Suivre la routine d’un psychologue dans son travail et favoriser une sobre réalité n’a dans les faits rien de passionnant. Pourtant, cela n’a pas empêché In Treatment (En analyse en France) d’oser s’aventurer sur ce terrain. Cette série américaine est une adaptation de BeTipul, une production israélienne diffusée entre 2005 et 2008. La version que nous intéresse aujourd’hui est constituée de trois saisons passées sur HBO de 2008 à 2010. La première d’entre elles comporte 43 épisodes, la deuxième 35 et, la dernière, 28 ; tous durent une petite vingtaine de minutes. Ils suivaient alors un rythme quotidien, fait suffisamment rare pour être noté. Aucun spoiler.

Paul Weston exerce depuis plusieurs années en tant que psychologue libéral. Il reçoit chaque semaine ses patients qu’il tente d’aider dans leur cheminement personnel.

Un fauteuil, un canapé, une pièce assez confinée, une relation duelle, voilà les ingrédients uniques d’In Treatment. Il va de soi que l’on a vu des fictions plus enthousiasmantes sur le papier et davantage propices au divertissement. Après l’avoir débutée vers 2009, j’ai enfin terminé cette série dans le courant de l’année 2014. Pour je ne sais quelle raison, je l’avais mise en pause, peut-être parce qu’elle demande un certain investissement et que je ne me sentais pas suffisamment impliquée pour m’y plonger. Je me dois de préciser que mon opinion s’avère sans nul doute biaisée puisque je partage plusieurs points communs avec le personnage principal. Effectivement, lorsque je ne regarde pas la télévision, je passe la plupart de mes journées à travailler comme psychologue. En revanche, je ne pratique pas pour l’instant la psychothérapie et détiens une spécialité différente, à savoir la neuropsychologie. Ceci pour expliquer que ce domaine, je le connais et le maîtrise depuis un petit moment maintenant, et qu’avant de me lancer dans In Treatment, je ne partais pas en terrain conquis malgré mon grand intérêt pour ces thématiques – même si j’admets abhorrer la psychanalyse. Comme tout professionnel, je ne supporte pas les approximations et autres erreurs sur mon métier, et la psychologie/psychiatrie est rarement exposée sous un angle proche de la vérité. À noter que je n’ai jamais regardé la version originale et je serai donc incapable de comparer. Il semblerait que cette mouture américaine ait repris le canevas et l’histoire de plusieurs patients de la série israélienne ; seule la dernière saison serait totalement inédite.

Outre son sujet assez atypique, In Treatment a le mérite de multiplier les particularités et de se montrer à la limite de l’expérimental. Chacune de ses saisons se construit sur un modèle quelque peu similaire et se décompose selon les semaines du thérapeute, ce qui se calque d’ailleurs sur les semaines de diffusion. Un épisode est dédié à la séance d’un patient – et rien qu’à ça –, l’idée étant d’adopter la vision la moins artificielle possible. Le résultat s’avère criant de vérité étant donné que les ellipses sont absentes et que l’on assiste ni plus ni moins qu’à une authentique consultation, comme si l’on se trouvait dans la salle. Par exemple, Paul reçoit tous les lundis, à 9 heures, Laura ; le mercredi, à 16 heures, c’est au tour de Sophie. L’action est inexistante et l’on ne peut compter que sur le ressenti du patient et ce qu’il raconte de son vécu. Est-ce objectif et réel ? Peut-être, peut-être pas ; là n’est pas réellement la question. Ce sont plutôt les sensations de ces protagonistes qui priment, transmises via des dialogues saisissants. Dans les deux premières saisons, quatre d’entre eux sont illustrés et la semaine se conclut sur une séance de supervision. Au cours de la dernière, il n’y a plus que trois rendez-vous professionnels, et un plus personnel s’approchant techniquement de la psychothérapie. En d’autres termes, le téléspectateur est confronté au quotidien de Paul, dans sa banalité, sa simplicité et son côté troublant mettant sporadiquement mal à l’aise. Cette absence d’emphase se retrouve également au niveau de la réalisation. Le cadre est fermé, presque claustrophobe, et il est extrêmement rare que la caméra s’aventure en dehors du cabinet du psychothérapeute. Les effets de style sont inexistants et la musique se veut plus que ténue, se limitant à quelques notes au piano lorsqu’un levier psychologique se lève ou, plus régulièrement, dans les ultimes minutes. Cette forme minimaliste presque austère pourrait rebuter plusieurs, mais elle permet au contraire de transcender le fond. Elle lui offre l’opportunité de rayonner et d’axer son regard sur lui, car ce sont clairement les personnages, les détails et les dynamiques les animant qui se révèlent les héros de ce huis clos humain. Contre toute attente, la structure narrative donne envie d’en savoir davantage parce que les informations sont distillées au compte-gouttes.

