Lorsque l’on se prend pour un écureuil sériephile veillant à toujours conserver une bonne réserve de fictions et qu’au final, on regarde la télévision de manière tout à fait raisonnable, il arrive un moment où les stocks débordent. Pire, on en vient parfois à se demander quelle est cette production totalement inconnue au bataillon. H+ The Digital Series fait partie de cette catégorie. Cette web-série produite par le réalisateur Bryan Singer (The Usual Suspects, X-Men, etc.) comporte pour l’heure une unique saison constituée de quarante-huit épisodes de moins de cinq minutes chacun, sortis sur YouTube entre août 2012 et janvier 2013. Malheureusement, les vidéos sont bloquées en France et il faut donc opter pour une voie moins légale pour les récupérer. Une suite serait vraisemblablement d’actualité. Aucun spoiler.

Dans un futur proche, la très grande majorité de la planète est connectée à Internet 24 heures sur 24 grâce à un implant technologique de haute pointe nommé H+. Avec lui, les individus peuvent interagir en direct avec n’importe qui à l’autre bout du monde, regarder un match en conduisant, faire leurs courses en pleine réunion, etc. Mais un virus s’insère dans ce programme normalement infaillible et décime plus du tiers des habitants. Les quelques rescapés tentent alors de comprendre ce qui est arrivé ou, plus trivialement, de survivre dans cet environnement devenu hostile.

Outre les contraintes habituelles que toute fiction est supposée surmonter, les web-séries sont régulièrement confrontées à deux problèmes bien particuliers. Effectivement, elles disposent généralement d’un budget extrêmement limité et, de surcroît, voient leurs épisodes plus que raccourcis. H+ The Digital Series ne déroge pas à la règle pour le second point et a pour principal défi, dans un premier temps, de s’affranchir de ces difficultés souvent handicapantes. Contre toute attente, malgré son format extrêmement découpé, car rappelons qu’elle s’apparente à une succession de vignettes d’à peine cinq minutes chacune, elle s’en sort convenablement. Tout du moins, à condition de visionner la saison sur une durée restreinte. La diffusion étalée sur près de six mois sur YouTube n’était d’ailleurs pas la meilleure tactique qui soit pour ne pas perdre le fil conducteur. Sur la forme, la réalisation demeure solide, la musique composée par Nathan Lanier véhicule les émotions avec efficacité et la fiction démontre un vrai sens du détail. La web-série semble en plus apprécier les challenges puisqu’elle ne se contente pas d’un lieu et d’une époque spécifiques pour asseoir son intrigue. Non, elle choisit de multiplier les endroits et, cerise sur le gâteau, elle bouge perpétuellement sur la ligne temporelle ! Les épisodes s’attachent ainsi à différents personnages, à des périodes distinctes et proposent de la sorte une chronologie totalement éclatée. Si cette approche employant moult flashbacks s’avère susceptible de favoriser la confusion, ce n’est pas du tout le cas ici. Au contraire, la narration est parfaitement maîtrisée, claire ; il devient alors compliqué de ne pas avoir envie de parcourir ces aventures plus vite que de raison tant l’on souhaite pouvoir avancer ou reculer dans le temps pour mieux découvrir ce qui se trame. En effet, la série cultive un climat intrigant savamment mené, prouvant encore une fois qu’elle oublie le hasard. Ambitieuse sur sa structure, elle l’est peut-être encore plus avec son récit mêlant des thématiques faisant aisément écho avec notre propre société.

