Avec les doutes et remises en question ironiques, ils amènent le public à réfléchir sur ses valeurs morales. Or, la vérité est rapidement divulguée. Sans revenir sur son aspect policier phagocytant le développement des personnages pour qui l’attachement est plus que vivace, non, cette série américaine n’est pas aussi critique et libérée que ce qu’elle tente de faire croire ; ce serait même plutôt le contraire. Sous le couvert d’une grande liberté de ton, elle s’avère essentiellement conservatrice et antiféministe. Le message général met extrêmement mal à l’aise lorsqu’on y réfléchit quelques secondes. Ces ménagères ont des comportements parfois proches de l’hystérie et, comme par hasard, leurs compagnons sont régulièrement présents pour les aider et leur montrer le droit chemin… Sexiste, dites-vous ? La conception du rapport entre les hommes et les femmes est effectivement presque nauséabonde, même si l’emballage acidulé cache bien son jeu. Pourtant, à première vue le mélange entre le conformisme et la vie rangée des banlieues américaines avec les dessous moins reluisants avait toutes les chances de pimenter grandement les intrigues et amuser. Fondamentalement, l’idée est là et les scénarios cherchent à en tirer profit. Or, l’écriture tend grandement à accentuer le pathos et dramatiser à l’extrême tous les développements. Entre le crash d’un avion, une tornade spectaculaire, une prise d’otage, et un pharmacien assassin, il y a de quoi se dire que ces héroïnes doivent être franchement inconscientes de ne pas penser à déménager. Des quartiers aussi huppés avec autant de malchance n’existent pas. D’aucuns répliqueraient qu’il est nécessaire de corser les situations pour renouveler la fiction. Certes, un peu de fantaisie ne fait pas de mal, mais des rebondissements surréalistes, si, quand bien même cette surenchère empêche de foncièrement s’ennuyer. Encore une fois, la production se doit de densifier ses figures et non pas de les caricaturer encore et encore, jusqu’à ce qu’elles ne ressemblent plus qu’à un portrait grossièrement dessiné où le glamour prédomine. Naturellement, Desperate Housewives n’est pas qu’une succession de tragédies en tous genres, c’est aussi la touche humoristique pétillante et amusante où les exagérations servent à maximiser le spectacle. Les répliques ciselées fusent dans tous les sens et la comédie s’avère souvent noire et sarcastique. Plus que les épreuves, ce sont les instants les plus drôles et légèrement burlesques qui s’ancrent dans les souvenirs.

Pour conclure, à travers l’exploration de la vie parfaitement rangée et étriquée de banlieusardes chics et bons genres, Desperate Housewives se révèle susceptible d’apporter du baume au cœur, d’attendrir et d’illustrer le pouvoir de l’amitié. Avec sa recette éculée efficacement menée, elle s’apparente surtout à un divertissement très calibré disposant parfois de moments exceptionnels, bien que demeurant la majeure partie du temps trop irréguliers. Souffrant effectivement de la longueur, les saisons se perdent dans un schéma mécanique et dans une pléthore d’excès dramatiques, au lieu de prolonger la satire des débuts. De surcroît, les héroïnes attachantes à leurs manières restent coincées dans un carcan rigide où l’évolution leur est refusée. Dans tous les cas, si Desperate Housewives est desservie par de nombreux écueils pouvant légitimement irriter, grâce à un savoir-faire indéniable associant humour et émotions ainsi qu’au charme de sa distribution, elle bénéficie de solides arguments pour devenir addictive. En d’autres termes, non, cette fiction n’est en aucun cas révolutionnaire, mais on ne peut lui enlever qu’elle a marqué sa décennie, pour le pire comme pour le meilleur.