Sherlock (saison 3)

Par , le 10 février 2015

Deux ans jour pour jour se seront écoulés avant que le public ne connaisse le sort du héros de Sherlock dont les précédentes aventures se terminaient sur un cliffhanger. Effectivement, les trois épisodes d’une heure et demie de la troisième saison furent seulement diffusés sur BBC One les 1er, 5 et 12 janvier 2014. La suite devrait subir une sacrée attente puisqu’aux dernières nouvelles, Steven Moffat l’annonce pour 2016, après un récit spécial à Noël. Aucun spoiler.

C’est moyennement motivée que j’ai commencé la nouvelle année de cette série britannique fortement plébiscitée, je l’admets. Si je n’ai jamais remis en cause les qualités intrinsèques de Sherlock, je n’ai jamais ressenti un quelconque enthousiasme à son sujet, probablement en raison de son personnage principal. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliciter, ce dernier m’agace au plus haut point avec sa grandiloquence, cette suffisance et cette propension à se la raconter à tort et à travers. L’écriture presque empruntée et favorisant la surenchère et l’esbroufe me donnaient plutôt envie de fuir que de m’extasier devant la plume des scénaristes. En bref, je me rangeais jusqu’à présent clairement en marge des commentaires dithyrambiques de la majorité. Et je continue de la sorte avec cette saison. Effectivement, alors qu’elle se veut pointée du doigt par plusieurs et considérée comme nettement inférieure aux autres, je me suis bien plus réjouie avec ces aventures et ai pris un franc plaisir en dépit de plusieurs lacunes qui auraient pu être facilement évitées. Il semblerait donc que je sois incapable de suivre le mouvement concernant Sherlock. Tant pis, cela ne me gêne nullement si je suis divertie comme je le souhaite.

Sherlock Holmes est-il mort ? A-t-il sauté dans le vide pour s’écraser des dizaines de mètres plus bas, laissant son unique ami seul au monde ? Naturellement, les téléspectateurs savent pertinemment que ce n’est pas le cas et le premier épisode, The Empty Hearse, a pour principale mission de reconnecter le duo phare. Contre toute attente, ce chapitre débute par une ellipse de deux longues années. Le héros a été innocenté des accusations en lien avec Moriarty et s’amuse à travers la planète, quelque peu surveillé de loin par son frère, Mycroft. Au bout d’un certain temps, il décide qu’il peut rentrer à Londres et retrouver ses bonnes vieilles habitudes, comme si rien n’avait changé. Sauf que Watson, lui, a avancé et n’est pas resté les bras croisés. Déjà, il a une moustache, mais surtout, il a comblé le vide de son existence par une femme, Mary Morstan (Amanda Abbington) pour qui il éprouve de sérieux sentiments. L’affaire illustrée s’attarde sur un squelette trouvé dans un souterrain et ne se montre guère affriolante. Après tout, ce que l’audience souhaite surtout connaître, ce sont les détails cachés derrière le décès présumé de Sherlock. Comment diable s’est-il démené pour le simuler ? De manière presque prévisible, le scénario ne répond pas véritablement à cette question. De multiples théories aussi excentriques les unes que les autres sont croquées à grand renfort d’un humour délicieusement décalé, mais pas une seule fois la lumière n’est faite en bonne et due forme. Ne le nions pas, cette facilité a de quoi irriter si l’on espère une explication brillante. Toutefois, les retrouvailles entre les deux compères étant savamment orchestrées, elles atténuent les limites de l’enquête de Sherlock et des secrets en lien avec son saut de l’immeuble vingt-quatre mois auparavant. D’ailleurs, ce parti pris de favoriser l’individu en tant que tel résume l’essence même de la saison.