Dans le premier épisode, un couple se dispute au volant de leur voiture alors qu’ils sont dans un parking souterrain. Soudain, c’est la panique. Les gens s’effondrent comme des mouches, des bruits effroyables sont entendus de dehors et les plafonds s’écroulent. Que se passe-t-il ? H+ The Digital Series ne laisse pas son public s’interroger et le place directement au cœur de l’action. Des débuts de réponse sont disséminés après-coup, limitant par conséquent de longues scènes d’exposition qui n’auraient sûrement pas fonctionné compte tenu du contexte. Le sel de la web-série figure justement dans ses révélations et c’est pourquoi ce billet se montrera volontairement flou en ce qui concerne la trame scénaristique. La caméra se tourne tour à tour en Irlande, aux États-Unis, en Inde, en Italie, du côté de la République du Congo ou encore en Finlande. Les points de vue semblent parfois innocents alors que d’autres amènent à penser que le protagoniste en question n’est certainement pas étranger à ce qui se déroule. Mais que se passe-t-il réellement ? Le récit demeure abstrait et ce n’est qu’en avançant que les pièces du puzzle commencent à s’imbriquer. Avec cette ambiance post-apocalyptique, le climat s’alourdit en conséquence, devient paranoïaque et l’ambivalence de plusieurs personnages ne fait qu’accentuer cette impression dérangeante. Il ressort de cette saison une tonalité particulière fort fascinante. L’effet est d’autant plus fort que le principal moteur de cette tragédie annihilant la Terre repose sur un objet hyperconnecté. Comme son titre l’indique, la série aborde le transhumanisme, ce mouvement vantant notamment les mérites de l’usage des sciences et de la biotechnologie pour pallier tout ce qui est jugé comme faiblesse dispensable. Avec ce fameux dispositif, les habitants sont améliorés et pénètrent dans un monde où la tranquillité n’existe plus ; l’idéal aurait peut-être été de ne pas rendre cet implant aussi intrusif et d’y ajouter, par exemple, un bouton de déconnexion. Quoi qu’il en soit, sans aucune surprise, arrive un moment où un grain enraye la machine parfaitement huilée…

À une période où les projecteurs sont braqués sur cette tendance à ne pouvoir se détacher des réseaux sociaux et d’Internet, H+ The Digital Series fait mouche et met mal à l’aise. En l’occurrence, dans le cadre de cette fiction, il est question d’une nanotechnologie produite par la société Hplus Nano Teoranta dans laquelle travaille une femme incarnée par Caitriona Balfe (Outlander). En apparence très froide, cette carriériste se dispute souvent avec son mari (Alexis Denisof – Buffy the Vampire Slayer, Angel) qui, de son côté, ne paraît pas jouer franc jeu. Plus loin se trament aussi des piratages informatiques avec l’énigmatique Manta (Hannah Herzsprung), une vaine bataille menée par un homme n’ayant plus rien à perdre (Sean Gunn – Gilmore Girls), un ancien employé en connaissant bien trop sur le sujet, ou encore une personne apportant avec elle une tonalité religieuse du plus curieux effet. Les mystères sont réguliers, plusieurs figures semblent peu fiables et quelqu’un donne l’impression de manœuvrer en coulisse. Qui ? Pourquoi ? L’univers de la fiction est complexe, riche et intéressant. Dans tous les cas, c’est l’occasion de toucher à des problèmes comme l’éthique, les risques de ces injections de puces implantées directement dans le cerveau, la cybercriminalité, mais également de mettre en avant les aspects liberticides et totalitaires de ces progrès scientifiques, car finalement, le monde en devient esclave. L’hypersurveillance, cette connectivité perpétuelle et tant d’autres conséquences tues ou ignorées ne sont-elles pas des prix bien trop forts à payer ? Autrement dit, le potentiel de cette série est immense et grandement stimulant, ne serait-ce que parce qu’il résonne avec notre époque.

Pour conclure, cette première saison de H+ The Digital Series démarre in media res et plonge ses téléspectateurs au sein d’une tragédie coûtant la vie à des millions de personnes pour des raisons encore inconnues. Au fur et à mesure que les épisodes défilent, les éléments s’installent et cultivent une atmosphère lourde et paranoïaque. Malgré une structure frustrante, cette web-série visuellement soignée exploite correctement son format narratif particulier où les retours en arrière sur plus d’une décennie et les points de vue différents se succèdent. En plus d’intriguer et de divertir son public, elle amorce des réflexions sur l’essor et la dépendance aux nouvelles technologies qui sont, depuis plusieurs années, devenues des composantes essentielles de notre quotidien. Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour qu’une suite voie réellement le jour, car cette production ambitieuse mérite d’être développée convenablement.
Bonus : la bande-annonce