À une époque où les chaînes et autres maisons de production laissent de moins en moins de place à l’erreur et attendent le succès dans la seconde, constater que certaines séries réussissent malgré tout à souffler une dixième bougie fait presque plaisir. C’est le cas de Grey’s Anatomy et, d’ailleurs, elle n’est pas encore sur le point de s’arrêter. Quoi qu’il en soit, pour l’heure il est donc question de sa saison dix, constituée de vingt-quatre épisodes diffusés sur ABC entre septembre 2013 et mai 2014. Aucun spoiler.

Mécanique, peu inspirée et sentant surtout le renfermé, la neuvième année de Grey’s Anatomy ne convainquait guère en dépit de quelques bonnes idées. Certes, arrivé à un stade, il devient sûrement compliqué pour les scénaristes de se renouveler tout en gardant la recette ayant fonctionné jusque-là. C’est par conséquent moyennement enthousiaste que j’ai commencé ces épisodes inédits, m’attendant à les regarder sans trop de déplaisir, mais sans en ressortir franchement divertie. La première partie est d’ailleurs peu satisfaisante et persévère dans les écueils redoutés en se reposant bien trop sur les bases de la série, abattant dès lors ses cartes consciencieusement, mais sans l’étincelle salvatrice. Contre toute attente, la seconde moitié se révèle nettement supérieure et réussit à balayer plusieurs critiques négatives, peut-être parce qu’elle se focalise davantage sur le départ d’une de ses principales actrices, celle incarnant un des personnages forts, à savoir Cristina Yang. Bien sûr, tout n’y est pas parfait et l’ensemble se prend de nouveau les pieds dans des artifices mélodramatiques ridicules – tels que cette annonce ubuesque du season finale issue de nulle part –, ce qui ne l’empêche pas de donner foi en l’avenir. Au bout du compte, la fiction semble avoir encore des choses à dire, ce qui est assez agréable, avouons-le. S’attarder au long cours sur une famille où le cœur représente le centre des problèmes se veut pertinent et plutôt convenable. Pour autant, rares sont les épisodes à se détacher du lot et les patients ne marquent guère, les émotions se montrant ténues et peu enclines à atteindre l’audience. Dommage.

La tempête a mis l’hôpital sens dessus dessous et les employés essayent de réparer les multiples pertes physiques comme psychologiques. Effectivement, si les conditions météorologiques se sont déchaînées, l’ouragan a aussi soufflé à l’intérieur même des murs de l’établissement, la série étant toujours autant friande de ses moult métaphores. Sans surprise, chaque épisode ou presque effectue un parallèle entre la narration de Meredith, la vie professionnelle des médecins et leurs bouleversements plus intimes. Dans l’ensemble, la fiction continue d’alterner avec efficacité les moments plus légers, quelque peu loufoques et drolatiques, et ceux où les drames tentent de se frayer un chemin jusqu’au cœur des téléspectateurs. Cette association savamment orchestrée s’entremêle correctement avec l’attachement que l’on ressent pour cette galerie bigarrée de personnages, dont plusieurs encore assez méconnus au tout début de la saison. Les internes amorcés précédemment prennent du galon et finissent enfin par percer. Tous ne se valent pas, c’est certain, mais ils avancent progressivement et réussissent à s’intégrer au reste, donnant parfois l’impression d’être présents depuis bien plus longtemps. Stephanie est sûrement la moins intéressante du petit groupe de jeunes médecins, ne serait-ce que parce que son histoire avec Jackson se veut insipide au possible. De toute manière, cet arc est profondément rébarbatif, prévisible et convenu ; l’épisode se déroulant dans la grange où tous revêtent leur costume du dimanche en est la preuve indiscutable. Shane et Leah, en revanche, tirent leur épingle du jeu. Le premier suit un parcours chaotique et vertigineux en raison d’une culpabilité le rongeant peu à peu, tandis que la deuxième gagne en complexité et en fêlures. Dans tous les cas, ils sont un beau regard dans le rétroviseur pour leurs supérieurs hiérarchiques.

