Certes, si l’on remarque le temps passé entre chaque saison de Breaking Bad, il serait sûrement légitime de s’imaginer que je n’apprécie pas ce que je regarde. C’est tout le contraire ! J’ai seulement choisi de faire durer le plaisir même si, j’avoue, je commence à penser que je vais accélérer la cadence. Jouer avec sa patience a des limites. Bref. Aujourd’hui, il est question de la troisième année de cette fiction américaine désormais terminée depuis 2013. Constituée de treize épisodes, elle fut diffusée sur AMC entre mars et juin 2010. Aucun spoiler.

La deuxième saison se voulait magnifique pour son sens de la mise en scène métaphorique, sa tension sous-jacente, la finesse psychologique de ses protagonistes et cette progressive descente aux enfers de son antihéros laissant régulièrement perplexe. Elle se concluait sur un rebondissement assez incroyable où un avion s’écrasait à Albuquerque tandis que Skyler demandait le divorce après avoir découvert une partie des mensonges de son mari. Cette nouvelle salve d’aventures débute deux semaines après cette tragédie qui sonne d’autant plus terrible que la faute incombe au père de Jane, fou de douleur d’avoir perdu sa fille. Si Walt sait pertinemment être indirectement à l’origine de cet accident, il tente tant bien que mal de se voiler la face, chose qu’il maîtrise de toute manière à merveille. Bien qu’il continue parfois malgré lui de se diriger vers une voie de plus en plus sombre et sans retour, il nie sa situation, qu’elle concerne tout ce dont il s’occupe, mais aussi ce changement de caractère dorénavant inéluctable. Car c’est incontestable, le professeur s’en est allé. Il est définitivement mort et enterré. À la place se trouve un individu ne supportant plus d’être soumis à qui que ce soit ou contrecarré. Le personnage est souvent difficile à cerner, provoque par moments de la sympathie pour finir par se montrer profondément détestable quelques instants plus tard, notamment par rapport à ses liens avec Jesse. L’écriture se veut suffisamment subtile pour troubler les frontières et accentuer la complexité de cet homme que l’on souhaite voir reprendre un chemin plus posé et naturel alors que dans le fond, tout le monde se doute derrière sa télévision que cela est maintenant impossible. Quelque chose s’est cassé en Walt, a ouvert les vannes et laisse se déverser des relents mégalomaniaques de plus en plus nauséabonds. Et le pire, dans tout ça, c’est qu’il contamine ses proches. Skyler, Jesse et même Hank, tous naviguent à vue au cours de cette saison.

Dans la première moitié, Walt choisit de mettre de côté la drogue. Il espère réussir à retrouver le nid familial en se montrant affable, mais rapidement, il finit par s’irriter de constater que ce qu’il juge comme des efforts ne paye pas, Skyler restant insensible à son numéro. Les épisodes s’attardent grandement sur cette dynamique en perte de vitesse. La rupture est consommée pour l’épouse des White qui n’en peut plus des mensonges du premier. Elle ne reconnaît pas son mari et ne souhaite plus avoir affaire à lui. Malheureusement pour elle, elle n’est pas en mesure de préciser à son entourage le pourquoi de son détachement, car elle sait que tout cet argent est illégal et risque d’envoyer Walt sous les verrous. Comment réagirait alors leur fils ? Mal. D’autant plus qu’il vit difficilement la séparation de ses parents et se rapproche de son père qui, dans les faits, a tout pour plaire. De l’extérieur, Skyler est donc dépeinte comme une mégère blâmant un conjoint cancéreux et attentif. Cependant, de victime prisonnière, elle s’engage étonnamment dans un registre bien plus actif, offrant même à l’ex-prof une issue de secours adroitement amenée. Elle résout ses problèmes avec une certaine classe, après un passage à vide en lien avec son patron. La saison se focalise grandement sur cette femme qui n’est pas toujours sympathique, mais que l’on commence à comprendre. Le rythme en pâtit toutefois un peu en début de parcours, avec Walt qui refuse de se remettre à la drogue. Les thématiques maritales sont alors quelque peu redondantes à la longue et, sans être ennuyants, les épisodes s’avèrent moins intéressants ou intenses que d’autres. Il n’empêche que la fiction ne traîne jamais en longueur et n’hésite pas à bousculer certains fondements et faire divulguer aux personnages des secrets que l’on aurait cru être bien plus étirés. Avec ce dynamisme perpétuel ne favorisant pas la facilité scénaristique, Breaking Bad continue par conséquent de prouver son originalité.

