Terry Pratchett’s Going Postal | Timbré (mini-série)

Par , le 1 septembre 2015

Au risque d’enfoncer comme souvent des portes ouvertes, j’ai bien envie de commencer ce billet en rédigeant que le temps passe drôlement vite. Effectivement, je constate que les années ont beau défiler à toute vitesse, je suis toujours aussi peu avancée dans les Annales du Disque-monde de Terry Pratchett. Pourtant, ce n’est pas faute d’y adhérer, mais il y a tellement d’ouvrages à me tendre les bras… Bref, ceci pour en partie expliquer pourquoi je ne me suis pas penchée plus tôt sur l’adaptation la plus récente d’une œuvre de l’écrivain décédé en mars dernier. J’espérais la lire auparavant, mais je me suis fait la réflexion que cela n’arrivera pas avant un sacré moment – je rappelle que je suis l’ordre chronologique de parution par souci de maniaquerie, bien que cela ne soit pas du tout nécessaire – et qu’il devenait sûrement opportun de se bouger les fesses. En d’autres termes, discutons donc de Terry Pratchett’s Going Postal, la transposition à l’écran de la trentième Annale du même nom, éditée en français sous le titre Timbré. À l’instar de Terry Pratchett’s Hogfather et Terry Pratchett’s The Colour of Magic, il s’agit ici d’une mini-série britannique constituée de deux parties d’une heure et demie chacune. Elle fut diffusée sur Sky One les 21 et 28 novembre 2011 et existe également dans nos vertes contrées en DVD/Blu-ray. Aucun spoiler.

Moite von Lipwig est un escroc s’apprêtant à vivre ses ultimes jours puisqu’il vient d’être condamné à la pendaison. Cependant, suite à certaines circonstances, il se voit offrir une porte de sortie. Soit il accepte de rouvrir la poste agonisante d’Ankh-Morpork, soit il retrouve la corde. Évidemment, il n’a aucune envie de se plonger dans le rayon des lettres et autres missives à distribuer, mais comme il est astucieusement contraint, il ne peut pas tout de suite s’y dérober. En attendant de pouvoir s’échapper en bonne et due forme, il se lance ainsi dans sa nouvelle tâche et est vite confronté à un machiavélique concurrent déloyal. Et puis, si entre-temps il réussissait à séduire la belle fumeuse caustique Adora Belle Chercœur, il serait encore plus heureux.

Plus les adaptations des romans de Terry Pratchett défilent à l’écran, plus elles satisfont. Cette mini-série parvient à atténuer grandement les défauts inhérents à ses consœurs et propose par conséquent un divertissement de haute volée choyant comme il faut l’univers bigarré de ce cycle littéraire. L’ambiance représente sûrement l’un des grands atouts de cette courte production au charme pittoresque. C’est bien simple, tout y est pour avoir l’impression d’évoluer dans la cité loufoque d’Ankh-Morpork et, cerise sur le gâteau, le style diffère encore une fois des aventures précédentes. De la sorte, l’audience remarque que ce monde revêt divers visages et s’avère plus que difficile à cataloguer. La forme est soignée avec sa jolie photographie, une mise en scène enlevée, et la musique composée par John Lunn apporte la touche nécessaire pour délicieusement amuser. Les effets spéciaux moyennement engageants des autres adaptations sont presque absents, notamment car le récit n’en requiert pas particulièrement, la magie restant en retrait ; le parti pris est de fonctionner à l’ancienne pour les décors, ce qui se révèle plus que payant. Malgré son format trop souvent propice à la baisse de rythme, Terry Pratchett’s Going Postal n’en manque pas du tout et chemine tambour battant, les enjeux, rebondissements et découvertes se multipliant au fur et à mesure des avancées turbulentes de son héros fort attachant.

Le patricien Havelock Vétérini en a ras la casquette de ne pouvoir s’adonner à son loisir préféré en raison des inconstances du système de communication. Les bureaux de poste ont tous plus ou moins capitulé et ont été remplacés par une invention assez ingénieuse ressemblant au télégraphe, les clacks, mais régulièrement en panne. Ne tolérant pas d’être bridé de la sorte, il se fabrique lui-même une solution en forçant un fieffé arnaqueur à pousser la porte de la poste dont les murs paraissent presque à deux doigts de s’écrouler, et où les courriers s’amoncellent par milliers, voire peut-être millions. Voilà donc que Moite von Lipwig endosse le costume de chef des facteurs et doit remettre au goût du jour les services moribonds. La mission semble presque impossible tant l’ampleur de la tâche est colossale et que les obstacles affluent de partout. Mais l’escroc n’est pas du tout dénué de ressources aussi truculentes qu’imaginatives et, progressivement, fait bouger les choses. L’aride patricien incarné par un excellent Charles Dance (Game of Thrones) plein de prestance veille au grain de loin et charge le golem Lapompe 19, une créature composée d’argile, de prendre soin de Moite comme officier de probation. À savoir qu’il doit contrecarrer ses plans de fuite, car le personnage central de cette histoire tend à systématiquement prendre ses jambes à son cou dès que la situation ne lui est pas favorable. Son lourd passif de brigand finit toutefois par lui revenir en plein visage et, contre toute attente, laisse des stigmates assez vivaces. Moite comprend enfin que ses anciennes actions ont toujours provoqué des dommages collatéraux. Il n’empêche que le héros garde son affabilité au long cours, plaît par son éloquence presque grandiloquente et, aussi cliché que cela puisse paraître, prouve que malgré ses dires, il abrite un cœur presque mou. D’ailleurs, il n’attend qu’une chose, c’est de l’offrir à une femme déterminée.

