Bien que les vampires aient tristement perdu de leur superbe, je ne peux m’empêcher de continuer de les apprécier et de donner leur chance à toutes les fictions les mettant à l’honneur. Forcément, la récente adaptation télévisée du fameux roman Dracula de Bram Stoker figurait en haut de ma liste de séries à tester à plus ou moins long terme. Mon intérêt se voulait d’autant plus vivace en apprenant qu’outre le créateur, Cole Haddon, Daniel Knauf (Carnivàle) participait également à l’aventure. Sans grande surprise compte tenu des audiences en berne et des critiques assez moyennes, cette nouvelle mouture, sobrement intitulée Dracula, fut annulée quelques mois après la fin de sa première saison. Elle ne dispose donc d’aucune conclusion en bonne et due forme et ne comporte que dix épisodes d’une petite quarantaine de minutes diffusés sur NBC entre octobre 2013 et janvier 2014. Aucun spoiler.

Après des centaines d’années passées endormi dans un cercueil, Dracula revient d’entre les morts et pose ses bagages en Angleterre, à la fin du XIXè siècle. S’inventant l’identité d’un riche homme d’affaires américain nommé Alexander Grayson, il fomente une terrible vengeance contre une société secrète ayant assassiné l’amour de sa vie. Ses plans sont quelque peu bouleversés quand il découvre au cours d’une réception que l’une de ses convives, Mina Murray, est le portrait craché de sa femme décédée jadis.

Avant de débuter Dracula, il importe de savoir que cette transposition dans le petit écran s’affranchit grandement de l’illustre livre. L’histoire n’hésite pas à modifier tous les éléments à sa convenance, voire à en inventer plusieurs pour mieux asseoir son intrigue. D’ailleurs, la fameuse société que le vampire tente d’annihiler est inédite – dans le mythe, nous sommes d’accord, pas dans l’Histoire à proprement parler. Cette approche n’est dans un sens absolument pas exaspérante puisque les différences sont d’emblée tellement flagrantes que l’on parvient sans mal à mettre de côté ce que l’on a déjà pu lire. Quoi qu’il en soit, l’époque victorienne n’est pas oubliée et offre une ambiance particulière à cette série au visuel plutôt soigné, et à même de satisfaire les amateurs du genre. Les costumes sont agréables à regarder, la photographie se veut sombre, les décors intérieurs et extérieurs ne manquent pas réellement de crédibilité et les avancées technologiques que Grayson cherche à développer délivrent un aspect presque steampunk au tout. Sinon, si Trevor Morris (The Tudors, The Borgias, Moonlight, Kings) a su se montrer davantage inspiré par le passé, sa bande originale effectue correctement le travail et s’avère par moments solide. En d’autres termes, ce Dracula ne détient pas une forme proprement époustouflante, mais, en plus de son joli générique, elle se révèle suffisante pour créer une identité palpable mêlant plusieurs genres. Il apparaît donc dommage que l’écriture en tant que telle vienne gâcher ce potentiel et transforme presque les épisodes en une longuette exposition à la limite du kitsch. À défaut d’excentricité, un soupçon de légèreté et d’humour n’aurait pas fait de mal afin de désacraliser une prétention pompeuse. Pour dépeindre les tourments du fameux vampire, il était légitime d’espérer plus de prestance.

Pour le commun des mortels, Alexander Grayson est un homme ayant des envies de grandeur n’hésitant pas à dépenser des fortunes dans ce qui ressemble presque à de la sorcellerie. À peine est-il arrivé à Londres qu’il se fait remarquer et organise une soirée mondaine. Alors que le gratin de la société de l’époque est réuni, cet Américain les surprend tous avec une machine permettant de délivrer de l’électricité sans fil. Ce tour de magie fascine certains, mais irrite surtout les actionnaires dans le pétrole qui s’imaginent déjà perdre de l’argent dans le futur. Grayson apprécie de secouer ses hôtes, surtout qu’une fois les masques tombés, il cherche à pulvériser les aristocrates appartenant à l’ordre du Dragon, une société secrète tentaculaire contrôlant les hautes sphères du pouvoir londonien. Ce groupe existe depuis des siècles et joue un rôle dans ce qu’est devenu Dracula. Ils connaissent le monde de la nuit, ses monstres et disposent de moyens hautement implacables, comme les chasseurs de vampires. Avant toute chose, Dracula reflète l’histoire d’une créature gouvernée par sa haine et prête à tout pour parvenir à ses fins. Les épisodes dépeignent ses manipulations et ses manigances tandis qu’elle est obligée de demeurer pour l’heure tapie dans l’ombre. Heureusement, Grayson ne fait pas partie de ces nouveaux vampires rayonnant au soleil. Non, il craint les ultraviolets et ne peut donc sortir de chez lui. Cela le dérange profondément et sa relation avec le docteur Abraham Van Helsing (Thomas Kretschmann) n’est pas désintéressée… Ce dernier est de prime abord très secret et, progressivement, le scénario explique le pourquoi de son alliance avec l’être aux dents pointues. Après tout, dans l’histoire de Stoker, le médecin le pourchasse sempiternellement ! Dans tous les cas, Dracula se lance dans une lutte insatiable qui ne se révèle pas aussi aisée que prévu en raison d’une multitude d’obstacles sur son chemin.