Psychologiquement et physiquement atteint, Jesse était laissé comme une coquille vide dans une cure de désintoxication. Il en sort aussi bien que possible si ce n’est que, forcément, il n’est pas parvenu à faire le deuil de Jane à qui il pense chaque minute. Jusqu’alors, la série semblait plutôt amener à s’imaginer que Walt était celui qui tirait son ancien élève vers le bas, mais cette saison brouille les pistes. Effectivement, le jeune homme manifeste des réactions dérangeantes, comme s’il n’apprenait pas de ses erreurs. Son absence totale de conscience avec les drogués sevrés en est un exemple tristement concret. Dans une certaine mesure, il est probablement tellement convaincu d’être mauvais et nocif pour les autres qu’il ne cherche pas à se débarrasser de cette impression immuable. Jesse paraît presque avoir baissé les bras et suivre le mouvement, parce qu’il le faut bien. Le début de cet ensemble inédit manque cruellement d’interactions entre Walt et lui sauf que, heureusement, la fin n’en est pas avare. À ce sujet, malgré de bonnes idées et une remise à plat nécessaire, le huis clos du 3×10, Fly, ressemble un peu trop à un exercice conceptuel. Quoi qu’il en soit, cette dynamique est d’une richesse incroyable. Les échanges ne sont plus aussi légers qu’avant, mais ils gardent une fragile once cocasse, une tendresse latente et un certain respect mutuel. Ces qualités positives sont contrebalancées par des sentiments bien moins réjouissants et qui, peu à peu, prennent le pas. Entre vexation, jalousie et reproches, les deux s’opposent et se retrouvent dans un engrenage létal dont ils ne peuvent sortir indemnes. Le climax du tout dernier épisode le symbolise à merveille tout en brisant littéralement le cœur du public. Dans tous les cas, Jesse, constatant que le professeur ne souhaite plus rempiler, décide de faire cavalier seul et, naturellement, rien ne tourne comme il le faudrait, ne serait-ce que parce qu’un intermédiaire convenable lui fait défaut.

Walt désire arrêter la production de méthamphétamines, ce que n’approuve pas Jesse, mais de lui, tout le monde se fiche. En revanche, Gus (Giancarlo Esposito), le trafiquant assez brièvement vu auparavant, se révèle bien plus pesant. La drogue de l’enseignant est d’une telle qualité qu’il ne tient pas à tarir le filon lui rapportant des sommes vertigineuses. Il n’hésite ainsi pas à promettre monts et merveilles à sa poule aux œufs d’or qui, pour l’heure, répond négativement à toute proposition juteuse. Le dirigeant de la chaîne de restaurants Los Pollos Hermanos s’impose au fil des semaines et participe grandement à l’atmosphère très lourde qui y règne. Fin calculateur, laconique et pragmatique, Gus fait tout bonnement froid dans le dos. Derrière ce sourire amène se cache un homme aux réactions imprévisibles prêt à tout pour asseoir sa mainmise sur le territoire. La relation qu’il entretient avec Walt semble calme et pondérée, mais l’audience sent que tout peut déraper. Encore plus qu’autrefois, cette saison se dote d’une tension indicible et d’un malaise presque permanent. C’est en partie en ça que Breaking Bad est si fascinante, car tout paraît pouvoir arriver dans ce qui s’apparente au jeu de la roulette russe. Lors de ces nouveaux épisodes, le trafic de drogues prend une dimension bien plus importante grâce à des moyens dignes d’un vrai cartel. En dehors de l’irruption de Gale (David Costabile), un fort attachant chimiste admirant Walt, le scénario se tourne également plus longuement sur Saul, l’avocat opportuniste allégeant grandement l’ambiance qui en a souvent bien besoin, mais aussi sur le plaisant Mike Ehrmantraut (Jonathan Banks), un individu apparemment engagé par le précédent. D’ailleurs, concernant celui-ci, la série choisit de l’illustrer tel un homme de main terriblement efficace, sans être pour autant dénué d’humanité. L’absence de manichéisme fait décidément toujours autant plaisir et les touches d’humour noir, voire burlesque, continuent de marquer. Outre la préparation de la méthamphétamine et tout de ce qui se trame autour, la saison a principalement pour moteur une quête de vengeance. Les violents cousins de Tuco veulent assassiner Heisenberg et comptent tout mettre en œuvre pour y parvenir.