Alors que sa tête est en jeu, Moite ne se départ pas de son dynamisme et choisit de ne pas écouter les refus. Par exemple, la belle Adora Belle Chercœur n’hésite pas à lui asséner qu’il ne l’intéresse nullement, il préfère lui répéter jusqu’à plus soif que, lui, eh bien, il a un gros faible pour elle. Terry Pratchett’s Going Postal injecte un grand soupçon romantique à son récit et s’y adonne comme il faut pour ne pas ennuyer. La relation entre Moite et Adora demeure dans les faits assez classique, ce qui ne l’empêche pas de s’avérer piquante à souhait. Que ce soit ensemble comme séparément, les deux protagonistes sont de toute manière sensationnels. Moite est autant enjoué qu’Adora est irritable et austère. Ils se tournent autour et possèdent une alchimie plus que palpable. L’interprétation de haute volée de Richard Coyle et de Claire Foy (Wolf Hall) y est en partie pour quelque chose ; les découvrir ensuite dans la passable Crossbones laisse plus que perplexe tant le résultat est inverse. La désabusée Adora n’est pas que superbe, elle a également le sens de la réparti, brille par son ingéniosité et son intelligence, et apporte une tension dramatique sous-jacente à travers son histoire familiale. Elle déteste du plus profond de son être l’adversaire de Moite, ce qui ne signifie toutefois pas qu’elle choisit d’aider celui-ci envers et contre tout. C’est qu’elle garde son libre arbitre et apprécie de mener ses affaires seule, sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit.

En dehors d’obstacles assez naturels à sa tâche, Moite réalise qu’il aura beau mettre toute sa volonté et l’huile de coude requises pour faire fonctionner la poste, il échouera tant que Jeanlon Sylvère (David Suchet), le gérant des clacks, sera là. Cet homme est aussi machiavélique que retors et n’hésite pas à comploter, assassiner et manœuvrer pour obtenir ce qu’il convoite. Entre les deux concurrents s’instaure alors une lutte sans pareil alimentant en action et en suspense la mini-série. La bataille est acharnée et pimentée d’autant plus que les prédécesseurs de Moite sont tous décédés fâcheusement. Pour s’aider, l’escroc peut s’appuyer sur ses collègues facteurs, à savoir un très âgé rêvant de monter en grade et un autre bien plus jeune au goût immodéré pour la collection obsessionnelle. À travers ces péripéties rocambolesques et des idées savoureusement familières, le récit aborde plusieurs thématiques universelles et contemporaines d’une manière satirique propre au romancier. Pour le coup, outre les télécommunications, il est question de la manipulation de l’information, du danger du monopole des services, de l’économie capitaliste, du modernisme et de l’opposition entre les systèmes plus anciens et récents. Comme d’habitude avec Terry Pratchett, le ton se révèle plutôt fin tout en usant de beaucoup de blagues, de sarcasmes et d’une espièglerie burlesque réjouissante. Certes, la morale reste légèrement facile, mais elle se veut bon enfant. Dans tous les cas, les dialogues acérés débités à toute vitesse et s’accompagnant de maints jeux de mots amusent tout autant qu’ils fascinent. L’unique pointe de tristesse surgit à la toute fin, lors d’une apparition éclair de feu l’écrivain décidément parti bien trop tôt.

Pour terminer, avec les pérégrinations hautes en couleur de son facétieux héros et de ses personnages presque aussi charmants les uns que les autres, Terry Pratchett’s Going Postal délivre là un divertissement rondement mené. En plus d’être visuellement stimulant et doté d’une ambiance survitaminée, il injecte une bonne humeur communicative, plaît par son humour cocasse bien fidèle au style de l’auteur et se permet par la même occasion de dresser un constat satirique de quelques éléments de société fédérateurs. La romance en filigrane, le sens de l’aventure, la tendresse omniprésente, les répliques ciselées et l’interprétation au diapason ne sont que quelques-unes des nombreuses qualités de cette mini-série hautement conseillée exploitant à merveille tous les ingrédients dont elle dispose. Si une nouvelle adaptation des Annales du Disque-monde se fraye un jour un chemin jusqu’à nous, espérons qu’elle sera au moins autant exaltante que celle-ci.


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