L’ordre du Dragon règne sur Londres depuis des décennies et ses fidèles semblent avoir investi tous les domaines : politique, finance, industriel, journalisme, clergé, etc. S’ils combattent les démons de tout acabit, ils ne sont pour autant pas eux-mêmes bienveillants et privilégient leur propre ambition. En effet, ils sont manichéens et complotent inlassablement. Lorsqu’un cadavre est découvert dans les rues vidé de son sang, ils réalisent rapidement qu’un vampire est arrivé à Londres. Pire, il paraît extrêmement puissant et en mesure de déjouer leurs sorciers. Sont attendus au programme de l’obscur, du surnaturel et une tension sourde. La série oublie ces ingrédients indispensables. Pour éradiquer ce mal, l’organisation charge Lady Jayne Wetherby (Victoria Smurfit) de mettre la main sur le coupable et d’en venir à bout. Cette aristocrate est l’un des meilleurs éléments de Dracula. Impitoyable, intelligente, choyant sa liberté et douée en combats, elle maîtrise son art à la perfection. Toutefois, Jayne tombe rapidement sous le charme d’Alexander Grayson, même si elle ne peut se départir de l’idée qu’il cache quelque chose. La dynamique unissant ces deux figures n’est pas dénuée d’intérêt en dépit d’un classicisme évident. Dracula et elle participent à une sorte de jeu du chat et de la souris, là où l’innocente Mina Murray et son compagnon sont sur le point de payer le prix fort. La première est la nouvelle raison de vivre de Grayson, tout simplement parce qu’elle porte les traits de son ancienne bienaimée pour un motif a priori obscur. Mina étudie la médecine, se veut plutôt moderne et partage une liaison avec le jeune journaliste encore candide Jonathan Harker. Or, sa rencontre avec Dracula bouleverse la donne.

En dehors de la vendetta de Grayson et de ses désirs d’enrayer les écueils inhérents à sa condition de vampire, Dracula développe une romance peu inspirée. La créature de la nuit est attirée par Mina (Jessica De Gouw) qui, elle, est promise à un autre. Son fiancé devient progressivement jaloux et s’en mêle une de leurs amies, la libertine Lucy Westenra (Katie McGrath – Merlin). La série se perd dans une sorte de carré amoureux insipide sombrant dans tous les travers du genre. Pour cela, il convient de blâmer en premier lieu la fadeur du duo principal. Dracula et Mina ne dégagent rien. Autant le premier demeure relativement supportable grâce à l’interprétation magnétique, et sensiblement grandiloquente, de Jonathan Rhys-Meyers (The Tudors, Gormenghast), autant la seconde cumule les clichés. Le public se fiche royalement de cette relation suivant un rythme prévisible ronflant. Heureusement, le sympathique Jonathan (Oliver Jackson-Cohen) vient contrebalancer cette tiédeur bien que l’individu ne soit pas non plus particulièrement exaltant. Ses prises de conscience ne sont d’aucune originalité, d’ailleurs. De toute manière, le personnage de Dracula ne convainc pas suffisamment et comme il est omniprésent, son absence de charisme impacte la plupart des scènes. Aimant bousculer les conventions sociales, moralement perturbé et dirigé par ses sentiments, il aurait dû communiquer à l’audience une multitude d’émotions diverses. Ce n’est pas le cas et sa psychologie est essentiellement bancale, presque incohérente. Dracula doit inspirer de la crainte et hypnotiser. Ici, il ne dégage rien si ce n’est une sorte de pitié pathétique. Contre toute attente, son bras-droit, le fidèle R.M. Renfield (Nonso Anozie) est beaucoup plus intéressant et attachant. La galerie de personnages a beau être plutôt limitée, elle souffre d’une caractérisation générique, de discours pompeux et de scènes d’exposition perpétuelles où les pions s’installent lentement. Les figures secondaires ou tertiaires gravitant autour sont dispensables et interchangeables. Pour l’anecdote, notons tout de même la présence du charmant Andrew Lee Potts (Primeval) dans un rôle accessoire.

En définitive, l’unique saison de Dracula illustre le parcours du célèbre vampire selon une approche revisitée du canon. Consumé par la vengeance et cherchant par tous les moyens à faire sombrer l’organisation secrète qu’il juge coupable de ses pires maux, Dracula s’attache au portait contemporain de son épouse anciennement décédée et éprouve progressivement des difficultés à mener de front ses désirs trop primaires. Avec sa mise en scène tragico-romantique, son intrigue principale, sa dimension conspirationniste et ses personnages au demeurant intéressants, la série aurait pu s’avérer fascinante, intense et sensuelle. Malheureusement, en raison d’une écriture maladroite, d’une lenteur monotone, de figures caricaturales, de dialogues artificiels et d’une absence totale d’alchimie entre les protagonistes, le visionnage se révèle surtout profondément lassant et peu enthousiasmant. Ce n’est guère étonnant que le couperet de l’annulation soit aussi rapidement tombé tant cette fiction trop sérieuse ne dégage pas grand-chose de palpitant.