L’attente entre la première saison et la deuxième de Braquo s’était déjà avérée conséquente. Après tout, ce n’était rien si l’on compare au délai qu’il a fallu patienter avant de connaître la suite des aventures de ces policiers sur la brèche diffusée sur Canal+ en février et mars 2014. À l’instar des précédentes, cette troisième saison comporte huit épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun. Originellement annoncée comme étant la dernière, il semblerait qu’au bout du compte, ce sera la quatrième qui bénéficiera de ce rôle. Abdel Raouf Dafri poursuit son travail scénaristique amorcé antérieurement et devrait vraisemblablement persévérer. Aucun spoiler.

Malgré une deuxième année de qualité plus que passable en raison de rebondissements maladroits et de personnages moyennement creusés, Braquo nous quittait finalement sur une note assez spectaculaire grâce à un cliffhanger réussi. Sans surprise, Affliction reprend là où nous nous étions arrêtés. La voiture de la brigade explose suite à une bombe posée par Vogel, piégeant à l’intérieur Théo et laissant impuissants ses coéquipiers qui assistent à la scène. Contre toute attente, le sort de celui-ci n’est pas connu immédiatement, même si son issue est forcément assez rapidement évidente. Les conséquences de cet acte plutôt terribles sont disséminées tout au long de ces nouveaux récits, tandis que Caplan et les autres doivent venir à bout d’une lutte intestine au sein de la mafia russe. La saison s’attarde donc sur deux fils rouges à première vue distincts, mais possédant en réalité un dénominateur commun, outre les écueils les parasitant.

Avant, Braquo se voulait une fiction pessimiste, noire et amère sur l’univers de la police française. L’heure n’est plus à cette ambiance et cette salve d’aventures confirme clairement cet état de fait. Au lieu d’illustrer le parcours d’individus flirtant perpétuellement avec la loi et le sens moral, ces épisodes préfèrent multiplier les scènes d’action et délivrer par la même occasion un rythme musclé où le public n’a pas l’opportunité de souffler. C’est probablement d’ailleurs pourquoi le visionnage ne s’avère pas foncièrement ennuyant. Malheureusement, cela ne signifie en aucun cas que le scénario réussit à se montrer pertinent, vraisemblable et solide. Plutôt que de densifier ses protagonistes et les relations les unissant, la saison se perd dans des développements à la limite du grotesque et dans une psychologie de comptoir la plupart du temps ridicule. Qui plus est, l’absence totale de naturel des dialogues ne fait qu’amplifier l’artificialité de l’écriture, là où la vulgarité des répliques finit également par user profondément. Tout y sonne profondément vide et dénué d’une substance propre, surtout que les supposées révélations et autres retournements de situation deviennent prévisibles. Que la série veuille évoluer en thriller survitaminé n’est pas une mauvaise chose, mais pour cela elle doit s’en donner les moyens et disposer d’une intrigue rondement menée. Il ne suffit pas de se contenter de scènes d’action où tous les coups sont permis et où les facilités, voire les incohérences, pullulent. La saison peut au moins se targuer d’être homogène étant donné que ses deux principaux moteurs sont tout autant poussifs et moyennement convaincants.