 

La quarantaine, marié à Kate (Michelle Forbes – Battlestar Galactica, The Killing), Paul Weston est un psychologue pratiquant la psychothérapie depuis de nombreuses années et régulièrement vanté par ses pairs. Installé à son compte, il reçoit chez lui, dans son bureau, ses patients. C’est Gabriel Byrne (Vikings) qui offre ses traits à cet homme au premier abord empathique, neutre, calme, posé et bienveillant. L’acteur propose une excellente interprétation et ce n’est pas étonnant qu’il ait obtenu quelques nominations et statuettes. Paul écoute, donne un sens à ce qu’il entend et met en avant ce qui est équivoque ou en mesure d’amorcer un changement intime de l’analysé. Avant d’être un professionnel cherchant à aider son prochain, Paul est surtout un être humain, avec ses forces et ses faiblesses. Et, ça, In Treatment le dépeint à merveille. Tiraillé par ses propres démons, doutant de son travail, s’interrogeant sur la direction que prend sa vie, Paul est un individu comme tous les autres. Bien que le scénario s’attache aux figures hebdomadaires et à leurs tourments, il n’oublie jamais le héros qui est développé au long cours avec crédibilité et intensité. Malheureusement, la troisième saison le rend assez antipathique et condescendant tandis que jusqu’alors, il demeurait agréable en dépit de ses erreurs et fêlures. Sachant qu’en plus, les patients sont au cours de cette année moyennement convaincants, celle-ci se montre beaucoup plus faible que les précédentes et tend à décevoir. Quoi qu’il en soit, la série illustre une personnalité s’engouffrant dans l’immobilisme même si elle cherche justement à faire avancer les autres. Cette caractérisation croque à merveille l’ambivalence de Paul, lui qui est gouverné par ses contradictions et névroses. Il n’empêche qu’il s’apparente à un excellent thérapeute et a de quoi littéralement inspirer nonobstant des interprétations légèrement discutables.

Éléments indissociables de la qualité de la série, les patients se doivent d’être un minimum creusés compte tenu de l’approche d’In Treatment. La première saison est celle qui détient les personnages les plus agréables et intéressants. La deuxième ne manque pas non plus de panache toutefois. Bien sûr, tout le monde a compris depuis le temps que ce n’est pas parce que l’on consulte un psychologue que l’on est fou à lier. Dépression, deuil difficile à effectuer, couple en berne, traumatisme passé, les motifs peuvent être aussi divers que variés. Paul reçoit également tous les âges et ne s’attache pas qu’à une seule tranche de la population. Les thématiques abordées sont donc pléthores, fédératrices, et à même de toucher le public qui peut voir des évènements de sa propre vie raisonner avec ce que racontent les patients. À noter que les personnages changent chaque année, qu’ils rencontrent tantôt Paul depuis un certain temps, ou qu’ils viennent le consulter pour la première fois, simultanément avec nous. Parmi les réussites, Sophie figure assurément en haut de liste. Jouée par Mia Wasikowska menant désormais une carrière au cinéma, cette adolescente gymnaste est à fleur de peau et montre des envies suicidaires que Paul tente de canaliser. Sa relation avec ce dernier est magnifique pour sa sensibilité et sa pudeur. L’anesthésiste Laura (Melissa Georges – Alias, The Slap, Hunted) incarne à merveille le phénomène de transfert et permet par la même occasion d’apercevoir une autre facette de Paul, celle de l’homme entretenant toujours des frontières très tendancieuses avec ceux qu’il cherche à soigner. Sinon, la jeune adulte Amy (Alison Pill – The Newsroom) apprenant qu’elle souffre d’un lymphome, le petit Oliver (Aaron Shaw) acceptant peu le divorce de ses parents, et le directeur général de prime abord détestable Walter (John Mahoney) sont les protagonistes les plus marquants de l’ensemble de cette fiction. D’autres tirent bien sûr leur épingle du jeu, tandis que quelques-uns sont peu agréables, tout simplement parce qu’ils sont fades ou qu’ils cumulent les clichés ; l’ado perturbé campé par Dane DeHaan est l’exemple le plus parlant. Quoi qu’il en soit, In Treatment se dote de personnalités flamboyantes, évolutives et dont les difficultés sont dépeintes avec naturel. Les voir raconter leurs problèmes, quand elles sont assises sur le canapé, n’a rien d’ennuyant, au contraire. Des fois elles n’avancent guère, par moments elles progressent rapidement et se rapprochent d’une certaine sérénité où les émotions sont omniprésentes et parfaitement retranscrites.