La menace des cousins mexicains constitue donc l’un des arcs majeurs de cette année. Ils ont beau amuser par leur dégaine et leur façon d’agir, ils sont de pures machines à tuer presque impossibles à enrayer. Pour l’heure, ils ne savent pas encore quelle est la véritable identité du fabricant de ces pilules bleues, mais cela ne les empêche pas d’arriver aux États-Unis et, de la sorte, provoquer une situation fort complexe pour Gus qui doit protéger à la fois son poulain et son territoire. La saison dépeint en filigrane une guerre entre trafiquants où les coups de couteau dans le dos sont réguliers. La tête de Walt ne tient plus qu’à un fil et, contre toute attente, il n’est pas le seul à être en ligne de mire. De manière plus détournée, son beau-frère, Hank, est mêlé à cette affaire aux multiples ramifications. Depuis Tortuga, cet agent de la DEA se porte mal bien qu’il continue, devant tous, de se montrer aussi boute-en-train que d’habitude. Sauf que le masque de cette dépression larvée s’effrite inexorablement. Le récit offre un superbe parallèle entre Walt et Hank qui, sans traverser les mêmes obstacles, suivent un parcours assez similaire. Les deux se noient différemment, mais le résultat est identique. Avec Hank, Breaking Bad délivre à son public un bien joli portrait nuancé, à mille lieues de l’individu vulgaire entraperçu jusque-là. L’interprétation est de qualité, cela va sans dire. Sa relation avec Marie et la pudeur gracile qui s’en dégage sont également à choyer. Quant aux dernières minutes du 3×07, One Minute, impactant grandement le devenir du personnage, elles sont irrespirables et représentent possiblement l’un des meilleurs moments de la production en terme d’intensité. Notons d’ailleurs au passage que les titres des épisodes sont toujours aussi astucieusement choisis, à l’instar de ce sens de la mise en scène encore une fois rondement mené. Entre la structure narrative parfois éclatée, la magnifique photographie et la parfaite intrication de la musique aux séquences, rien n’est laissé au hasard et ce soin du détail fait grandement plaisir, donnant ainsi à la série ses lettres de noblesse.

Pour conclure, cette troisième saison de Breaking Bad poursuit la descente aux enfers d’un honnête citoyen qui, originellement, a tout pour demeurer sagement sur le passage clouté. Alors qu’il cherche à retrouver un semblant de normalité, cet homme vivant dans le déni de ce qui lui arrive est comme une abeille attirée par le miel. Systématiquement, il finit par replonger, tel un individu avide de gloire et de toute-puissance. Les épisodes ne se contentent pas non plus de dépeindre la chute de leur antihéros puisque ses proches sont tout aussi touchés, voire marqués au fer rouge pour certains. Quelques autres figures notables comme l’impénétrable Gus prennent également de l’importance et imposent par la même occasion une dynamique plus féroce où les pions sont régulièrement réorganisés. Si la première partie manque légèrement d’homogénéité et souffre d’une certaine lenteur, elle permet en réalité d’accentuer d’autant plus la terrible montée en puissance où tension indescriptible et malaise permanent s’associent pour coller littéralement à la peau. Dès lors, la fatalité, l’angoisse létale et l’ensemble des nuances de cette fresque humaine aux relents shakespeariens fascinent comme terrifient, laissant augurer un futur exaltant bien funeste.