Crossbones (série complète)

Par , le 19 août 2015

Parez à l’abordage parce que nous nous dirigeons à l’instant vers les légendes de la piraterie avec Crossbones, créée par Neil Cross (Luther). En raison de ses audiences faméliques, cette série américaine a été annulée au terme de sa courte première saison constituée de neuf épisodes diffusés sur NBC entre mai et août 2014. Elle se base sur The Republic of Pirates, l’ouvrage vraisemblablement très documenté écrit par Colin Woodard, indisponible pour l’heure en français. Aucun spoiler.

Au début du XVIIIè siècle, tout le monde croit l’illustre Barbe Noire six pied sous terre, mais ce n’est pas du tout le cas. Il est bel et bien vivant et administre apparemment de manière démocratique New Providence, une île abritant le repaire de pirates et autres marginaux. Cependant, le gouvernement britannique n’est pas dupe et envoie un espion l’assassiner.

Malheureusement pour les amateurs dont je fais partie, les boucaniers, flibustiers et confrères apparentés ne sont pas des plus choyés au sein du petit écran. Certes, la fiction américaine Black Sails s’y adonne actuellement, mais en dehors de ça, il n’y a pas grand-chose de consistant à se mettre sous la dent. C’est donc légitime de souhaiter tester Crossbones d’autant plus qu’elle semble posséder de multiples atouts sur le papier. Entre son cadre naturel luxuriant s’installant dans les Bahamas – bien que tourné à Porto Rico –, une ambiance sûrement propice au spectacle et à l’esbroufe, de l’exotisme, une distribution alléchante et beaucoup d’aventures, les éléments paraissent être tous réunis pour délivrer un divertissement satisfaisant. Or, ce n’est pas le cas et, rapidement, l’annulation de la série se comprend, voire fait plaisir, car l’on sait que la sensation de perdre son temps sera moins désagréable. La conclusion se révèle correcte et ne provoque pas de frustration, beaucoup de développements étant résolus. Sur la forme, la critique ne se veut pas des plus virulentes tant la réalisation demeure tout à fait convenable, à défaut de se montrer originale. Non, c’est tout le reste qui patine. Entre les personnages insipides, le manque d’homogénéité de l’histoire et, surtout, l’absence totale d’un quelconque souffle, les lacunes se multiplient plus que de raison.

Contre toute attente, le héros de cette production n’est pas le terrible Barbe Noire, mais l’homme supposé le tuer, Tom Lowe. Dépêché par le gouverneur caricatural de la Jamaïque, William Jagger (Julian Sands), un individu stupide totalement obsédé par l’illustre pirate, il parvient à infiltrer New Providence et y comprend ce qui s’y trame. Sans surprise, alors qu’il en a l’opportunité, il n’embroche pas de but en blanc sa future victime et patiente jusqu’au moment qu’il juge le plus propice. Il réalise que, pour des raisons franchement discutables et plus que vagues, la situation est nettement plus complexe que prévu et que quelques ennemis de la couronne britannique pullulent là où ils ne devraient pas. Tom Lowe choisit donc de garder sa couverture et mène une existence mouvementée autour de Barbe Noire. Pour cela, il endosse l’identité d’un médecin, réussit absolument tout ce qu’il entreprend, se dispute régulièrement avec les hommes de main du forban n’ayant aucune confiance en cet Anglais sorti de nulle part, et tombe immédiatement sous le charme d’une femme aux velléités d’indépendance, Kate Balfour. Tout au long des épisodes, il cherche à prouver sa bonne foi, fomente dans son coin et se lie d’une curieuse amitié avec le dirigeant de New Providence qui se fait dorénavant appeler par son vrai nom, Edward Teach. L’agréable idée de la série, sûrement en partie due aux contraintes budgétaires, c’est d’essayer d’éviter les ressorts scénaristiques habituels des pirates respirant trop souvent l’air vicié en favorisant les complots politiques. Cela étant, le résultat final ne brille pas pour son ingéniosité ou son intensité.