Les personnages ne sont pas que traités avec réalisme, les concepts psychologiques en œuvre au sein d’un travail psychothérapeutique ne sont aucunement oubliés et amenés avec rigueur. Transfert, contre-transfert, projection, souvenir-écran, refoulement, acte manqué, importance du cadre, limites des théories, rien n’est mis côté et il est stimulant, pour celui qui s’y connaît un minimum, de voir une telle fidélité. Les doutes du praticien et les réflexions sur sa pratique sont également retranscrits. Après tout, il est toujours compliqué de savoir si ce que l’on fait pousse ses patients à aller mieux et à alléger leur fardeau. La gratification est différée, voire absente, ce qui n’est pas tous les jours évident à apprécier. De même, la nécessité de perpétuellement demeurer en retrait, de ne pas dévoiler sa propre vie ou de garder une objectivité la plus pure possible est présente. Tout thérapeute s’est probablement demandé à un moment donné s’il pouvait aider les autres alors qu’il ne parvient pas lui-même à régler ses soucis. L’écriture pousse aussi la réflexion sur le fait de tout analyser et interpréter, et de passer ainsi à côté de son existence à force de trop intellectualiser. Le sensationnalisme et la surenchère sont habilement évités, écueils bien trop présents dès qu’il est question de psychologie et de maladies mentales. Le but n’est pas de montrer des cas extraordinaires, des psychoses nécessitant un traitement chimique plus qu’important ou des phénomènes peu courants. Non, ici, à l’exception de quelques ressorts dramatiques, c’est le naturel qui prime. Les pathologies ne sont pas fantasmées et ne souffrent pas d’une volonté de les rendre glamour. À la place, elles sont dépeintes sans fards et demi-mesure, avec une subtilité gracieuse touchant en plein cœur et susceptible de désarmer celui qui se sent prêt à se plonger dans cet univers. Si d’aucuns se demandent souvent ce qui se déroule auprès d’un psychologue, In Treatment délivre de nombreuses réponses bien que cela ne soit pas représentatif de la fameuse psychanalyse en vogue en France (…), mais centré sur une approche typiquement américaine. Une thérapie est imprévisible, unique en son genre et l’écriture prouve qu’elle s’avère être un processus laborieux. Normalement, un analyste est suivi en supervision et In Treatment l’illustre à travers Gina (Dianne Wiest), une collègue avec qui Paul partage une relation marquée par les non-dits et une certaine violence étouffée. Chaque semaine se conclut sur sa visite chez celle qui le supervise et il est alors en mesure d’exprimer tout ce qu’il a ressenti au cours de ses séances, ce qui permet notamment de l’humaniser et de délivrer une vision plus subjective, à l’inverse des journées venant de s’écouler.

En définitive, In Treatment s’attache ambitieusement au quotidien d’un psychologue comme il en existe des milliers par le monde. Tout au long de sa semaine, il reçoit ses patients qu’il cherche à aider du mieux qu’il peut, avec les maigres armes dont il dispose, l’écoute active étant la plus redoutable d’entre elles. Compétent, Paul laisse parler son expérience bien qu’il n’en soit pas pour autant parfait et capable de résoudre n’importe quel problème. À travers une forme minimaliste où les décors sont confinés, les effets de style absents et le rythme lancinant, l’atmosphère se charge en électricité presque étouffante. Ainsi, les émotions et sentiments sont retranscrits avec une intensité féroce prenant littéralement à la gorge le téléspectateur qui, fasciné, se découvre passionné par ces individus bigarrés aux failles bouleversantes. Les rebondissements ne sont pas nécessaires puisque les transformations et autres évolutions progressives sont les figures de proue de cet ensemble raffiné au concept particulier. Le voyeurisme laisse sa place à l’empathie et à la subtilité. S’il est indubitable que la qualité de la production s’étiole en fin de parcours, l’interprétation demeure solide et les deux premières saisons sont de véritables perles intimistes méritant plus que le détour, à partir de l’instant où l’on apprécie les récits aboutis favorisant la finesse, la complexité et la richesse de personnages en souffrance psychique. In Treatment ne plaira clairement pas à tous et requiert une exigence particulière pour s’y immerger, ce qui ne l’empêche nullement de désormais figurer parmi les indispensables du petit écran.