La saison est marquée par plusieurs fils rouges distincts, bien que possédant de multiples dénominateurs communs. Concilier ambition professionnelle et vie personnelle est l’un des moteurs de nombreux protagonistes ; Meredith en est la figure de proue. Maintenant qu’elle a accouché de son petit garçon et qu’elle a deux enfants en bas âge à élever, elle craint de ne pas réussir à mener de front sa carrière. Le fantôme de sa mère plane au-dessus d’elle parce qu’elle n’a aucune envie de lui ressembler. Naturellement, la réalité finit systématiquement par rattraper tout le monde et l’héroïne comprend qu’elle est obligée de composer avec plusieurs facteurs, dont son propre mari. Après tout, Derek a également des aspirations et il a prouvé jadis qu’il aimait passer au premier plan. Leur union est l’une des valeurs sûres pour sa solidité et sa maturité. La guerre froide avec Cristina rapidement initiée devient extrêmement désagréable et poussive, rendant en plus Meredith absolument exécrable. Jalouse de sa meilleure amie qui brille dans le milieu médical, elle tolère donc très difficilement son succès. Car, oui, Cristina voit son travail porter ses fruits, dépassant peut-être même ses rêves les plus fous. Le personnage a de toujours été sympathique et ce n’est pas cette année qu’il change la donne. De même, sa relation compliquée avec Owen chargée en magnétisme continue de charmer malgré sa redondance et l’arrivée superficielle de Marguerite Moreau (Life As We Know It) en fade concurrente romantique. Ce n’est pas dévoiler quoi que ce soit que d’écrire que Cristina quitte ses confrères de Seattle puisque cela a été annoncé de but en blanc absolument partout. Il n’empêche que son départ laisse perplexe tant elle apporte beaucoup à la série. La saison soigne sa sortie, nonobstant un futur peu crédible et des incrustations numériques très laides. Les recherches médicales sont à l’honneur, l’hôpital s’apparentant apparemment à un vivier de génies en puissance. Cette propension à sombrer dans l’esbroufe est assez irritante, mais elle fait partie des défauts inhérents à la production.

Meredith et Cristina ne sont pas les seules à vivre une rupture puisque d’autres dynamiques en souffrent tout autant. Callie et Arizona se déchirent suite aux tromperies de la seconde. Difficile de s’intéresser à cette intrigue qui ne dégage pas grand-chose de concret. Heureusement, au fur et à mesure les tensions s’apaisent et les deux femmes temporisent pour finir par trouver une certaine entente. Au sujet de l’orthopédiste, le procès en flashbacks est profondément ennuyant. En y réfléchissant, maints rebondissements et développements ne dépassent pas souvent le simple cadre de l’anecdote ou du projet presque avorté dans l’œuf. Par exemple, les troubles particuliers de Miranda sont stupidement évacués et ne semblent servir à rien, sauf à meubler entre deux ressorts scénaristiques supposément plus denses. De même, si l’arrivée de James Remar (Dexter) en proche d’Alex se veut au départ plutôt plaisante, elle laisse un goût de trop peu dans la bouche. Ne parlons pas de la voie que ce médecin prend en fin de saison, car elle n’est que vaguement esquissée à l’écran et empêche de se sentir concerné. Richard, lui, fait corps avec un lit avant de se placer en mentor étonnamment solide. Quant à April, elle insupporte moins que l’année passée, mais elle aussi souffre d’un classicisme. Sa relation ambiguë avec Jackson démontre que tout va trop vite avec elle, mais les deux gagnent du galon par la suite et amènent à souhaiter qu’ils soient plus stables dans le futur. L’irruption d’Amelia (Caterina Scorsone), la sœur de Derek, n’apporte pas non plus un matériel exceptionnel, et pour peu que l’on ne soit pas au fait de Private Practice, on ne sait de toute manière rien d’elle.

En définitive, cette dixième saison de Grey’s Anatomy a beau continuer de cumuler quelques tares et de ne pas toujours se dépêtrer de son carcan mécanique, elle réussit globalement à satisfaire. Quand elle donne l’impression d’avoir fait le tour de ses personnages, de persévérer dans les rebondissements grossiers et de se répéter encore et encore, c’est pour mieux redémarrer et insuffler un certain souffle d’espoir pour les évènements à venir. Pour cela, elle peut notamment remercier l’équilibre entre ses divers ingrédients, la pluridisciplinarité de ses figures somme toute attachantes, et son atmosphère légère et à la fois dramatiquement excessive. Avouons toutefois qu’il manque une franche implication émotionnelle pour pleinement enthousiasmer. En bref, l’ensemble se regarde agréablement à condition d’accepter ce curieux sentiment d’en revenir plus ou moins aux mêmes éternels problèmes.