Crossbones pouvait proposer des scènes de brigandages, des batailles navales où les trésors s’associaient aux luttes sanguinaires, un esprit rebelle et vindicatif, etc. À la place, elle préfère raconter la vie sur l’île qui n’a vraiment rien de trépidant ou de spectaculaire. Le récit donne l’impression de ne pas disposer d’une ligne conductrice en bonne et due forme d’autant plus que la fluidité fait défaut aux intrigues anémiques partant dans tous les sens, et à l’absence de construction de ce microcosme. Les épisodes se suivent et se ressemblent malgré quelques rares moments pertinents, dont cet éclairage sur la naissance d’une démocratie. Le rythme bancal et totalement aléatoire a de quoi interroger tant tout va à la fois trop vite ou lentement, et que les machinations tombent à l’eau. Quant à l’omniprésente tonalité romantique avec, principalement, Tom, Kate et le mari (Peter Stebbings) de cette dernière presque cloué dans un fauteuil, elle est aussi inintéressante qu’inutile. Il faut de toute manière préciser que l’espion anglais n’est pas attachant et lui apporter quelques mystères rapidement prévisibles ne lui permet pas de s’affranchir des écueils de sa caractérisation limitée. Kate s’en sort un peu mieux, possiblement grâce au charme inhérent de son interprète, Claire Foy (Wolf Hall). Pour l’anecdote, ajoutons que ce n’est pas la première fois qu’elle joue avec Richard Coyle, l’acteur campant Tom, puisqu’ils se donnaient déjà la réplique dans la chouette mini-série Terry Pratchett’s Going Postal ; ils y étaient bien plus à l’aise, d’ailleurs. Pour leur défense, la direction des comédiens est inexistante et les dialogues verbeux artificiels, donc il doit être très compliqué d’effectuer correctement son travail dans ces conditions. Certains d’entre eux sont même en totale roue libre, comme le fameux pirate.

Le terrible Barbe Noire est réputé pour son intelligence, sa férocité, ses capacités de fin stratège, son charisme et, naturellement, pour sa pilosité faciale. Ici, Edward Teach arbore une discrète barbe grise, s’amuse à manipuler son monde et laisse plus que perplexe. Hugh Laurie (House) a failli endosser ce rôle, mais c’est finalement John Malkovich qui s’est glissé dans le costume de ce personnage ambivalent. Il devient ardu de savoir que penser de son interprétation et de son accent fort particulier. Par moments, ce protagoniste fascine si ce n’est que plus régulièrement, il cabotine tellement qu’il paraît impossible de le prendre au sérieux. Edward est pourtant un homme intéressant, envahi par les paradoxes et s’empêtrant dans une légende s’étant créée sur lui-même. Il souhaite un univers affranchi de monarque et d’une politique non liberticide, mais se place malgré tout comme une sorte de roi paranoïaque sur son île, refusant de suivre les mêmes règles que ses comparses. À vrai dire, le pirate devait inspirer à la foi de la terreur et de la prestance pour réussir à convaincre, mais là, il nage entre deux eaux. Ses proches ne sont pas du tout explorés. Par exemple, la femme vivant avec lui (Yasmine Al Massri) est oubliable, son second (David Hoflin) gagne uniquement en épaisseur à la fin et la belle maraude indomptable (Tracy Ifeachor) se limite à des réactions répétitives dénuées de danger. Les quelques autres visages comme les prostitués ne servent à rien. Seul le fidèle jeune apprenti de Tom Lowe, Tim Fletch (Chris Perfetti), injecte une sympathie bienvenue à cette galerie fort moribonde où les émotions ne percent que sporadiquement.

Au final, Crossbones déçoit pour tant de platitude et de personnages fluctuants peu mis en valeur ne favorisant pas l’empathie. Alors que la fiction avait toutes les cartes en main pour proposer un divertissement enlevé, elle ne profite que peu de son univers et des mythes l’entourant. Certes, elle a le mérite de ne pas s’engouffrer dans les stéréotypes habituels des histoires de pirates, mais il lui manque de la passion, de l’action, une tension létale, de la brutalité angoissante et du panache pour convaincre un minimum. Quant au fameux Barbe Noire, il convient de s’accrocher à la légende, car ce n’est pas cette version déconcertante et sans saveurs qui a de quoi fasciner. En d’autres termes, l’absence d’inspiration et d’exaltation, les insuffisances narratives et l’oubli d’une franche direction ne sont que quelques-uns des nombreux griefs à l’encontre de cette série approximative n’ayant jamais su concrétiser son riche matériel.


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