Vogel, l’ancien flic de l’IGS, s’était déjà transformé en une indiscutable caricature et lui offrir une sorte de dimension familiale n’arrange absolument pas quoi que ce soit. Ne nions pas que ce personnage en vraie roue libre usant d’humour noir est d’une certaine manière très savoureux avec ses tendances à la psychopathie. Geoffroy Thiebaut le campant parvient avec un certain talent à dompter l’absurdité de plusieurs séquences. Capable du pire, Vogel n’oublie jamais de surprendre et de visiblement s’amuser à bouleverser son petit monde. Eddy, Roxanne et Walter savent pertinemment qu’il se cache derrière l’attentat du commissariat et espèrent mettre la main sur lui, quitte à braver certains interdits. Cependant, les deux hommes finissent quelque peu par changer d’orientation, car ils sont mêlés à la guerre de pouvoir d’une organisation criminelle extrêmement orchestrée, la Vory v zakone, où naviguent des nationalités de l’ancien bloc soviétique répondant à certains codes moraux. Il s’agit là d’une excellente idée qui aurait mérité un vrai développement et ne pas se contenter de ressembler à un banal élément du scénario. Cet univers étouffant gouverné par de multiples dissensions dispose d’un incroyable potentiel compte tenu de sa hiérarchisation et de ses occupations souterraines. Braquo distille de façon inégale un climat délétère où Géorgiens, Arméniens, Russes et autres tentent de se tailler la part du lion face à une succession difficile ; mais il devient compliqué de s’intéresser à ces figures conventionnelles et peu inspirées. Les alliances se font et se défont dans ce jeu de chaises musicales où la vie semble toujours ne tenir qu’à un seul fil. Bien sûr, ce serait mensonger que d’affirmer que les surprises sont inexistantes, si ce n’est que l’on peine à se sentir concerné. Le constat se révèle aussi peu glorieux en ce qui concerne la vendetta personnelle de Roxane.

Si Eddy et Walter sont occupés avec les Russes et leurs acolytes, la jeune femme, elle, choisit d’emprunter un chemin différent. Refusant de suivre les ordres de son supérieur et d’oublier temporairement Vogel, elle part à sa poursuite. Cet arc narratif ne se montre guère passionnant, d’autant plus que l’arrivée d’Orianne Beridzé (Lizzie Brocheré) ne répond pas aux attentes. Dans un premier temps ambiguë et mystérieuse, celle-ci finit par laisser plus que circonspect parce qu’elle ne réagit pas toujours comme sa caractérisation en filigrane le voudrait. De toute façon, cette saison de Braquo paraît perpétuellement naviguer à vue et ne pas savoir exactement où se diriger. Tout le monde semble conduit par une envie impérieuse de vengeance, et c’est Eddy Caplan qui en fait régulièrement les frais. Décidément, il cumule les ennemis. Le sixième épisode, sobrement intitulé Prologue, remonte justement cinq années dans le passé et dépeint l’équipe de policiers alors qu’elle était encore menée par Rossi. C’est l’occasion d’en découvrir un peu plus sur Caplan, même si là encore, le développement est plus que ténu et peu concluant. La nostalgie des débuts ne suffit pas. Quoi qu’il en soit, apercevoir plus longuement Théo rappelle à quel point cette figure était autrefois sympathique en dépit de sa propension à demeurer sur le fil du rasoir. Il est dommage que la saison ne cherche en définitive pas à approfondir davantage ses héros et se contente grossièrement d’Eddy. Elle aurait gagné à écarter plusieurs nouveaux personnages très secondaires. Heureusement, d’un point de vue formel, la photographie et la mise en scène énergique restent réussies. Côté interprétation, le niveau est relativement correct et se trouve amélioré par des faciès souvent burinés et intéressants.

Pour résumer, la troisième année de Braquo continue sur la lancée amorcée par la précédente. Souffrant de surenchère, régulièrement poussive, manquant de lisibilité et à deux doigts du grand-guignolesque, elle ne convainc guère avec cette histoire de froide vengeance baignant dans un climat russe. Ce n’est pas tant que ses épisodes soient foncièrement mauvais, mais ils ne dépassent que trop rarement le cadre du divertissement bêtement musclé dans la veine de maintes productions étasuniennes. Si l’on appréciait le pessimisme naturaliste d’antan, il est légitime d’en ressortir déçu en constatant que la fiction a définitivement changé d’identité et préfère désormais les clichés et le classicisme d’un thriller survolté. Il paraît clair que la suite sera de cet acabit, mais espérons qu’elle parviendra tout de même à proposer davantage d’humanité.