The Sign of Three et His Last Vow représentent les deux récits inédits de Sherlock et ils se montrent tout autant psychologiquement riches que le précédent, voire plus. Les caractérisations des personnages s’affinent et c’est principalement le fameux détective privé qui perd de sa superbe, s’humanisant au passage et dépeignant des fêlures intéressantes. Si Sherlock Homes demeure suffisant et se permet souvent de se faire remarquer, appréciant toujours l’autosatisfaction, il n’est plus aussi froid et inaccessible. C’est pourquoi le protagoniste en devient davantage attachant et sa relation avec Watson gagne par la même occasion en naturel et en crédibilité. Leur amitié est désormais palpable et son mécanisme est plutôt correctement mis en scène à travers plusieurs séquences pertinentes, principalement au cours de l’évènement majeur de la vie du médecin dans le deuxième épisode. Les deux ne sont pas les seuls à bénéficier de ce traitement privilégié parce que Mycroft et son frère sont également au centre des propos, eux qui partagent moult points communs en dépit de leurs régulières dissensions. De plus, l’arrivée de Mary dynamise drôlement ces jeux de balle virtuels entre les personnages et cette femme réussit à trouver sa place en quelques secondes. La fin de la saison cristallise d’ailleurs le long chemin parcouru tout au long de la série et reflète que derrière cette carapace apparemment inébranlable du détective se cache une profonde affection pour les quelques êtres lui étant chers. D’aucuns pourraient dire que son caractère n’a rien à voir avec celui du supposé sociopathe d’antan ; ils n’auraient pas tout à fait tort puisque le changement est trop brusque pour être totalement réaliste. Dans tous les cas, ce qu’il y a de fâcheux, c’est qu’en privilégiant autant ses protagonistes et ce qui les travaille, l’ensemble oublie d’injecter une véritable tension et des intrigues rondement ficelées.

Seul le dernier épisode, His Last Vow, dispose d’une enquête méritant ce titre. Les rebondissements s’enchaînent, une révélation totalement inattendue et assez jouissive épate l’audience et le fantôme de Moriarty semble planer sur Londres, comme s’il n’était pas réellement mort. Une dignitaire britannique campée par Lindsay Duncan (Rome) subit un chantage fomenté par un magnat de la presse à scandales, Charles Augustus Magnussen, expert en manipulation. Observateur acéré, il paraît posséder des dossiers secrets sur tout individu, dont de fameux points de pression susceptibles de le mener à ses fins. Holmes et Watson sont mandés par Mycroft pour percer à jour cet homme au demeurant imperturbable et proprement exécrable. Lars Mikkelsen – oui, le grand frère de Mads – l’incarnant lui injecte un registre glaçant non désagréable. Cette affaire est donc davantage réussie que celles croquées auparavant, mais elle ne détient quand même pas la solidité de celles des années précédentes, surtout que le fil rouge s’installe bien trop laborieusement pour intriguer. Pour autant, l’ensemble reste encore une fois rythmé, réalisé d’une main d’orfèvre et ponctué de répliques sarcastiques souvent débitées à toute vitesse. De même, l’ambiance britannique fait mouche et l’interprétation de haute volée de la distribution fascine. L’identité de Sherlock est sans conteste de retour et se permet de surcroît d’ajouter à son arc une dimension plus cocasse et amusante. Certes, le changement est assez marqué par rapport à jadis, mais il devient clairement en mesure de plaire à ceux s’étant montrés autrefois frileux.

En résumé, la troisième saison de Sherlock privilégie dorénavant ses personnages, ses relations et les émotions les gouvernant tous sous le prisme d’un humour flirtant presque avec la parodie. Les affaires du détective privé passent ainsi en second plan et, malheureusement, elles ne se veulent que partiellement probantes, bien que pour une fois homogènes. C’est un peu comme si les épisodes ne réussissaient pas à trouver un juste milieu entre la psychologie et les mystères, ce qui se révèle dommage, car ces deux approches sont singulièrement complémentaires. Quoi qu’il en soit, si le suspense et l’intelligente brute méritaient d’être davantage présents pour pimenter et accrocher à son fauteuil le téléspectateur, il n’empêche que le résultat s’avère globalement concluant. Tour à tour drôle, touchante et pertinente, cette salve d’aventures oublie son côté autosuffisant et fragilise sa principale figure qui nécessitait clairement de tomber de son piédestal. De la sorte, ce héros toujours aussi acide et irrévérencieux gagne en force et en sympathie, ce qui est une excellente chose !


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